"Tradwives" : de quoi s'agit-il ? Dossier de la rédaction

Par Pauline Berger | Publié le 02/09/2020 à 18:36 | Mis à jour le 10/12/2020 à 18:15
Photo : oberholster venita - pixabay
mouvement social tradwives féminisme

Connaissez-vous les tradwives ? Traduit littéralement, cela donne « épouse traditionnelle. » De plus en plus populaire au Royaume-Uni, nous vous éclairons sur ce mouvement aux nombreuses singularités.

Qui sont-elles ?

Une tradwife est une femme qui choisit volontairement d’arrêter de travailler pour se consacrer à l’entretien de la maison, s’occuper de ses enfants et veiller au bien-être de son mari, notamment en le débarrassant des tâches domestiques. Non, nous ne faisons pas un retour dans le passé en vous présentant les célèbres femmes au foyer britanniques des fifties, quoiqu’elles soient la principale inspiration des tradwives de 2020. En effet, une des spécificités de ce mouvement qui gagne un peu plus d’adhérentes chaque jour, est qu’il est présent majoritairement sur les réseaux sociaux.

Les tradwives rencontrent un succès international. Comptant des membres en Allemagne, au Brésil ou encore au Japon, les communautés les plus nombreuses se trouvent toutefois au Royaume-Uni et aux États-Unis. Une des stars du mouvement, @thetransformedwife, compte plus de 10 000 abonnés sur Twitter. Alena Kate Pettitt, directrice de la Darling Academy, véritable institution des tradwives britanniques, possède une chaîne Youtube dont les vidéos sont regardées par 11 000 personnes en moyenne. La réédition du livre écrit dans les années 1960, The Fascinating Girl, un des guides littéraires de ces épouses traditionnelles, a récemment été ajoutée à la liste Amazon des bestsellers numériques. Il conseille par exemple d’améliorer son répertoire de tâches ménagères ou encore d’être « ultraféminine » pour séduire un homme. Impossible donc de faire l’impasse sur ce courant social en train de conquérir des milliers de femmes à travers le monde.

Le mouvement des tradwives, refuge face à l’insécurité de la société actuelle

La psychologue Sandra Wheatley explique que le courant des tradwives est une réponse au contexte social actuel « agité. » Par cette expression, elle fait notamment référence au réchauffement climatique, à l’instabilité géopolitique causée par les décisions hâtives du président des États-Unis Donald Trump ou encore au Brexit. C’est également ce qu’affirme l’historienne Virginia Nicholson. Autrice de Perfect Wives in Ideal Homes, elle fait un parallèle entre les fameuses femmes au foyer des années 1950, posant dans leur cuisine remplie de matériel électro-ménager dernier cri, arborant fièrement leur tablier coloré, et les cleanfluencers. Proches des tradwives, sans leur dimension politique, les cleanfluencers célèbrent également la figure de la femme au foyer de l’après-guerre et rencontrent un succès encore plus important. Leur icône, @mrshinchhome sur Instagram, regroupe plus de trois millions d’abonnés sur le réseau social.

D’après Nicholson, les cleanfluencers sont symptomatiques de ce qu’elle nomme les « macrocourants », c’est-à-dire des courants observables à l’échelle mondiale. Ceux-ci seraient responsables de l’incertitude ambiante régnant dans la société. Ce sentiment d’instabilité ressenti aujourd’hui par les cleanfluencers, ressemble à celui que les femmes pouvaient ressentir après la Seconde Guerre Mondiale. En réaction, une volonté nationale de retour à la normale, à la sécurité du foyer familial après les horreurs vécues pendant six ans était devenue de plus en plus importante. Pour une grande partie de la population américaine et britannique, il s’agissait de reconstruire l’identité pré-conflit mondial. À l’époque, cette sécurité et cette identité nationale étaient symbolisées par la figure de la femme au foyer, bien au chaud dans sa cuisine équipée et accueillante. L’admirer sur les publicités de la société de consommation, qui commençait à peine à émerger, permettait presque d’imaginer la bonne odeur de la tarte en train de cuire dans le four, et de replonger dans l’insouciance de l’enfance.

Ces femmes au foyer des années 1950 et 1960 sont les grands-mères des tradwives de 2020. Selon Sandra Wheatley, ce mouvement du XXIe siècle est une échappatoire à la réapparition de l’insécurité économique et sociale, en pensant qu’un retour au « tablier de grand-mère est la solution à tous leurs problèmes. » Ces épouses traditionnelles veulent faire revivre un « passé chaleureux des bonnes odeurs de cuisine, des câlins de sa grand-mère. » Certaines vont même encore plus loin que simplement revêtir le tablier de cuisine et être au fait des dernières nouveautés électroménagères. Les plus radicales choisissent en effet de vivre à la manière des familles de l’après-guerre, en cuisinant des recettes de rationnement, en retirant le chauffage central dans leur foyer ou encore en installant les toilettes à l’extérieur. Pour celles-ci, le mal-être quant à la société actuelle est réel. S’identifier aux femmes aux foyers de la moitié du XXe siècle représente pour les tradwives un bouclier contre l’angoisse, causée notamment par les instabilités économique, politique et climatique.

Les tradwives de part et d’autre de l’Atlantique

Les divergences sont grandes, selon que l’on s’intéresse à une tradwife américaine ou anglaise. Il est essentiel de ne pas toutes les regrouper dans le même panier.

