

Depuis plus d'un an, l'Etat italien a nommé un préfet anti-mafia en Ligurie. Certains conseils municipaux peu respectables ont été dissous, sur décision de la Capitale, suite à la découverte d'un système généralisé de corruption. LePetitJournal.com de Rome dresse le bilan d'une année de lutte contre le crime organisé dans le Nord de l'Italie.
Bienvenue à 'Nmilla
Il s'appelle Giovanni Bruno. Les épaules larges, le crâne dégarni, le costume sombre, il endosse le rôle de "Super-Préfet" depuis février 2012 pour contrer les agissements de la mafia en Ligurie. Pugnace, l'homme d'Etat faussement austère fait partie des trois fonctionnaires nommés par le gouvernement pour défier la 'Ndrangheta. Convaincu de sa mission, comme Borsellino et Falcone en leur temps, Giovanni Bruno ne se laisse pas impressionner par les menaces de mort qui le visent directement.
Le Nord de l'Italie, plus riche que le Mezzogiorno, est désormais le nouveau territoire d'influence de la 'Ndrangheta. Ne se limitant plus seulement à contrôler son bastion napolitain, la célèbre et terrifiante mafia calabraise est probablement la plus puissante d'Italie. "Toutes les semaines, il y a quelque chose qui brûle", dénonçait en 2012 le Procureur de San Remo, Roberto Cavallone. La population qui ose défier les parrains subit en effet de nombreuses représailles, dont les plus fréquentes sont des incendies de bars, de restaurants ou de voitures.
Gangrenant l'économie italienne, les mafias représenteraient 3% du PIB de la Péninsule. Sur les 130 milliards d'euros détournés, la 'Ndrangheta en siphonnerait plus du tiers. Les enquêtes sur le sujet font toutefois état de résultats variables. Les médias italiens avancent régulièrement le chiffre de 10% du PIB, loin des 35% d'une étude d'Eurispes en date de 2011. Se rapprochant probablement de la réalité, les chercheurs de l'université catholique du Sacré-C?ur à Milan affirmaient en début d'année que le crime organisé noyaute 1% de la production italienne. Quelles que soient les estimations, souvent en-deçà des fantasmes collectifs, le gouvernement est décidé à mettre fin à cette économie souterraine.
"Le changement, c'est maintenant"
Appuyé par la direction d'investigation de Gênes, Giovanni Bruno dirige l'opération anti-mafia "Svolta" ("changement"). Le 3 décembre 2012, 200 carabiniers ont été mobilisés à Vintimille (photo) afin de démontrer aux habitants que la ville n'était plus une zone de non-droit. L'action du Préfet a ainsi permis l'arrestation de l'octogénaire Giuseppe Marciano, chef de la ramification de la 'Ndrangheta en Ligurie. Les trois frères Pellegrino, fortement impliqués dans les réseaux mafieux locaux, ont également été appréhendés. En tout, vingt millions d'euros issus d'activités crapuleuses sont saisis par la justice.
Toutefois, la pieuvre 'Ndrangheta ne s'est pas contentée d'infiltrer les milieux économiques mais a réussi à s'allier à la classe politique locale. L'ancienne administration de Vintimille avait même consenti à hypothéquer ses biens pour continuer à alimenter la collision. Le ministère de l'Intérieur a donc été contraint de mettre la ville sous tutelle en février 2012 pour "infiltration mafieuse", précédée quatre mois plus tôt par la commune voisine de Bordighera. Leurs anciens maires, Gaetano Scullino et Giovanni Bosio, ont depuis été mis en examen, tout comme l'actuel sindaco de Vallecrosia, Armando Biasi. La section ligurienne de la 'Ndrangheta serait notamment parvenue à imposer ses candidats aux élections municipales et à influencer les résultats grâce à des pots-de-vin.
10 kilomètres plus loin, la France
Le combat de l'Etat contre la 'Ndrangheta dépasse toutefois le seul cadre de la province d'Imperia. Les boss en provenance du Sud se sont d'abord installés en Lombardie, attirés par l'opulence de la culture des fleurs et des agrumes. Grâce au témoignage de certains repentis, les pouvoirs publics ont remporté une première bataille judiciaire le 4 février dernier. Quinze prévenus ont été condamnés par la Cour d'assises de Milan à de la prison à perpétuité, suite au meurtre de Carmelo Novello en 2008. Ce dernier souhaitait prendre la tête de la branche lombarde et s'affranchir alors des directives calabraises.
Dans son combat, le préfet Giovanni Bruno suit les directives du gouvernement et entend lutter contre le blanchiment d'argent ou l'évasion fiscale qui profite largement à la mafia. Depuis le début de son mandat en novembre 2012, Mario Monti a en effet fait de la lutte contre les fraudes une de ses priorités pour combler une part du déficit public. En 2011, l'Agenzia delle Entrate a ainsi procédé au recouvrement de 13 milliards d'euros, soit près d'un quart de plus qu'en 2010.
Si depuis près d'un an la 'Ndrangheta est ébranlée par le volontarisme de Rome, le réseau se replie de plus en plus sur la Côte-d'Azur, où les autorités italiennes sont impuissantes. La justice française est quant à elle moins sensibilisée à la cause anti-mafia que sa voisine. Première ville de l'Hexagone derrière la frontière, Menton n'est qu'à une dizaine de kilomètres de Vintimille. Giovanni Tagliamento, de la Camorra napolitaine, y est maître. Les frères Pellegrino y dirigeaient également une entreprise de maçonnerie, aujourd'hui en liquidation judiciaire. Dans un monde où les frontières s'estompent, la Riviera française est le nouveau repère de la mafia, bien loin du Sud de l'Italie d'où elle est originaire.
Martin CANGELOSI (www.lepetitjournal.com/rome) - Lundi 11 mars 2013
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