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Corps, morale, liberté:8 Polonaises âgées de 80 à 23 ans s’expriment sur l’avortement

Le 12 avril 2024, le Sejm polonais a fait un pas vers la libéralisation de l’avortement, en renvoyant en commission extraordinaire les quatre projets qui composent cette loi. Projet phare de la campagne électorale des élections législatives d’octobre 2023, Koalicja Obywatelska, le parti de Donald Tusk, actuel Premier ministre, espère une légalisation de l’avortement jusqu’à la 12e semaine de grossesse. La rédaction est allée à la rencontre de huit Polonaises de 23 à 80 ans, qui ont accepté de partager avec nous leurs points de vue, craintes, souvenirs, expériences dans une interview chorale où chaque voix et corps comptent.

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Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 24 avril 2024, mis à jour le 27 mai 2024

Tous les prénoms ont été modifiés.

La question de départ de nos entretiens : à votre époque, l’avortement était-il tabou ?

Les plus âgées de nos témoins, nées pendant la guerre ou juste après, nous ont décrit les conditions dans lesquelles était pratiqué l’avortement sous PLR (Polska Rzeczpospolita Ludowa, la République populaire de Pologne) et le regard qu’elles portaient sur cet acte, tandis que les plus jeunes reviennent sur les difficultés à y accéder et les angoisses que cela génère, dans un pays pourtant démocratique et européen. 

C’est la doyenne de nos interviewées qui se lance : « À mon époque, l’avortement n’était pas un sujet tabou et s’il fallait le faire, il était recommandé de le faire à 8 semaines », explique cette femme de caractère qui souhaite qu’on l’appelle Starsza pani, qu’on peut traduire par « Vieille dame »,  âgée de 80 ans et née pendant la Seconde Guerre mondiale.

Anna, de moins de dix ans sa cadette, 73 ans, décrit une autre réalité : « oui, bien sûr [l’avortement était tabou]. Je ne pense pas qu'un médecin ait pratiqué des avortements sur des femmes : les femmes prenaient elles-mêmes des médicaments. L’une d’elles a raconté qu’elle s’était assise dans un étang ou que de l’eau tiède entrainait une fausse couche, ou encore elles avaient recours à une guérisseuse et à des remèdes maison ». Ce constat est également partagé par Hana, 63 ans.

 

Avoir recours à l’avortement : un poids, une faute lourde de conséquences ?

Pour Margo, 69 ans, qui a été sage-femme et en prise directe avec cette problématique de l’avortement, les choses ne sont pas si simples ; au cours de sa carrière, elle a été le témoin direct de la souffrance des femmes qui venaient chercher un conseil, mais drapée dans une forme de morale, elle tentait de les convaincre de ne pas se faire avorter… Cette ambiguïté est toujours d’actualité. Il faut savoir que pendant PRL, l’avortement pouvait être très courant et facile d’accès dans certains milieux, mais mais uniquement dans certains milieux... 

« À l'époque de PRL, l'avortement était un sujet tabou, selon le milieu social, religieux ou professionnel ».

Immédiatement, Margo embraille sur le silence de l’Église polonaise à cette époque, qui, selon elle, était bien trop muette et laissait faire. «J'ai une rancune contre l'Église catholique, qui est actuellement un opposant virulent à l'avortement : à l'époque de PRL, lorsque j’assistais à la messe, je n'entendais jamais un prêtre parler haut et fort de l'avortement. C’était autorisé par la loi et l'Église avait peur d'en parler. Je crois que si elle affirmait que c'était immoral, le nombre d'interruptions de grossesse aurait été beaucoup plus faible et n’aurait pas représenté un fardeau mental et éthique pour les femmes qui y ont eu recours, pour le reste de leur vie. »

Car c’est bien le fond de la pensée de Margo : se faire avorter est un poids lourd de conséquences. 

