Dans les coulisses de l’opéra cantonais

Par Alliance Française à Hong Kong | Publié le 01/12/2021 à 14:00 | Mis à jour le 02/12/2021 à 11:49
Photo : Photo@Bar Wo Cantonese School of Opera
opéra cantonais hong kong

Inscrit à la liste du patrimoine culturel et immatériel de l’humanité, l’opéra cantonais est un art mêlant chant, danse, arts martiaux et musique. Si les spectacles sont parfois difficiles d’accès pour le public occidental, ceux-ci cachent un savoir-faire millénaire. Aujourd’hui, il se réinvente, évolue et enrichit Hong Kong de son histoire singulière.

Pour découvrir ses diverses facettes, je suis partie à la rencontre de quatre spécialistes de ce domaine : Carmen Wong, curatrice du Hong Kong Heritage Museum de Sha Tin, Naomi Cheung, responsable du Xiqu Center, à West Kowloon, ainsi que Lam Kwan-Ling, ancienne actrice et désormais administratrice d’un théâtre traditionnel de bambou et Alan Tam Wing-Lun, jeune étoile montante de l’opéra cantonais à Hong Kong.

Article rédigé par Karine Yoakim Pasquier en partenariat avec le magazine Paroles

Acteur d’opéra cantonais, une vocation multidisciplinaire

Au sein du magnifique Heritage Museum de Sha Tin, Carmen Wong, curatrice du Cantonese Opera Heritage Hall, me présente l’opéra cantonais de la manière suivante : « Quatre aspects définissent clairement l’opéra cantonais : le chant et la musique (唱), les mouvements corporels incluant les yeux, les mains et le corps (做), la narration (唸) et les arts martiaux (打) ». Alors que nous sommes assises sous les tréteaux d’un théâtre de bambou reconstitué pour l’exposition, Carmen précise : « L’opéra cantonais mêle récits, musique traditionnelle, danses, acrobaties et acoustique. C’est un mélange intense et impressionnant des différents arts classiques chinois. » Devenir professionnel est donc un travail qui demande des compétences dans de multiples domaines. C’est ce que me confirme Naomi Cheung, responsable de la programmation du Xiqu Centre  : « Les acteurs doivent maîtriser ces quatre éléments. Mais ce qu’ils doivent également maîtriser, c’est la beauté et l’esthétique… »

Pour en savoir plus sur ce métier, j’interroge Lam Kwan-Ling, une artiste ayant connu ses heures de gloire dans les années 80. Après une formation au sein de la Bar Wo Cantonese School of Opera, Lam Kwan-Ling part en tournée en 1983. De l’Amérique du Nord en passant par Singapour ou la Malaisie, elle incarne de multiples rôles sur les scènes du monde entier. Mais l’opéra cantonais est un art difficile. Les artistes doivent investir — en temps et en argent, me dit-elle : « À l’inverse du théâtre occidental où les costumes appartiennent souvent à la troupe, un acteur d’opéra cantonais devra acheter ses propres costumes. Il faut donc avoir les moyens de se constituer une garde-robe qui évoluera en fonction des rôles que vous interpréterez. » Et la création des costumes doit répondre à certains codes précis. En effet, si un acteur peut adapter sa tenue aux tendances du moment, il faudra néanmoins suivre certaines règles. De la couleur des tissus, aux chaussures ou aux accessoires, chaque élément informera l’assistance de la trame de l’histoire et du statut social des personnages. Il est par conséquent difficile de réutiliser un costume pour une autre production.

Au fil du temps, les artistes réinvestissent donc leurs revenus dans leur garde-robe, fournissant ainsi au public une indication de leur succès. Mais ce n’est pas facile, nous dit Lam Kwan Ling : « Lorsque vous avez la chance de jouer l’un des premiers rôles, vous aurez besoin de nombreuses tenues. Il devient dès lors difficile de pouvoir suivre financièrement et il faut parfois renoncer à quelque chose à un moment donné. » Prise de court par les exigences du métier, Lam Kwan-Ling quitte alors la scène et accepte un poste administratif, avant de gérer un théâtre de bambou.

