Jarosław Kaczyński : alcool et chute de la natalité, les femmes trinquent en Pologne

Par Bénédicte Mezeix | Publié le 08/11/2022 à 19:00 | Mis à jour le 09/11/2022 à 16:33
Photo : Jarosław Kaczyński : « Une femme doit mûrir pour être mère », (...) « Mais si, jusqu’à l’âge de 25 ans, elle picole beaucoup – là, je plaisante un peu –, ce n’est pas de bon augure en la matière. »
Femmes buvant du vin

Tout a commencé à Elk au nord-est du pays, samedi 5 novembre, où Jarosław Kaczyński, Président du parti PiS - Droit et Justice depuis 2003, actuellement au pouvoir, a estimé que la démographie polonaise souffrait, entre autres, d’« une certaine attitude des gens et notamment des dames », qui seraient, d'après lui, un peu trop portées sur la bouteille. Bref, une nouvelle fois l'utérus des Polonaises devient affaire d'État et le Women shaming (l'humiliation des femmes) a encore de beaux jours devant lui, de ce côté-ci de l'Oder ! Dans ce dossier, lepetitjournal.com/varsovie revient sur ses propos, sur l'arrêt de l'alcool avant la conception, le syndrome d’alcoolisation fœtale et dresse un état des lieux de la consommation d'alcool en Pologne en général ainsi que chez les jeunes en particulier, tous sexes confondus ! 

 

Quand les Polonaises biberonnent plutôt que de donner le biberon...

Samedi 5 novembre, à Elk au nord-est du pays, le frère jumeau de Lech Kaczyński (Président décédé dans la catastrophe de Smolensk) a fait une déclaration remarquée et très commentée sur la faible natalité de Varsovie, malgré sa richesse, « C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas seulement d'une question matérielle, mais d'une certaine attitude des gens, notamment des femmes », a-t-il avancé. 

Dimanche 6 novembre à Olsztyn, toujours dans le nord du pays, il remet le couvert : « Hier, j'ai parlé du fait que les jeunes femmes font la course contre les hommes en matière de consommation d'alcool, ce qui est objectivement dommageable. Et un politicien honnête, s'il connaît une telle chose, et je le sais de source sûre, doit en parler, parce que c'est, je le répète, nuisible », a-t-il déclaré. Puis argumentant que « Le fait que certains facteurs biologiques rendent les femmes beaucoup moins résistantes à l'alcool que les hommes n'y est pour rien. Cela ne signifie pas que j'encourage les hommes à boire de manière excessive ».

Selon l’ex Premier ministre en 2006-2007, et ex-vice-Premier ministre en 2020-2022 , « Si on voit se maintenir la situation où, jusqu’à 25 ans, les jeunes femmes boivent autant que les hommes du même âge, il n’y aura pas d’enfants. Rappelez-vous qu’un homme, pour devenir alcoolique, doit dépasser la mesure pendant vingt ans en moyenne et une femme pendant seulement deux ans », a-t-il soutenu, s’appuyant sur le fait que dans les années 1980, alors qu'il était encore dans la clandestinité, il avait travaillé avec « le meilleur spécialiste de l'alcoolisme en Pologne ». Ce dernier, lui décrivant son expérience de travail en tant qu'aide-soignant dans un service pour personnes souffrant d’alcoolisme, lui avait déclaré qu'il était parvenu à guérir "un tiers des hommes et aucune femme" de l'alcoolisme. « Je conseille donc la prudence à cet égard, y compris aux jeunes femmes », a-t-il rajouté.

Jarosław Kaczynski a également souligné qu'il n'était pas favorable à une « maternité très précoce » car « une femme doit mûrir pour être mère ». « Mais si, jusqu’à l’âge de 25 ans, elle picole beaucoup – là, je plaisante un peu –, ce n’est pas de bon augure en la matière.» 

 

Sur qui rejeter la faute d'un taux de natalité à 1,38 enfant par femme en Pologne ?

Où le Président du parti PiS - Droit et Justice veut-il en venir en stigmatisant les jeunes femmes ainsi et en les réduisant à leurs simples fonctions reproductives, comme si la démographie actuelle réduite à 1,38 enfant par femme en Pologne, ne dépendait que d'elles ? Une bien hypocrite pirouette qui permet ainsi de camoufler les nombreux autres problèmes de société qui plombent aujourd'hui la vie des jeunes gens en âge de procréer... 

