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Pierre Lunel : « Le Roman de Barcelone est ma déclaration d’amour à la ville »

Amour de jeunesse, héritage familial, ville-monde incandescente : avec Le Roman de Barcelone (éditions du Rocher), Pierre Lunel signe bien plus qu’un livre d’histoire. À la croisée du récit intime, de la fresque romanesque et du portrait urbain, l’écrivain explore deux mille ans de vies humaines dans une cité excessive, métissée et intensément vivante. Rencontre avec un auteur qui a écrit Barcelone en amoureux.

Pierre Lunel avec deux exemplaires du roman de Barcelone dans ses mainsPierre Lunel avec deux exemplaires du roman de Barcelone dans ses mains
@Pierre Lunel, DR.
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 5 février 2026

Pourquoi ce livre ?

J’ai voulu écrire ce livre parce qu’il est à la fois un hommage à mes ancêtres et une réponse à une passion. Il y a, au fond, deux manières d’aimer une ville.

Soit on y est né, et alors on la connaît presque par les gènes : l’amour va de soi. Soit on y tombe amoureux à l’âge où l’on tombe amoureux, tout simplement. Moi, c’est ce qui m’est arrivé à 18 ans. C’était encore sous Franco.

Nous, les Perpignanais, on ne voyageait pas beaucoup à l’époque. Il n’y avait pas Erasmus, pas de mobilité européenne comme aujourd’hui. On n’avait pas de voiture non plus. Le plus simple, c’était de venir à Barcelone en stop.

Quand on a 18 ans et qu’on veut s’encanailler, on ne pense qu’à une chose : la grande ville. Perpignan, c’était tout petit. Barcelone, c’était gigantesque. Je me souviens très bien de ma première arrivée ici. J’étais fasciné par le gigantisme de la ville. Imaginez ce que cela représente pour un “villageois” de découvrir la statue de Colomb, la Sagrada Família, le Tibidabo, Montjuïc…

Et puis surtout, il y avait la nuit. La nuit barcelonaise était très olé olé, très folle. Franco avait accepté les bases américaines en Espagne, et il y avait constamment, dans les bistrots de la Rambla et du Barrio Chino, des marins américains qui se saoulaient joyeusement le soir. C’était violent, festif, rigolard. Le Barrio Chino correspondait exactement à ce que son nom évoquait : un lieu de débauche, de rires, d’excès, et parfois aussi de criminalité. Manuel Vázquez Montalbán l’a d’ailleurs beaucoup raconté.

 


Le catalan est devenu ma seconde langue.


C’est comme ça que, conquis à 18 ans par Barcelone, je me suis dit : après tout, c’est de ce pays que viennent mes ancêtres. Ils sont arrivés à la fin du XIXᵉ siècle, c’est-à-dire avant-hier à peine. J'avais le souvenir très fort de ma grand-mère, qui a vécu avec nous jusqu’à sa mort. Elle ne parlait pas français, seulement catalan. Tout cela, pour moi, est bouleversant.

Il y avait donc à la fois la folie de la nuit et le souvenir de la grand-mère. Les deux coexistaient. À l’époque, pourtant, je ne connaissais rien de Barcelone, je ne parlais pas catalan. Ce sont les circonstances de la vie qui ont fait le reste. Un jour, quand on atteint la limite d’âge, quand l’université, l’alma mater, vous dit “c’est la retraite”, on se demande : où vais-je aller ?

Et là, je me suis dit que je retournerais chez moi. Mais “chez moi”, ce n’était pas vraiment Perpignan ; c’était du côté des ancêtres, du côté de la Catalogne. J’ai commencé par la campagne, à Pals, puis je suis allé à Barcelone. La langue m’est revenue. Le catalan est devenu ma seconde langue.

 

 

Pierre Lunel en train de feuilleter le roman de Barcelone
@Pierre Lunel, DR. 

 

Ce retour “chez vous”, du côté de la Catalogne, a donc été le point de départ du livre ?