En tant que sage-femme, « Pour moi, l'avortement n'était pas un tabou, car je travaillais dans une clinique pour femmes, dans le service public de santé d’une ville de 15.000 habitants. L'une de mes missions consistait à interroger chaque femme qui prenait rendez-vous chez un gynécologue et à enregistrer les données sur la carte de la patiente. Je connaissais ainsi des données sur le nombre de naissances, la date des dernières règles et les fausses couches ainsi que les " fausses couches artificielles " (poronień sztucznych) [NDLR : le mot avortement n'était pas utilisé à l'époque]. Le médecin pouvait demander une interruption de grossesse après avoir confirmé la grossesse jusqu'à la 12e semaine (3mois). Lors de leur première grossesse, les femmes ne pouvaient pas obtenir d'orientation vers une procédure, na zabieg [NDLR avortement] auprès d'un organisme public, car cela constituait une menace pour une éventuelle future grossesse. Mensuellement, le nombre de références pour interruption de grossesse a fluctué entre 30 et 40 dans la clinique où je travaillais ».

À l’image de Margo, deux générations plus tard, les avis sont encore nuancés et le sujet difficile à évoquer, et ce, malgré la fin de PRL, les réformes politiques et l’entrée dans l’UE.

Ronnie, 25 ans, née au tournant du millénaire, note un poussif changement : « Je pense que c’est toujours un tabou dans de nombreux endroits, mais cela commence à changer. » Cependant, la prise de position est bien plus difficile pour Toni, jeune femme de 24 ans et Agnieszka, 23 ans, toutes les deux nées quelques années avant l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne. 

« D’un côté, on dit de plus en plus que l’avortement sécurisé devrait être légal et qu’il n’y a rien de mal à cela, mais d’un autre côté, lorsque les gens entendent le mot " avortement ", ils réagissent avec indignation et manque de respect. », lance Agnieszka. « À certains égards, c'est toujours le cas », renchérit Toni.

 

Durant PRL, une triste réalité : il y avait interruption volontaire de grossesse et interruption forcée de grossesse 

La rupture générationnelle est claire : d’une part les opinions des interviewées plus âgées sont plus tranchées et d’autre part, elles nous ont toutes confirmé avoir été confrontées, de près ou de loin, à l’avortement, alors qu’aucune de nos répondantes de la génération milléniale n’en a eu connaissance ou, tout bonnement, n’a pas souhaité nous en dire plus.

C’est Starsza Pani qui détaille les causes, très politiques de cette rupture générationnelle :

« Je connais quelques personnes qui ont interrompu leur grossesse. Ma jeunesse remonte aux années 1960. Il n’y avait pas de contraceptifs comme actuellement, donc il y avait plus d’avortements. À cette époque, personne ne considérait l’avortement comme un meurtre. » Starsza Pani

Si Hana ne souhaite pas donner plus de détails sur les femmes qu’elle connait qui se sont fait avorter, Anna, elle, nous confie les conditions d’avortement de certaines de ses amies et connaissances. 

« J'ai une amie qui était étudiante en médecine dans les années 40 et qui est tombée enceinte de son petit ami ; une connaissance médecin lui a envoyé une pilule et elle a fait une fausse couche. Une autre connaissance a eu recours à l’avortement pour sa première grossesse, car son compagnon l’a quittée. Une autre femme s’est fait avorter, probablement parce qu'il s'agissait de sa quatrième grossesse. Je me souviens également d’une femme qui a avorté, car son mari lui avait ordonné de le faire, arguant que l’enfant n’était pas de lui. » Anna

Margo, en tant que sage-femme, a fréquenté beaucoup de femmes qui ont eu recours à l’IVG. Son message est clair : l’avortement entraine, en plus de problèmes psychologiques, une exclusion sociale. « À l’époque de la PRL, le quartier fonctionnait comme un village, il y avait des femmes qui bavardaient sur la vie des gens qui vivaient aux alentours. Une voisine s'est approchée de moi et m'a dit qu’une personne de mon quartier s’était fait avorter sous la pression de son mari : cette femme a fait une dépression et a été soignée dans un hôpital psychiatrique. Je suis catholique et j'assiste à la messe le dimanche. J'ai remarqué cette femme à l'Église quelques mois après son avortement. À 35 ans, elle était méconnaissable : son visage avait changé, elle était voûtée, les yeux fixés sur l'autel et sa fille. (...) Elle a agi comme si tous les habitants du quartier savaient qu’elle avait eu recours à cet acte. J'ai été accablée par son chagrin : elle s’est fait avorter sous le chantage de son mari, qui l’a quand même quittée. En résumé, de nombreuses femmes ont souffert de problèmes de santé mentale après les procédures»

