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Cambodge : les failles persistantes d’un système de fraude protégé

Un rapport américain révèle que la répression des réseaux d’arnaques au Cambodge n’a pas démantelé les protections politiques et économiques qui leur permettent de survivre.

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Photo Camboj a News
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 18 septembre 2026

Un nouveau rapport rédigé par un éminent expert américain de la criminalité affirme que, malgré une campagne de répression menée par le gouvernement cambodgien et ayant vidé la plupart des complexes industriels de fraude du pays, les autorités n’ont pas traité la corruption structurelle ni la protection accordée par les élites, qui ont permis à l’industrie des escroqueries de prospérer.

Ce rapport de plus de 120 pages a été rédigé par Jacob Sims, chercheur invité au Centre Asie de l’université Harvard. Il a été publié par le National Democratic Institute et la société d’analyse de données Inca Digital. Il s’agit du deuxième rapport consacré à l’industrie des escroqueries au Cambodge par ce spécialiste de la criminalité transnationale, à qui son ancien employeur avait auparavant interdit de retourner au Cambodge en raison de menaces non précisées.

Le rapport s’appuie sur « un ensemble de preuves publiées et inédites » pour développer ce que Jacob Sims appelle « l’architecture étatique des escroqueries » du Cambodge. Il décrit un système au sein duquel des réseaux d’élites politiques et économiques mettent l’industrie à l’abri de toute véritable mise en cause, tout en lui permettant de continuer à s’adapter et à se développer à grande échelle.

« Aucun membre des élites nationales politiquement exposées n’a fait l’objet de poursuites crédibles. Aucune réforme structurelle n’a été engagée concernant les mécanismes de protection qui continuent de permettre à l’économie des escroqueries de fonctionner. L’emprise institutionnelle de la coalition au pouvoir reste intacte », indique le rapport.

Cambodge : quatre catégories de médiateurs au service des réseaux criminels

Le rapport identifie quatre types de personnes que Jacob Sims qualifie de « médiateurs des élites ». Il s’agit de responsables politiques et de membres des forces de l’ordre qui, selon lui, relient les capitaux et les territoires criminels à la protection politique.

L’un des exemples cités est Hun To, cousin du Premier ministre Hun Manet. Celui-ci a reconnu détenir une participation de 30 % dans Huione Pay, une plateforme de paiement aujourd’hui disparue que le Trésor américain a accusée d’avoir participé au blanchiment de plusieurs milliards de dollars provenant d’opérations d’escroquerie visant des Américains.

S’appuyant sur une nouvelle analyse de la blockchain réalisée avec Inca Digital, le rapport affirme également que plus de 170 millions de dollars liés à des portefeuilles Huione Pay ont été transférés vers des portefeuilles de cryptomonnaies sanctionnés par le Trésor américain en avril 2026 en raison de leurs liens avec la banque centrale iranienne. Cette institution fait elle-même l’objet de sanctions pour avoir financé le Corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran.

Jacob Sims cite également de hauts responsables de la lutte contre la traite des êtres humains et de la police. Il les accuse de contrôler la portée des enquêtes autorisées sur les complexes de fraude. Il évoque aussi un réseau de lobbyistes, de consultants et d’avocats occidentaux qui, selon lui, aident des responsables cambodgiens et des hommes d’affaires liés aux escroqueries à gérer leur réputation internationale ainsi que leur exposition judiciaire.

Sanctions et protection des lanceurs d’alerte

Jacob Sims estime que ce système ne pourra être démantelé qu’en inversant ces mêmes mécanismes. Il recommande notamment de sanctionner les médiateurs eux-mêmes et de protéger les journalistes locaux ainsi que les organisations de la société civile qui ont révélé le fonctionnement du système.

Des journalistes et le Trésor américain ont depuis longtemps établi des liens entre des membres des élites et des responsables cambodgiens, d’une part, et l’industrie des escroqueries, d’autre part. Cette situation a conduit à une série de sanctions visant ces personnes à partir de 2024, ainsi qu’à une campagne de pression internationale sur le Cambodge et d’autres pays de la région afin qu’ils démantèlent une industrie illicite dont les revenus annuels sont estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Jacob Sims estime que la répression est intervenue sous la pression croissante des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Chine, ainsi qu’après les mesures prises par la Thaïlande contre des sites soupçonnés d’abriter des escroqueries le long de la frontière, lors d’un récent conflit frontalier.

Les autorités cambodgiennes ont déclaré avoir évacué plus de 600 sites liés aux escroqueries en ligne depuis 2025 et arrêté près de 30 000 suspects issus de 39 nationalités. Selon l’Unité anticorruption, 15 hauts responsables et membres des forces de l’ordre figuraient parmi les personnes arrêtées.

Le gouvernement a mis en avant sa campagne de répression, affirmant avoir fermé tous les complexes de fraude industrielle connus dans le pays. Il a toutefois reconnu que les réseaux criminels s’étaient adaptés en se tournant vers des opérations plus petites et décentralisées.

Cambodge : les victimes étrangères restent insuffisamment protégées

Le gouvernement a également été critiqué par des organisations de défense des droits humains en raison du faible niveau de protection accordé aux ressortissants étrangers victimes de traite et contraints de travailler dans cette industrie. En 2023, les Nations unies estimaient que cette population pouvait atteindre 100 000 personnes.

Mercredi, les présidents de deux commissions du Congrès américain ont demandé aux départements d’État et du Trésor d’envisager de nouvelles sanctions contre plusieurs responsables cambodgiens, notamment le ministre de l’Intérieur Sar Sokha, le vice-Premier ministre Neth Savoeun et Hun To.

Jacob Sims avait également recommandé de les sanctionner dans un rapport publié l’année dernière. Hun To et Sar Sokha ont démenti les accusations de nature criminelle les visant.

Phnom Penh conteste les accusations américaines

Touch Sokhak, porte-parole du ministère de l’Intérieur, a déclaré que les responsables cités figuraient déjà dans le précédent rapport de Jacob Sims et que « l’affaire s’était ensuite calmée après que le Cambodge eut fourni des explications ».

Il a affirmé que Sar Sokha « n’est pas impliqué dans cette infraction ». Il a également évoqué la visite effectuée en juillet par Kash Patel, directeur du FBI, affirmant que Sar Sokha avait même « reçu des éloges » de sa part pour son travail à la tête des opérations de maintien de l’ordre. Selon Touch Sokhak, le ministre a aussi été confronté à « des risques mortels et à des menaces visant sa famille de la part de criminels anonymes ».

« Je pense que le gouvernement américain n’agit pas à la légère, car il s’agit d’une puissance mondiale », a déclaré Touch Sokhak. « Il ne peut pas se contenter de donner suite aux demandes de simples personnes [des parlementaires]. Dans un système démocratique, les parlementaires ont le droit de formuler de telles demandes, mais cela ne signifie pas que le gouvernement américain donnera suite à tout ce qui est soulevé. Il s’appuie sur les faits, les principes juridiques et des preuves concrètes. »

D’autres autorités n’ont pas répondu dans l’immédiat aux demandes de commentaires concernant le rapport ou les appels de parlementaires américains à l’instauration de sanctions. Certaines ont renvoyé les journalistes à des déclarations antérieures.

Le porte-parole du Sénat, Chea Thyrith, a invité les journalistes à adresser leurs questions au porte-parole du gouvernement, Pen Bona. Ce dernier a rappelé les déclarations précédentes du Premier ministre Hun Manet sur le démantèlement de l’industrie des escroqueries et la poursuite des responsables qui en tirent profit.

Avec l'aimable autorisation de CamboJA News, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.

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