En effet. Avec ce livre, j’ai voulu entrer dans l’aventure de tous ces êtres humains qui ont fabriqué cette ville complètement folle. Eduardo Mendoza a raison de parler de “ville des prodiges”. Barcelone est une ville incandescente, tonitruante, excessive, parfois de mauvais goût aussi, dans l’excès. Mais c’est une ville dotée d’un dynamisme et d’une énergie qu’on trouve rarement ailleurs.

Bien sûr, il y a l’auberge espagnole, le Barça, la Sagrada Família. Mais il y a surtout les Barcelonais, l’âme barcelonaise, et tous ces lieux qui racontent des noms. Quand on se promène dans l’Eixample, les rues portent les noms de toute l’histoire catalane. Cela m’a passionné d’aller voir quelles histoires se cachaient derrière ces noms : qui était Roger de Llúria, Guifred le Velu, le comte d’Urgell, Casanova…

On finit par se passionner pour des êtres vivants. Les lieux où les gens ont vécu ne sont pas habités par des âmes mortes : ce sont des âmes vivantes. Les pierres sont là, mais elles ont électrisé cette cité.

Et puis le métissage me plaît énormément. À Barcelone, je suis servi. C’est une ville-monde : plein de pays, plein de langues, plein d’origines. Beaucoup ne se sentent peut-être pas catalans, mais barcelonais, sûrement.

J’y ai aussi rencontré une histoire profondément romanesque : des aventuriers, des rois et des reines, des meurtres, des marins fous, des conquérants, des bandits, des escrocs, des voyous, des lanceurs de bombes… Tout le kaléidoscope de l’humanité. C’est tellement foisonnant que cela m’a passionné. Au fond, ce sont deux mille ans de vie humaine.

 

Vous voulez dire que Barcelone est le kaléidoscope de l’humanité ?

Oui, exactement. Pas de l’humanité au sens large, mais de l’être humain dans toutes ses apparences. Avec son bien et son mal, sa noirceur et sa lumière. Il y a ici des spirituels de génie, et puis il y a des bandits, des anarchistes, des marginaux, mais aussi de grands créateurs.

Nous n’avons peut-être pas eu Velázquez, Goya ou Le Greco, mais nous avons Casas, Miró, Montalbán, Gaudí. L’inimitable… et puis tellement d’autres, tellement d’autres encore. Oui, c’est une ville vraiment singulière.

Je comprends pourquoi les gens viennent en masse à Barcelone. Cela déplaît parfois aux autorités, parfois même aux habitants, parce qu’il y a trop de monde. Mais enfin, que voulez-vous ? C’est presque inévitable. Il y a 17 millions de visiteurs chaque année, dont 1,7 million de Français. Barcelone attire, Barcelone aimante.

 

Barcelone, c’est la ville où je me sens le mieux.

 

Et ce livre est donc votre déclaration d’amour à la ville ?

Oui, c’est une déclaration d’amour, absolument. C’est une ville où je me sens bien. Comment dire… On a parfois des affinités électives entre son propre ADN et l’ADN d’une ville. Barcelone, c’est la ville où je me sens le mieux.

J’ai vécu 34 ans à Paris, mais c’est ici que je me sens chez moi. Il y a tout ce que j’aime. Je suis né au bord de la Méditerranée, et tous ceux qui sont nés au bord de cette mer étrange et fascinante vous diront la même chose : on a toujours l’impression qu’il y a un peu d’eau de mer qui coule dans nos veines. Moi, c’est le cas.

C’est un port, c’est la Méditerranée, c’est déjà l’Espagne, même si c’est la Catalogne. C’est un lieu où je me sens profondément bien. Alors oui, c’est un livre que j’ai écrit en amoureux.

 

On a l’impression que ce livre est un peu le “dictionnaire amoureux” de Barcelone…

Oui, c’est vrai. C’est mon dictionnaire amoureux de Barcelone, même s’il n’en a pas la forme. J’aurais pu en écrire un sur Rome, par exemple, mais je n’y ai pas vécu. Barcelone, oui.