À l’inverse de Margo, les jeunes femmes, Ronnie, Toni et Agnieska ne sont pas expansives : elles répondent toutes sobrement « Non » à la question de savoir si un proche a eu recours à l’avortement, reflétant la politique d’accès à l’IVG de plus en plus restrictive ces dernières décennies et la gêne qu’elles ont ressentie tout au long de nos échanges. Ronnie, Toni et Agnieszka s’enveloppent dans une réserve qui contraste avec les témoignages des femmes plus âgées, même si certaines sont opposées à l’avortement.

Par exemple, Margo, aujourd’hui 69 ans, a été beaucoup plus confrontée à l’avortement que les jeunes femmes de la génération milléniale, alors que la sexualité est omniprésente dans notre quotidien et notre société, au travers de la publicité, de la pop culture, de l’Internet, des réseaux sociaux... « Lorsque j'étais lycéenne en 1972, j'ai été confrontée à une situation où une amie de seize ans est tombée enceinte, d'un garçon de 19 ans qui avait déjà un emploi. Ils étaient très amoureux, le couple envisageait de louer un appartement, de vivre ensemble et d’élever leur enfant. Mon amie était censée continuer ses études avec des cours du soir. Elle a caché sa grossesse à l'école et à ses parents en portant de larges pulls, sauf à moi, en qui elle avait confiance - je le savais. Le drame, c’est qu’elle avait un père très strict : officier de la milice citoyenne de notre ville, c’était un poste très élevé. Au septième mois de grossesse, ses parents l’ont remarquée et, contre sa volonté, ils ont emmené la jeune fille de seize ans chez un gynécologue dans une ville de province, qui lui a administré un médicament afin de provoquer la mort du bébé in utero. Cette amie a accouché d’un bébé mort-né à l'hôpital. » Mais l’horreur ne s’arrête pas là, Margo poursuit :

« Ensuite, l'hôpital en a informé le directeur du lycée… Mentalement, mon amie était dévastée, de plus, ses parents lui ont interdit de revoir son petit ami, malgré leur amour réciproque. Pourtant, mon amie a trouvé le courage de continuer à suivre ses études du soir. Au bout d’un an, elle est retombée enceinte de son amoureux et s’est enfuie, cette fois de la maison familiale. » Margo

Et Margo d’ajouter que le couple a finalement fini par couler des jours heureux, avec leur enfant et s’est même marié, avec la bénédiction du père, au départ récalcitrant. 

 

En 2024 « Je suis pour la vie, mais l'avortement est probablement un mal nécessaire ».

C’est Starsza Pani qui se livre la première à un exercice délicat de funambulisme, entre condamnation et acceptation d’un recours très encadré à l’avortement. « Il existe aujourd’hui de nombreux contraceptifs et il y a la possibilité de prendre la pilule du lendemain sur ordonnance, je pense donc qu’un avortement devrait être pratiqué uniquement dans des cas exceptionnels. Je ne crois pas qu'interrompre une grossesse soit un meurtre : je suis convaincue qu’au moment où un spermatozoïde rencontre un ovule, un être humain n’est pas encore créé. Cependant, il m'est difficile d'accepter une interruption de grossesse après 12 semaines [NDLR en France et en Espagne le délai est de 14 semaines]. C'est peut-être une question d'imagination, mais pour moi, un embryon de 8 semaines mesure environ 1,5 cm et c'est une petite boule. En revanche, quand on peut déjà reconnaître un visage, des mains, des pieds, ce n'est plus acceptable pour moi. » Notre Vieille Dame touche ensuite un point clé : celui de l’éducation, de la sensibilisation et de la contraception :

« Je crois que le plus important c’est d'éduquer les jeunes afin qu'ils puissent être responsables dans leur vie sexuelle. » Starsza Pani