 

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Les coulisses d'un opéra cantonais, représentés au Heritage Museum de Sha Tin - Photo@Karine Yoakim Pasquier

 

Mais si cette activité reste difficile, de jeunes artistes continuent de s’intéresser à cet art millénaire. C’est le cas d’Alan Tam Wing-Lun, un petit prodige de l’opéra cantonais, qui s’est pris de passion pour cette discipline alors qu’il n’est âgé que de trois ans à peine. Son amour pour l’opéra cantonais ne le quittera plus et, en parallèle à ses études, il se dévouera à son apprentissage. Il deviendra professionnel très jeune et remportera à 20 ans le Hong Kong Arts Development Council Award for Young Artist.

Du maquillage aux costumes, un art total

Au-delà des costumes, les comédiens doivent être multitâches, me confie Lam Kwan-Ling : « Les artistes doivent se maquiller eux-mêmes. » Acteurs et actrices se chargent donc, avant le spectacle, de se recouvrir de poudres pour représenter leurs personnages : « La procédure est simple. Après avoir lavé votre visage, vous appliquez un fond de teint, suivi du fard à joues. Il faudra ensuite colorer vos sourcils. Pour les hommes ou les femmes, la méthode est similaire : ce sont les sourcils qui seront différents. Ceux des hommes seront plus épais, et ceux des femmes s’éclairciront vers la fin. Pour relever leurs sourcils, les interprètes jouant un rôle masculin s’enroulent une bande de gaze noire autour de leur tête. Les femmes, quant à elles, utilisent du ruban adhésif. »

Alan Tam Wing-lun, acteur phare du Tea House Theater du Xiqu Center confirme : « J’ai besoin de trois heures en coulisses avant de monter sur scène. Je me maquille, me coiffe, applique mon bandeau pour relever les sourcils. Le bandeau tire la peau et cela peut être parfois douloureux. Pour maintenir les cheveux en place, nous utilisons également un baume fait à partir d’alcool chinois. Cela me prend environ une heure, puis j’ai besoin de temps supplémentaire pour répéter mon texte et me glisser dans mon personnage. »

 

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Photo@Bar Wo Cantonese School of Opera

 

Tout comme les costumes, le maquillage définira les personnages : « Le blanc signifie la ruse, le rouge caractérisera une figure combattante… » précise Carmen Wong. Le clown a par exemple une tache blanche entre le nez et les yeux. Un personnage malade se verra dessiner une fine ligne rouge entre ses sourcils. Les rôles agressifs et frustrés auront une forme de flèche s’estompant sur le front.

L’opéra cantonais, un art dédié aux divinités

Souvent lié aux fêtes traditionnelles, l’opéra cantonais laisse une place importante aux croyances. Que l’on célèbre l’anniversaire d’un dieu, inaugure un temple ou honore ses ancêtres, les spectacles ont une fonction spirituelle majeure et les acteurs observent des rituels très précis pour s’assurer les bons auspices. En effet, en plus de célébrer les déités et de rendre hommage à Wah Gong Seen See, la divinité protectrice de l’opéra, les artistes doivent suivre un certain nombre de tabous et de superstitions pour que tout se passe bien.

 « L’opéra cantonais sert à payer un tribut aux Dieux, à leur rendre hommage ou à leur demander de veiller sur une population et leur apporter paix et repos, comme lors du Bun Festival de Cheung Chau, où des spectacles sont organisés pour l’occasion », me dit Carmen Wong. C’est également le cas du Hungry Ghost Festival. Dans ce cadre, des représentations sont orchestrées afin de divertir les ancêtres revenus sur terre. Il est dès lors courant d'en programmer pour apaiser ces esprits et s’assurer qu’ils ne hantent pas les vivants.