Le livre, c’est l’aventure d’une infinité de personnages. Certains sont célèbres, bien sûr, mais il y a aussi la vie des petits gens, des humbles, des pauvres. Moi, je suis toujours intéressé par ceux dont on ne parle pas. Comment vivaient-ils, au fond ? Comment vivaient-ils leur condition inférieure ? Où allait-on se faire soigner quand on était malade ? Quels hôpitaux accueillaient les pauvres ? La prostitution existait-elle ? Que faisait-on des femmes adultères ? Quels étaient leurs plaisirs, leurs loisirs, selon les époques ? Au Moyen Âge, par exemple, que faisaient les gens quand ils avaient un peu de temps libre ? Et plus tard, à l’époque moderne ? Tout cela m’a passionné.

 

 

L'écrivain Pierre Lunel sur son balcon en train de lire le Roman de Barcelone
@Pierre Lunel, DR. 

 

J’ai aussi été fasciné par le mystère des lieux. La Rambla, par exemple, avec ses bistrots de luxe, ses chocolateries. Ou encore la vie à la fois folle et bohème des Quatre Gats : ces génies provocateurs, excessifs, hétérodoxes. Et, en face, une vie bourgeoise très corsetée, très compassée. La jeunesse des jeunes filles se déroulait entre le précepteur et le piano, avec ces “rallyes” dans les grands salons des palais des Indians du XIXᵉ siècle, où l’on cherchait avant tout le bon mari pour sa fille.

La nuit, elles ne sortaient vraiment qu’avec leur père ou leur époux, pour aller au Liceu, à l’opéra. Et à côté de cela, il y avait une foule interlope, des femmes libres, en avance sur leur temps, pionnières, qui exerçaient des métiers bien avant que cela ne devienne courant. Il y avait aussi de grandes artistes, des stars de cabaret, qui ont fait la gloire de l’avenue du Paral·lel, avec ses théâtres légers, ses vaudevilles — qu’on écrivait alors V-O, “Vodevil ”.

J’ai été tout aussi ébloui par l’audace des aventuriers catalans autour de la Méditerranée. Leur culot était extraordinaire. Ils sont allés conquérir jusqu’en Bulgarie, ont transformé le Parthénon en cathédrale baptisée la Seu, comme celle de Barcelone. Ils ont créé plus de 120 comptoirs autour de la Méditerranée, jusqu’à Alexandrie, Beyrouth…

Et puis il y a les grandes sagas : celles des Indians, qui se mariaient entre eux, avec leurs secrets, leurs arrangements, ces milliardaires du XIXᵉ siècle qui furent aussi de grands industriels. Le textile catalan, c’est eux. Barcelone a été la Manchester de la Méditerranée, il ne faut pas l’oublier.

Sans parler des familles royales et comtales des siècles plus anciens : une véritable galerie de rois et de reines maudits. Ils se marient, s’entretuent, s’empoisonnent, se trahissent, se trompent. C’est une saga de cinéma. L’équivalent de nos Rois maudits français. On a là une matière absolument exceptionnelle. Barcelone, au fond, est un roman qui n’a jamais cessé de s’écrire, et j’ai simplement eu envie d’en raconter quelques pages. 

 

Le Roman de Barcelone, de Pierre Lunel (éditions du Rocher) disponible ici

De la Sagrada Família à la Rambla, de Gaudí aux Quatre Gats, des fastes modernistes aux heures sombres de l’histoire, Pierre Lunel explore deux mille ans de vies humaines au cœur d’une ville excessive, métissée et vibrante. Fresque historique et déclaration d’amour, Le Roman de Barcelone ressuscite l’âme lumineuse et ténébreuse de la « ville des prodiges », entre audace créatrice, révoltes, fêtes et tragédies. Un roman vrai, cosmopolite et passionné, dédié à Barcelone et à Gaudí, à l’occasion du centenaire de sa mort.

 

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