Anna, la cadette de Starsza Pani, se prête au même exercice d’équilibriste du « en même temps ». Si elle condamne l’avortement, elle énumère des situations où il devrait être plus accessible « telle qu’une grossesse avec un danger pour la mère ou pour le futur enfant, je ne parle pas de trisomie 21. Si la grossesse résulte d’un viol et que la mère ne peut pas se faire avorter pour différentes raisons, et qu’elle le regrette par la suite, cela peut devenir une tragédie pour elle et son enfant, issus de cette tragédie. » Bref, Anna est pour l’avortement, mais il doit y avoir une « bonne » raison, comme s’il existait des avortements de confort.

 

Un choix personnel, pour une décision qui l’est tout autant

Hana nous interroge frontalement :

« Je pense que l'argument selon lequel une femme a le droit de gérer son corps est stupide, pourquoi devrait-il être valable jusqu’à un certain mois de grossesse et ensuite non ?  » Hana

Les femmes devraient être maîtresses de leurs corps, mais sous conditions, selon elle : « À mon avis, l’avortement devrait être possible uniquement lorsque la vie de la femme est en danger et lorsque le fœtus n’est pas viable ou présente des malformations. Rendre l’avortement accessible dégrade notre humanité. »

Hana propose d’autres alternatives moins violentes : « Je pense que pendant les 2 ou 3 premières semaines de grossesse, la pilule du lendemain devrait être accessible, c’est-à-dire sans ordonnance et gratuite. Après ce délai, selon moi, recourir à l’avortement peut entrainer de graves conséquences psychologiques, allant d’un grand sentiment de culpabilité jusqu’à la mort. » La subtilité du point de vue d’Hana sur cette thématique, vraiment épineuse, reflète assez bien la pensée polonaise :

« Personnellement, je suis complètement contre le recours à l’avortement. Mais je ne veux pas non plus imposer ce point de vue aux autres. » Hana

Margo exprime ses convictions, et nous partage ses ressentis sur la difficulté d’exercer sa profession de sage-femme, en adéquation avec son refus d’assister les femmes pour recourir à l’avortement, en déclarant :

« En tant que sage-femme, je suis heureuse d’avoir refusé de coopérer avec un médecin pratiquant l’avortement : je n'en ai jamais vu. Cependant, j'ai été témoin de la souffrance et des expériences dramatiques de nombreuses femmes recourant à l’avortement, ce fut très difficile à vivre. » Margo

 

Associations en Pologne pour les droits des femmes : des visions différentes 
 

C’est avec le même argument : celui de la santé mentale, qu’Agnieszka, 23 ans, tient les propos inverses et affirme son soutien à l’avortement  :

« Je crois que l’avortement doit être considéré comme une aide, car il est préférable d’avorter au début de la grossesse plutôt que de donner naissance à un enfant non désiré, ce qui peut lui causer de graves troubles de santé mentale. Si une femme n'est pas prête à devenir mère, car elle souhaite faire carrière par exemple, elle ne devrait pas être forcée à accoucher. S'il s'agit d'un viol, la décision sur ce qu’elle fera de cette grossesse ne devrait appartenir qu’à elle. » Agnieszka

Pour les jeunes générations, le droit à l’avortement oui mais… l’écologie, la cruauté animale sont aussi des priorités

Chaque génération de « jeunes » a ses fléaux : la guerre, la crise, le SIDA, le chômage, mais en Pologne, en plus des problèmes de santé mentale en recrudescence depuis la pandémie de COVID-19, les jeunes adultes sont angoissés. Parmi leurs angoisses, on peut citer celle générée par la quasi-inexistence d’éducation à la sexualité et à la contraception. Quant à la loi rendant l’avortement quasiment impossible, elle « bloque » de nombreux couples dans leurs projets de créer une famille. Et si le bébé avait une malformation ou si la vie de la mère était mise en danger et décédait faute de prise en charge décente, comme cela s’est déjà produit au cours des dernières années ? 