Avez-vous déjà entendu parler du Women shaming assez présent dans la société polonaise ou action de juger, examiner, conseiller, orienter les femmes, sans leur consentement ? Au printemps 2020, Clue PR a publié une enquête intitulée „Krytyka kobiet codzienna, czyli women shaming w Polsce”« Critique des femmes ordinaires, ou humiliation des femmes en Pologne ». Sur les 2.000 femmes interrogées, 63 % d'entre elles ont déjà été confrontées au phénomène de la critique ou du jugement à leur égard ou à l'égard d'autres femmes, et jusqu'à 90 % ont déjà entendu des critiques sur leur apparence ou sur la façon dont elles élèvent leurs enfants ou sur leur choix de ne pas en avoir. L'étude révèle que la plupart des femmes se sentent soumises à une évaluation permanente et ce, dès leur plus jeune âge.

 

Quid de l'arrêt de l'alcool avant conception et du syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF)

C'est un fait, le syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF) est l’effet le plus grave de la consommation d’alcool pendant la grossesse. Il se manifeste par un retard de croissance, des anomalies faciales, des malformations et des atteintes cérébrales... Le syndrome d’alcoolisation fœtale concerne près d’une naissance pour 1.000. On sait maintenant que l'alcool traverse facilement la barrière placentaire. Des concentrations d'éthanol se retrouvent dans le liquide amniotique, pouvant atteindre des valeurs comparables à celles mesurées dans le sang maternel. 

Alors, à quel moment doit-on arrêter strictement l'alcool, si on désire concevoir ? Il est prouvé que la présence d’un taux d’alcool élevé dans le sang et dans l’organisme a un impact sur la fertilité et peut donc retarder le moment où l'on parvient à tomber enceinte. Les risques sont d’autant plus élevés dès les premières semaines de la grossesse, c'est pourquoi, il est vivement conseillé d’arrêter l’alcool dans les 3 mois qui précèdent la conception... quand la grossesse est planifiée (et désirée) - sinon, cela nous renvoie à un autre débat en Pologne, celui de l'avortement.

 

Entre 700.000 et 900.000 Polonais sont dépendants à l'alcool

Dans un article publié en janvier 2022, « Parfois j’en ai marre. Parfois j’ai peur. Mais je l’aime. », dans la rubrique Les oreilles qui trainent, nous avions cité les données de l'Office Central des Statistiques (GUS) qui montraient qu'actuellement un Polonais adulte boit 9,8 litres d'alcool par an, plaçant la Pologne en 10e position en termes de consommation d'alcool au sein de l’Union Européenne. Plus de 2,5 millions de Polonais sont touchés par l'abus d'alcool, 3 à 4 millions de personnes vivent dans des familles ayant des problèmes de boisson, dont 1,5 à 2 millions d'enfants. En outre, entre 700.000 et 900.000 Polonais sont dépendants à l'alcool.

Chez les jeunes, garçons ou filles, c’est un fléau. L’alcool est disponible partout 24h/24 et seulement si vous avez l’air d’avoir moins de 18 ans, le vendeur vous demandera (normalement) votre carte d’identité avant l’encaissement de votre achat.

Les mineurs - enfants et adolescents ne sont pas épargnés par les ravages directs de l’alcool : assentiment de certains adultes et parents, publicités pour des marques qui rendent l’alcool « cool », mise en avant décomplexée de personnages alcoolisés dans des séries pour jeunes adultes… Prenons l’exemple de la bière, perçue comme une boisson sûre, associée à la détente, au plaisir et aux matchs de foot ! En 2020, cette situation a été aggravée par la pandémie de COVID-19, qui a eu pour effet de réduire les efforts de prévention auprès des enfants et des jeunes.

 

Co to jest le binge drinking ?

A cela s’ajoute le binge drinking. Vous ne voyez pas ce que c’est ? C’est une beuverie express ou encore hyperalcoolisation rapide très en vogue chez les jeunes, de tous pays, qui souhaitent, par tous les moyens repousser leur limite et aussi s’anesthésier. Ce mode de consommation excessif de boissons alcoolisées se fait sur une courte période, par épisodes ponctuels ou répétés. En France, ce phénomène est en augmentation rapide chez les adolescents depuis 2003.

La pandémie de COVID-19 ainsi que les nombreux confinements ont amplifié ou révélé un mal être, des problèmes relationnels au sein des familles, des difficultés matérielles jouant sur le moral et l’estime de soi. Après le plus fort de la pandémie, la consommation d’alcool a continué, mais cette fois-ci, sur le mode « détente », retour à la vie normale…

 

Des chiffres éloquents : 80% des élèves de 15-16 ans ont déjà bu de l'alcool au moins une fois

La dernière enquête nationale en Pologne, sur la consommation de substances psychoactives chez les jeunes date de 2019 et a été réalisée dans le cadre du projet international d'enquête en milieu scolaire européen sur l'alcool et les drogues (European School Survey Project on Alcohol and Drugs - ESPAD).

