Né à Phnom Penh et formé en France, le Dr Thierry Chhuy raconte son parcours, son retour au Cambodge et sa vision de la francophonie, entre solidarité et identité partagée.


Né à Phnom Penh en 1972, arrivé en France à l’âge de trois ans après l’exil de sa famille, Thierry Chhuy a suivi un cursus médical français avant d’exercer quinze ans près de Reims, puis quatre ans en Nouvelle-Calédonie. Depuis 2019, il est installé au Cambodge où il dirige aujourd’hui le centre medical ADVANCE EUROPEAN (AEMC) . Entre deux cultures, il raconte son parcours et sa vision de la francophonie.
« J’ai eu une éducation 100% française »
« Nous faisons partie de cette génération de Cambodgiens qui ont fui en 1975, quelques mois avant l’arrivée des Khmers rouges. Grâce aux liens de coopération entre la France et le Cambodge, nous avons été accueillis, logés, vêtus. J’avais trois ans. »
Son enfance se déroule entièrement en France. « J’ai grandi avec une éducation 100% française. Après un bac scientifique, j’ai fait médecine à Amiens, puis à Reims. J’ai exercé quinze ans en médecine générale, avec une composante d’ostéopathie, dans un village près de Reims. »
L’envie d’ailleurs
Après une décennie et demie d’exercice, un besoin de renouveau s’impose. « Je trouvais que c’était devenu redondant. J’avais envie de voir autre chose. » Il part alors en Nouvelle-Calédonie, où il travaille pour les trois provinces. « J’ai tout fait là-bas, du nord, du sud, jusqu’aux îles. Une expérience intense pendant quatre ans. »
Un retour au Cambodge inattendu
Il décide ensuite de tenter l’aventure asiatique. « Je ne savais pas ce que c’était de vivre et encore moins de travailler en Asie, notamment dans mon pays natal. Je suis arrivé sans objectif précis. »
Son arrivée à Phnom Penh prend des allures de hasard. « Mon père, qui vivait déjà ici, s’inquiétait que je ne trouve pas de travail. Il m’a pris rendez-vous avec le Dr Seban. Moi qui pensais prendr un simple café, suis arrivé en short rose et claquettes, chemise à fleurs, tatouages apparents… Et je retrouve non pas face au seul Dr Seban, mais face à un conseil d’administration. Dix personnes autour d’une table en U. Mon entretien d’embauche s’est fait comme ça. Et ils m’ont fait confiance. »
Depuis, il est resté. « J’ai commencé comme simple médecin et, depuis le départ du Dr Seban en France, j’assure le management de la clinique. »
L’identité entre deux mondes
« Je venais régulièrement au Cambodge pour des missions médicales. Mais vivre ici n’a rien à voir. Beaucoup de Franco-Khmers le découvrent dans la douleur. »
Son expérience illustre cette ambiguïté : « Pour les Cambodgiens, je ne suis pas cambodgien. On me prend pour un Français, un Chinois, un Japonais… mais jamais un Khmer. Quand je parle khmer, on me répond en anglais. En France, nous sommes perçus comme asiatiques. nous sommes est entre deux mondes. »
Il reconnaît pourtant un retour culturel fort. « Enfant, je détestais les décorations cambodgiennes que ma mère accumilait dans notre maison. Aujourd’hui, je me surprends à chiner dans les marchés, à remplir mes espaces de vie d’objets khmers. Cette éducation revient toujours. »

Une langue d’adoption
Chez lui, la langue khmère n’a pas été transmise. « Par souci d’intégration, mes parents nous parlaient en français., mais parlaient khmer en eux. Mon khmer était très basique. À mon arrivée ici, je pensais me débrouiller, mais j’ai dû travailler avec interprète. »
Après quatre ans, il a progressé seul. « J’ai suivi quelques cours, puis arrêté. Aujourd’hui, ma compagne khmère apprend le français et moi je progresse à ses côtés. À la maison, on parle un mélange d’anglais et de khmer. »
Le français reste sa langue première. « Je pense en français, je rêve en français, je mange français. Mon ADN est cambodgien, mais je reste profondément français. »
La francophonie dans la santé
Pour lui, la francophonie conserve une vraie pertinence au Cambodge. « La culture française est très présente : la nourriture, le vin, l’art de vivre. En médecine aussi, la formation française garde un prestige. »
« De nombreux spécialistes formés en France travaillent ici. Les rapports sont rédigés en français, comme si nous étions en France. Le niveau est très bon. »
Il note également une évolution des patients. « Avant, beaucoup partaient en Thaïlande ou au Vietnam pour se faire soigner. Désormais, ils reviennent chercher un avis auprès de médecins formés en France. Cette coopération est magnifique. »
Engagement humanitaire sur la frontière
Le DrThierry Chhuy s'est particulièrement investi dans des missions médicales bénévoles auprès des populations affectées par le conflit frontalier. « Nous voyons beaucoup d’enfants, de femmes, parfois des mères qui viennent d’accoucher et vivent dans des conditions atroces. »
Le mouvement s’élargit. « Nous avons commencé à quinze, aujourd’hui près de 500 patients sont pris en charge en une journée, avec l’appui de pharmaciens, de médecins de Siem Reap, de volontaires cubains et cambodgiens. On ne sauvera pas le monde, mais au moins, ces gens ne se sentent pas abandonnés. »
Il insiste : « Ce qui manque, ce sont des fonds et des médicaments. »
Une valeur essentielle : la solidarité
Pour lui, la francophonie s’incarne avant tout dans cette solidarité. « Si j’ai grandi en France, c’est avec l’idée que la santé est un bien commun. Le système français, malgré ses défauts, nous forme à la solidarité. »
Il ajoute : « Les Français sont parfois décrits comme grincheux, mais ils ont quelque chose d’unique : une curiosité et une capacité à s’engager partout dans le monde. C’est une valeur que j’essaie de porter dans mes missions. »
Se voit-il comme un pont entre la France et le Cambodge ? « Non, je n’ai pas cette prétention. Mon sentiment, assis entre deux chaises. En France, je me suis toujours senti intégré, parfois mieux qu’ici. Au Cambodge, je fais ce que je peux, avec ce que j’ai. »
Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.
Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.
Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien :
Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie
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