 

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Alan Tam Wing-lun, le jeune prodige en opéra cantonais du Xiqu Center - Photo@Xiqu Center

 

En complément, lorsqu’un théâtre de bambou est installé sur un nouvel emplacement, une cérémonie particulière est réalisée : la Yuen Tarn Taming the Tiger (祭白虎). Toute troupe joue ce spectacle inaugural chaque fois qu’elle s’établit sur un nouvel endroit, me dit Lam Kwan-Ling : « Deux comédiens incarnent Yuen Tarn et le tigre. Yuen Tarn doit alors apprivoiser le tigre avant la vraie représentation. » Naomi Cheung complète « Le rituel, qui dure environ dix minutes, doit avoir lieu dans le silence le plus complet. Cela se fait donc sans public. »

Mais de nombreux autres tabous sont observés, tels qu’éviter de marcher à pas lourds, ne pas s’asseoir sur la boîte contenant la divinité ou déposer des bâtons d’encens sur l’autel de Wah Gong. « Si l’on ne respecte pas ces codes, me dit Lam Kwan-Ling, les esprits pourront être offensés et la troupe pourra en souffrir. » De la perte de voix à la possession, en passant par la malchance, les conséquences pourraient être terribles. « Le jour de l’ouverture du spectacle, l’acteur incarnant le rôle de soutien masculin devra arriver en avance et écrire les mots « grande chance » sur les poteaux en bambou à proximité du Maître. Le caractère « chance » doit être écrit verticalement et les traits ne doivent pas se toucher. Nous appelons cette cérémonie « Ouvrir le stylo ». Une fois ceci fait, nous pouvons alors donner de l’encens à Wah Gong, ce que nous faisons chaque jour pendant toute la durée des représentations. »

Si auparavant la statue du dieu était surveillée par un gardien, les choses ont désormais changé. Mais les tabous persistent. Dans les coulisses du Xiqu Center, Wah Gong se dresse fièrement sur son autel, des offrandes posées devant lui. Lorsque je demande à Lam Kwan-Ling ce qui se passerait si les tabous n’étaient pas respectés, celle-ci sourit : « Je n’ai jamais été personnellement témoin d’une malédiction… mais c’est notre tradition et aucun acteur ne serait assez audacieux pour prendre ce risque et perdre sa voix. »

 

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Photo@Bar Wo Cantonese School of Opera

 

Un art en perpétuelle évolution

Si l’opéra est composé de classiques tels que La princesse Chang Ping (帝女花), the Celebration of the Eighth Heavenly Deities (八仙賀壽) ou The Installation of Six States (六國大封相), il ne cesse de se réinventer. « L’opéra cantonais a toujours évolué avec son époque » me confirme Carmen Wong. Qu’il s’agisse du personnage de cowboy ramené des États-Unis par Kwan Tak-hing (關德興), dans les années 20, aux costumes évoluant en fonction de la mode, ainsi qu’aux dialogues, réinterprétés par les acteurs, les spectacles se font à leurs temps.

« L’opéra cantonais n’a jamais disparu et s’est adapté à l’évolution des mœurs. Qu’il s’agisse des costumes, des coiffures, des musiques ou de la mise en scène, les spectacles s’adaptent aux goûts du public et à leur époque. », me dit Naomi Chung. C’est d’ailleurs le cas du Black Box Chinese Opera Festival que met sur pied le Xiqu Centre, qui valorise les productions originales offrant de nouvelles perspectives sur l’histoire, l’évolution et l’avenir de l’opéra chinois. Dans ce cadre-là, de nombreuses troupes présenteront des spectacles inédits afin de donner au public un aperçu de la diversité et de la vitalité de cet art en perpétuel mouvement.

 

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Le Xiqu Center, spécialement conçu pour l'opéra cantonais - Photo@Xiqu Center

 

Pour aller écouter de l’opéra cantonais à Hong Kong :

  • Le Centre Xiqu, spécialement conçu pour l’opéra cantonais ainsi que pour d’autres formes de théâtre traditionnel chinois, propose spectacles et ateliers pour permettre aux curieux de se plonger dans cet univers unique.
  • Construit en 1930, le Yau Ma Tei Theatre est l’un des seuls vestiges d’avant-guerre se trouvant en ville de Hong Kong. Réouvert depuis 2012, il est aujourd’hui dédié à l’opéra cantonais.
  • Le Sunbeam Theatre, à North Point, est une institution, présentant des spectacles réguliers, qu’il s’agisse de classiques ou de comédies plus récentes.
  • Le Ko Shan Theatre, inauguré en 2014, accueille le public en suivant le concept « un théâtre dans un parc, un parc dans un théâtre » et abrite un Cantonese Opera Education and Information Centre.
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Didier Pujol

Rédacteur en chef de l'édition Hong Kong.

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