Selon cette enquête : 80% des élèves de 15-16 ans et 92,8 % des élèves de 17-18 ans avaient déjà bu de l'alcool au moins une fois. Pour la majorité d'entre eux, il ne s'agissait pas d'un contact unique avec l'alcool, puisque 46,7 % du groupe des plus jeunes et 76,1 % du groupe des plus âgés ont admis avoir consommé de l'alcool au cours des 30 derniers jours précédant l'enquête.

Très souvent, il ne s'agissait pas non plus d'un contact modéré. 33,3 % des jeunes de 15-16 ans et 56,6 % des jeunes de 17-18 ans avaient admis avoir bu au moins une fois dans leur vie. Et 11,3 % des 15-16 ans et 18,8 % des 17-18 ans avaient déjà été ivres au cours des 30 derniers jours précédant l'enquête.

 

Avoir 20 ans en Pologne en 2022

La jeunesse polonaise est fragilisée : entre le COVID-19, la guerre en Ukraine, un avenir économique incertain, les restrictions légales qui la dépossède de sa sexualité, elle souffre aujourd'hui de problèmes de santé mentale, comme notamment des troubles dépressifs. Après la pandémie, l’une des façons qu'elle a trouvé pour faire face à la situation a été de consommer des substances psychoactives, comme l'alcool et des médicaments en vente libre… Bienvenue dans le monde d’après.

 

Rappel de la loi polonaise

En Pologne il est interdit de consommer de l’alcool dans certains endroits publics, c'est à dire, dans les parcs, aux arrêts de bus, dans la rue et les transports en commun. Si vous ne respectez pas cette loi, vous devrez payer une amende. 
Il est également strictement interdit de conduire sous l’effet de l’alcool.

Vous commettez un délit grave si vous avez plus de 0,5 mg/l d’alcool dans le sang et cela peut vous coûter jusqu’à deux ans de prison.

 

Besoin d'aide ?

Le site du gouvernement Spożywanie alkoholu przez kobiety w ciąży - Główny Inspektorat Sanitarny 

PAŃSTWOWA AGENCJA ROZWIĄZYWANIA PROBLEMÓW ALKOHOLOWYCH - PARPA 

Nibieska Linia, service national polonais pour les victimes de violences familiales 

 

 

 

benedicte mezeix

Bénédicte Mezeix

Directrice et rédactrice en chef du site lepetitjournal.com/Varsovie, j'ai une longue expérience dans les médias : télévision, radio, presse écrite francophone et spécialisée. Mon premier voyage en Pologne date de 2010.
1 Commentaire (s) Réagir
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ROGER ZDZISLAW KNADE jeu 17/11/2022 - 11:25

Malheureusement dans l’Union européenne, tous les courants politiques de gauche et extrême gauche se concentrent sur le changement de l'actuel gouvernement polonais Droit et Justice (PiS), qualifié à tort d'extrême droite. Toutes les méthodes et techniques sont bonnes, même la déformation des faits, qui concerne malheureusement, l’alcoolisation de toutes les femmes, et pas seulement celles qui vivent en Pologne ou dans l'Union européenne...

Selon du Dr Laurent Karila « … une femme qui boit, cela dérange encore ! Au début des années 1900, une femme qui buvait, c'était une mauvaise femme, une mauvaise mère, une ivrogne, une moins que rien… Ces dernières années, les industriels ont tout fait pour « démocratiser » la consommation d'alcool… »

https://www.lepoint.fr/societe/alcool-les-femmes-se-cachent-pour-boire-et-ne-consultent-pas-28-01-2020-2360124_23.php

 « L’apparition de l’alcoolisation des femmes dans l’espace public, en bandes de jeunes femmes ou mixtes, dans les bars, voire dans la rue, semble le reflet d’un nouveau modèle. On parle ainsi d’un alignement des comportements des jeunes hommes et des jeunes femmes, révélé par les très nombreuses études dans les universités américaines, où l’on observe ce phénomène et un recul des stéréotypes de genre, notamment en raison d’un niveau supérieur d’éducation (Ricciardelli et al., 2001). Ces nouveaux comportements inquiètent car ils semblent transgresser la norme sexuée jusque-là en vigueur : les hommes boivent, notamment à l’extérieur, les femmes, elles, ne boivent pas et ne s’affichent pas dans l’espace public »

Je recommande de lire : « L’alcoolisation massive des jeunes femmes : prises de risque spécifiques et approche genrée. Aperçu des débats internationaux »

https://www.cairn.info/revue-agora-debats-jeunesses-2018-2-page-37.htm#no1

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