Le point de vue de Ronnie montre que pour sa génération, avoir recours à l’avortement n’est pas stigmatisant, c’est un choix personnel comme un autre à respecter :

« Si quelqu’un l’a fait, et bien soit, si quelqu’un ne l’a pas fait, cela m'est autant égal. Je ne souhaite pas interférer dans la vie des autres, cela ne me regarde pas. » Ronni

Toni, quant à elle, se risque à une comparaison entre le peu de respect accordé à la vie animale dans les élevages intensifs et celui des fœtus :

« Si je devais refaire le monde, je n’y inclurais pas le recours à l’avortement : interdire l’élevage de masse est une question pour moi plus importante : ils souffrent et sont plus conscients qu’un fœtus âgé de quelques semaines seulement. » Toni 

 

Le contrepoids des Séniors : la responsabilité des deux partenaires et « une tête sage » pour prendre la meilleure décision, en tenant compte de l’opinion des femmes

Hana, 63 ans, rappelle que la conception implique dans la majorité des cas la responsabilité des deux partenaires :

«Je pense la même chose qu’il y a 37 ans ! Mais il y a 37 ans, je n’aurais pas pensé que l’avortement, c’était aussi l’affaire du mec… et penser comme je le faisais il y a 37 ans, c’est le comble de la bêtise auquel nous ont conduits des années de patriarcat  ! » Hana

Anna, 73 ans, revient sur les projets de loi soumis au Sejm le 11 avril 2024 proposant l'introduction de l'avortement légal jusqu'à la 12e semaine de grossesse, entre autres : « J'aimerais que le Parlement, mais avec une "tête sage ", pour le dire familièrement, tienne compte de toutes les propositions et de toutes les discussions, notamment les opinions des femmes - je ne sais pas ce que je ferais moi-même si j’étais dans cette situation. Je pense qu'ils devraient introduire l’avortement légal. La plupart des femmes, comme le montrent les manifestations, sont en faveur de l'avortement, et parmi elles il y en a certainement qui se battent parce qu'une tragédie leur est arrivée. Je suis également favorable dans une certaine mesure à ce que mes petits-enfants et arrière-petits-enfants puissent en bénéficier, mais je ne suis pas favorable à un avortement qui ne soit pas strictement encadré. Il devrait y avoir des formations dans les écoles : on parle trop peu de prévention des grossesses chez les jeunes, de contraception. Il est nécessaire de sensibiliser les jeunes. »

 

Une jeune génération sans compromis qui veut pouvoir disposer de son corps… et de sa vie

Ronnie, 25 ans, présente les choses sans détour : « Je me fiche de savoir pourquoi quelqu'un veut avorter, car cela ne me regarde pas. Est-ce que, personnellement, j’aurais recours à l’avortement ? Oui. Je dispose même d'un petit pécule au cas où la situation m'obligerait à aller en République tchèque pour le faire. C'est dommage que je ne puisse pas dépenser cet argent pour autre chose, car en Pologne, en pratique, avorter c'est illégal. Les changements doivent être immédiats et radicaux. Pour moi, l’organisation d’un référendum sur l’avortement est hors de question : seules les femmes en âge de procréer sont concernées par cette question. »

Agnieszka, 23 ans, considère que « l’avortement est une procédure qui provoque de nombreuses émotions, tant chez la femme que chez l’homme. Cependant, la plupart des femmes se sentent soulagées après s’être fait avorter. Je crois que tous les médecins devraient être formés à pratiquer l’avortement, car c’est un acte médical très important en 2024. Je pense que chaque femme devrait pouvoir décider quoi faire avec les deux lignes d'un test de grossesse. Une femme ne devrait jamais avoir peur de recourir à l’avortement lorsque sa grossesse et sa vie sont en danger. Autoriser l’avortement doit cependant s’accompagner d’une meilleure éducation des jeunes sur les possibilités de contraception et les conséquences des rapports sexuels. »

Toni, 24 ans, comme les interviewées plus âgées, insiste sur la prévention et une éducation sexuelle décente qui devraient être la priorité : « ll est absurde qu’en 2024, nous nous concentrions encore sur l’avortement et pas sur ce qui l’entoure. Il me semble crucial d’introduire une éducation sexuelle décente, une contraception efficace pour les deux sexes, des crèches gratuites ainsi que des soins de qualité pour les enfants handicapés, tout cela avant de débattre de l’avortement. »

