Un territoire occupé, une utopie sociale et un leader charismatique : Igor Bezinović retrace dans son film l’annexion de Fiume par Gabriele D’Annunzio. Retour sur un morceau oublié de l’histoire.


Récompensé par le Prix du cinéma européen dans la catégorie meilleur documentaire le 17 janvier 2026, Fiume o Morte ! revient sur un passage oublié de l’histoire italienne. Le réalisateur croate Igor Bezinović dissèque un épisode méconnu d’un territoire et de son peuple, partagé entre l’Italie et la Croatie. Zoom sur l’occupation de Fiume – aujourd’hui Rijeka, en Croatie – et la figure du « poète soldat ».
Un documentaire historique
Le documentaire sorti au cinéma en février 2025 continue de remplir les salles : d’après Courrier international, il est le documentaire le plus regardé de Croatie et enregistre près de 34.000 entrées. Lors de la cérémonie des Prix du cinéma européen, le cinéaste a dédié sa récompense aux habitants de sa ville natale, Rijeka, où il a tourné son film.
Un siècle après l'occupation de Rijeka par Gabriele D'Annunzio (1863-1938), le réalisateur Igor Bezinović est retourné dans la ville afin de confronter les habitants à leur passé. « Ce n’est pas une histoire commune ou du moins ça ne l’était pas jusqu’au film. Je n’ai jamais étudié cette occupation à l’école », explique le réalisateur dans une interview accordée à Cineuropa. Son documentaire examine les conséquences de cette expérience politique unique à travers des archives, des entretiens et des reconstitutions romancées.
L’occupation de Fiume : un morceau méconnu de l’histoire
1919, sortie de la Première Guerre mondiale, l’Europe est en proie à un mal profond. À l’issue de la conférence de Paris, l’Italie n’obtient pas les terres irrédentes qu’on lui avait promis. Fiume est une ville portuaire stratégique et cosmopolite, située au nord-ouest de la Croatie. Après 1918, son statut est flou : majoritairement italophone mais située hors des frontières reconnues de l’Italie. Pour Gabriele D’Annunzio et les nationalistes, Fiume doit revenir à l’Italie. Le gouvernement italien, lui, hésite, pris entre diplomatie internationale et pressions internes.
Le poète italien, fort de sa notoriété, rassemble légionnaires et citoyens de tout horizon. Avec mille hommes, il annexe le territoire dans la nuit du 11 au 12 septembre 1919. Pendant les seize mois qui suivent, l’artiste est à la tête de « la régence italienne de Carnaro ». Il donne une constitution révolutionnaire à Fiume, dans laquelle ressorts nationalistes et progressistes s’y mélangent : une égalité absolue des sexes devant la loi, une démocratie directe, les allocations en cas de maladie, de chômage ou d'accident du travail, la retraite à toute personne âgée, le salaire minimum garanti, la création de juge de travail, la liberté d’expression. Et évidemment : une place centrale accordée à la musique et à l’art. L’isolation, la difficulté d’approvisionnement et le blocus viennent obscurcir le tableau.
En 1920, le nouveau gouvernement italien mené par Giovanni Giolitti signe le traité de Rapallo, qui fait de Fiume un État libre. Gabriele D’Annunzio refuse et en décembre, l’armée italienne bombarde la ville lors du « Noël de sang ». Le poète finit par capituler et se retire de la vie politique active.
Gabriele D’Annunzio : un personnage controversé
Charismatique, Gabriele D’Annunzio prend rapidement le costume du « poète-soldat » lors du premier conflit mondial. Après la guerre, il devient l’un des porte-voix les plus radicaux du nationalisme italien, frustré par ce qu’on appelle alors la « victoire mutilée ».
De Fiume il fait un laboratoire politique et esthétique : il se présente comme un visionnaire en quête d’utopie sociale. Mais des éléments qui ne sont pas sans rappeler le fascisme mussolinien sont également de la partie : discours enflammés depuis le balcon, rituels collectifs, chemises noires et corporatisme. Aujourd’hui, l’héritage artistique du poète est mis à mal par sa proximité avec le fascisme.
« Cette histoire nous apprend que quand vous avez une combinaison de propagande, nationalisme, militarisme et capitalisme, ça ne se termine pas bien, rappelle Igor Bezinović dans l’entretien à Cineuropa. Et aujourd’hui, en Europe, nous avons tous ces éléments et ça ne va pas dans la bonne direction. » Lauréat de 30 prix – dont le prix Tiger de la 54e édition du Festival international du film de Rotterdam – le docufilm d’Igor Bezinović représentera la Croatie aux Oscars de 2026. Il n’a pas de date de sortie prévue en France.
Informations : 112 minutes. Le film est disponible sur la plateforme Amazon Prime.
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