Nous l’avons déjà mentionnée plus haut, la Darling Academy est le symbole des tradwives britanniques. Dirigée par Alena Kate Pettitt, elle « célèbre le savoir-vivre britannique » et cherche à « exploiter tout ce qui a rendu la Grande-Bretagne remarquable. »

Il existe une dichotomie politique entre les mouvements anglais et américain. En effet, à l’Est, les tradwives affirment que leur mouvement n’a rien de politique. À l’Ouest cependant, l’appartenance à l’extrême-droite politique et même à l’alt-right, ou alternative right, est revendiquée. L’apparition de ce deuxième courant conservateur découle d’un sentiment d’insatisfaction par rapport à la société actuelle. C’est ce même sentiment qui est éprouvé par les tradwives d’après Annie Kelly, en préparation d’un doctorat sur l’impact de la culture numérique sur l’antiféminisme et l’extrême-droite à l’Université d’East Anglia en Angleterre. Elle explique que face à la perspective d’entrer sur un marché du travail instable, de jongler entre des contrats de mauvaise qualité ne permettant pas aux femmes de s’assurer une certaine sécurité financière, une partie d’entre elles commence à envier leurs prédécesseures des années 1950 qui n’avaient pas à se soucier de travailler. Elles souhaitent pouvoir se reposer sur le salaire de leur mari, et ne se consacrer qu’aux tâches domestiques.

Les suprémacistes blancs américains ajoutent toutefois une connotation biologique au mouvement des tradwives. Selon eux, les Blanches devraient se soumettre totalement à leur mari et faire le plus d’enfants blancs possibles. Par exemple, la tradwife américaine Ayla Stewart utilise abondamment l’hashtag #WifeWithAPurpose, ou « femme poursuivant un objectif en français », sur le réseau social Twitter. Elle fait référence au White baby challenge, et s’inquiète de la diminution du taux de natalité des enfants blancs. Ayla Stewart incite ses abonnés à relever ce challenge et à procréer davantage. « J’en ai fait 6 [enfants] ! Rivalisez avec moi ou dépassez ce nombre ! »

Un mouvement antiféministe ?

Là aussi, impossible de coller la même étiquette sur le front de l’ensemble des tradwives. Certaines se définissent comme les « vraies féministes » car elles ont pris la décision de ne plus travailler. D’autres, aux États-Unis notamment, rejettent le féminisme car elles accusent les féministes américaines des années 1960, rassemblées autour de la figure de Betty Friedan, de leur avoir volé ce mode de vie traditionnel et luxueux. Cette dernière est une des fondatrices du mouvement de libération des femmes, créé en réaction à la période de retour aux valeurs familiales de la femme au foyer et de l’épouse modèle, à partir de la fin des années 1940.

Les tradwives craignent également le féminisme pour la liberté sexuelle qu’il a permis d’offrir aux femmes. Elles redoutent que la révolution sexuelle de la deuxième moitié du XXe siècle n’aboutisse à la totale objectification du corps des femmes. Celle-ci consiste en la dissociation entre les fonctions sexuelles du corps féminin, et la personnalité de l’individu. Les femmes sont alors réduites à de simples instruments sexuels. De plus, les agressions sexuelles, viols et féminicides dénoncés depuis seulement quelques années, sont les conséquences directes de cette révolution sexuelle selon les tradwives. En réaction, elles promeuvent ces valeurs plus traditionnelles que sont la chasteté, le mariage et la maternité, comme les idéaux que toutes les femmes devraient poursuivre.

C’est le cas par exemple de la fille d’Helen Andelin, autrice de The Fascinating Girl que nous avons cité précédemment. Dixie Andelin Forsyth anime des classes au sein de l’entreprise Fascinating Womanhood. Il est possible d’y suivre des leçons de « Présentation féminine, ou apprendre à ne pas s’habiller d’une façon qui pourrait être considérée comme lesbienne », ou encore de style vestimentaire avec le module « Comment se comporter pour séduire un homme ? » Elle affirme dans une interview accordée à Stylist en 2019 que « le mouvement des tradwives gagne de l’ampleur parce que les femmes en ont marre du féminisme au Royaume-Uni et ailleurs. Nous disons aux féministes : ‘Merci pour les pantalons, mais nous voyons la vie autrement’. » Dixie Andelin Forsyth estime que la remise en question des rôles traditionnels genrés assignés aux femmes et aux hommes est allée trop loin. « Dites aux hommes de ne pas être des hommes et aux femmes de ne pas être des femmes et vous avez des ruptures familiales. »

Il convient toutefois de nuancer. Pour certaines tradwives, ce courant traditionnel se résume plutôt à une forme de développement personnel féminin qu’à de l’antiféminisme. Elles rappellent qu’elles ne désirent pas que les femmes ne soient ni dénuées de pouvoir, ni opprimées. Toujours dans la même interview, Jade Lola, une tradwife de 33 ans originaire de Londres, s’exprime également. « Quand je dis aux femmes modernes que mon ambition est d’être une tradwife, elles me répondent ‘Pourquoi ferais-tu ça alors que les femmes se sont battues pendant des années pour ne plus être assignées à la cuisine ?’ » Jade Lola leur répond alors « Je pense simplement que le mode de vie des années 1940 était mieux : quand les hommes travaillaient et protégeaient, et que les femmes prenaient soin d’eux. Je demande simplement à ne pas être jugée. » En effet, le combat du féminisme est avant tout de permettre aux femmes de mener leur vie comme elles le souhaitent, sans jugements de la part de leurs congénères.

Qu’elles soient britanniques ou américaines, engagées politiquement ou non, féministes ou antiféministes, les tradwives sont de plus en plus nombreuses. Ce mouvement reste donc à suivre de près !

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