Revenons à Margo, l’ex-sage-femme de 69 ans, qui rappelle assez brutalement que : « Le public doit savoir qui et quand le droit légal à l’avortement pour les femmes polonaises a été introduit : ce sont les nazis le 9 mars 1943, tandis que les femmes allemandes étaient condamnées à mort pour un tel acte. Le criminel de guerre nazi Martin Borman a affirmé : "C'est le devoir des Slaves de travailler pour nous. La fertilité des Slaves n'est pas souhaitable - laissez-les faire du « grattage » (skrobanki) - plus il y en a, mieux c'est." » Des propos qui montrent le lien entre avortement et eugénisme : un argument souvent utilisé par les pro-vie. 

Néanmoins, Margo tempère et insiste sur la nécessité de mettre en place des campagnes en faveur de la contraception et un encadrement strict et régulé de l’IVG : « Aujourd’hui, avec le recul, je pense qu’il est possible de se protéger des grossesses non désirées avec la contraception. Lorsqu’il s’agit du droit à l’avortement, il ne devrait être possible que sous des conditions strictes. La décision d’autoriser ou non le recours à l’avortement doit être rendue par une commission médicale composée de plusieurs médecins, d'un gynécologue, d'un psychologue et d'un éthicien,  pour des situations très encadrées telles que des malformations graves condamnant le bébé, et ce, seulement après l’épuisement de tous les traitements médicaux pouvant le sauver ; ou encore, s’il est une menace pour la vie de la mère en raison d'une maladie incurable pour laquelle la prochaine grossesse pourrait entrainer la mort. » Cela fait beaucoup de conditions et pas sûr que le système médical polonais puisse suivre… 

 

Quid du père ou géniteur de ce bébé à venir ?

Margo poursuit : « Une condition sine qua none devrait être la participation du père de l'enfant à l'ensemble de la procédure de commission, sa coresponsabilité pour le sort de la vie conçue et les décisions prises. Un enfant est conçu par un homme et une femme : ils sont donc tous les deux responsables de l'enfant. Lorsqu’il s’agit d’un enfant né d’un viol, c’est une question délicate, mais on peut lui donner naissance et le chérir, ou bien le confier pour une adoption. De nombreux couples sans enfants seraient heureux de l’adopter. » Puis Margo conclut sur une note conspirationniste du même niveau que  « la Terre est plate » : « Il est important de comprendre que la politique européenne et mondiale actuelle vise à dépeupler la nation polonaise. »

 

« Je ne dirais jamais franchement que l'avortement est entièrement bon ou mauvais. » 

C’est sur ces mots que débute notre entretien avec la seconde Anna. Cette épouse et maman de 2 enfants, nuance, par la suite : « Cependant, je pense que les femmes devraient avoir le choix. » Puis elle déroule sa pensée : « Il est inhumain de forcer une femme à donner naissance à un enfant qui présente une forte probabilité de déficience fœtale grave et irréversible ou de maladie incurable mettant en jeu le pronostic vital. D'autant plus que, comme nous le savons tous, le gouvernement ne fournit pas beaucoup d'aide aux parents d'enfants atteints de handicaps ou d'autres maladies chroniques. Je respecte pleinement le fait que certaines femmes soient opposées à l'avortement, mais elles ne devraient pas retirer ce droit à d'autres femmesLes femmes devraient pouvoir décider de leur corps. Nous ne parlons pas ici d'une robe que l'on peut retourner au magasin si elle n'est pas à la bonne taille. Il s'agit d'un être humain qui a besoin de beaucoup d'attention et d'amour, ce qui représente une énorme responsabilité. Aucune femme ne prendrait une telle décision d'avortement à la légère. Si elles le font, c'est qu'elles ont une bonne raison. Donnons-leur donc le droit de décider. »



Un dossier réalisé par Lepetitjournal.com Varsovie - 15 avril 2024

Entretiens, traductions et recherches : Klaudia Czowsz

Enquête et rédaction : Bénédicte Mezeix et Cécile Aurand

 

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