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Pourquoi les profs cambodgiens ont-ils souvent un autre emploi ?

Au Cambodge, les activités professionnelles exercées par les enseignants en dehors de l’école suscitent critiques et compassion. Une étude invite à dépasser les jugements simplistes pour mieux comprendre leurs motivations.

photo d'archive datant de 2019, on voit l'enseignante Seng Noeun avec ses élèves. Crédit photo - UNICEF Cambodge:2019:Victoria Laroche Creuxphoto d'archive datant de 2019, on voit l'enseignante Seng Noeun avec ses élèves. Crédit photo - UNICEF Cambodge:2019:Victoria Laroche Creux
Photo d'archive datant de 2019, on voit l'enseignante Seng Noeun avec ses élèves. Crédit : UNICEF Cambodge/2019/Victoria Laroche Creux
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 5 août 2026

OPINION

Chaque fois qu’une photo montrant un enseignant cambodgien vendre des produits sur Facebook, gérer une activité en ligne, conduire un tuk-tuk ou donner des cours dans une école privée apparaît sur les réseaux sociaux, les réactions du public sont presque prévisibles.

Certains internautes expriment leur compassion. Ils estiment que les enseignants devraient être mieux rémunérés et qu’ils ont parfaitement le droit de chercher des revenus complémentaires. D’autres se montrent beaucoup moins indulgents. Ils mettent en doute leur engagement professionnel, considérant qu’un second emploi réduit nécessairement leurs performances en classe et contribue à la dégradation de la qualité de l’éducation.

Ce débat est devenu de plus en plus courant au Cambodge. Il repose toutefois souvent davantage sur des suppositions que sur des éléments vérifiés.

Depuis plusieurs décennies, le récit dominant concernant les activités professionnelles secondaires des enseignants cambodgiens reste relativement simple : les enseignants sont mal payés, ils cherchent donc un emploi supplémentaire, ce qui nuit finalement au système éducatif.

Les articles de presse, les discussions sur les politiques publiques et plusieurs travaux universitaires plus anciens ont fréquemment présenté le cumul d’activités comme le symptôme de difficultés financières et d’un déclin professionnel. Ces inquiétudes sont compréhensibles, car l’éducation dépend largement du temps, de l’énergie et de l’engagement des enseignants.

Cependant, une étude récente consacrée aux enseignants cambodgiens des collèges et lycées publics suggère que cette explication traditionnelle ne raconte qu’une partie de la réalité. La situation est nettement plus complexe et reflète les transformations de la société cambodgienne, du marché du travail et du métier d’enseignant.

Les revenus insuffisants restent une motivation importante

Il ne fait aucun doute que la nécessité financière demeure un facteur important. De nombreux enseignants reconnaissent que leur seul salaire ne suffit pas à couvrir les dépenses du foyer, la scolarité des enfants, les soins de santé, l’épargne et les besoins liés à la sécurité financière à long terme.

Pour de nombreux enseignants masculins, qui continuent souvent d’assumer une part plus importante des responsabilités financières familiales, occuper un second emploi est moins perçu comme un choix que comme une obligation économique.

Sur ce point, la sympathie exprimée sur les réseaux sociaux est justifiée. Comme les professionnels de tous les secteurs, les enseignants doivent subvenir aux besoins de leur famille avant de pouvoir se consacrer pleinement au service de la société.

Réduire toutefois la discussion aux seuls salaires faibles revient à négliger une transformation importante du corps enseignant cambodgien. L’étude montre que les raisons financières ne sont plus l’unique motivation à l’origine d’une activité supplémentaire.

De nombreux enseignants recherchent volontairement un second emploi afin d’acquérir de nouvelles compétences, d’élargir leur expérience professionnelle, de développer leur réseau social et de trouver un épanouissement personnel. Ils considèrent de plus en plus cette activité non seulement comme un moyen de survivre, mais aussi comme une forme de développement professionnel.

Le marché du travail cambodgien s’est profondément transformé

Ce constat mérite une attention particulière, car le Cambodge a profondément changé au cours des vingt dernières années. La croissance économique, les technologies numériques, l’enseignement privé, le commerce en ligne et l’apparition de nouvelles possibilités d’emploi ont remodelé le marché du travail.

Les enseignants d’aujourd’hui ne se limitent plus aux activités complémentaires traditionnelles, comme l’agriculture ou les cours particuliers. Nombre d’entre eux participent à des activités de commerce en ligne, à l’édition, à l’immobilier, au conseil pédagogique, à la création de contenus numériques ou encore à l’enseignement privé.

Leurs activités secondaires reflètent de plus en plus la transition du Cambodge vers une économie plus diversifiée et davantage fondée sur les connaissances.

Cette évolution remet également en question une idée largement répandue sur les réseaux sociaux cambodgiens : les enseignants qui exercent un second emploi seraient moins attachés à l’éducation.

La recherche livre une image beaucoup plus nuancée. La majorité des enseignants interrogés ont exprimé une forte volonté de rester dans le secteur public, malgré les possibilités de gagner davantage ailleurs.

Ils accordent de la valeur à la stabilité de l’emploi public, aux droits liés à la retraite, au service de l’État et, surtout, à la possibilité de contribuer à la société par l’éducation. Leur activité complémentaire vise généralement à accompagner leur carrière d’enseignant plutôt qu’à la remplacer.

Des risques réels pour la qualité de l’enseignement

Les critiques ne sont toutefois pas entièrement infondées. Leurs inquiétudes ne doivent pas être écartées d’un revers de main. L’enseignement est une profession exigeante sur les plans intellectuel et émotionnel.

Si les enseignants consacrent trop de temps et d’énergie à une activité professionnelle extérieure, la préparation des cours, l’accompagnement des élèves, la formation continue et leur bien-être personnel peuvent en pâtir.

L’étude reconnaît elle-même que les activités secondaires peuvent entraîner une charge de travail plus lourde, réduire le temps consacré à la famille et, dans certains cas, perturber les responsabilités professionnelles lorsque l’équilibre de vie n’est pas préservé. Ces risques nécessitent une véritable attention des pouvoirs publics, plutôt qu’un simple déni.

Il serait toutefois tout aussi trompeur de considérer que tout enseignant exerçant un second emploi devient nécessairement un éducateur moins efficace. De nombreux participants ont indiqué que les expériences acquises en dehors de l’école avaient amélioré leur pratique en classe.

Les compétences en communication, en gestion, en entrepreneuriat, dans les technologies numériques et dans la résolution de problèmes, développées grâce à une activité supplémentaire, sont souvent devenues des ressources utiles et transférables dans l’enseignement.

Dans un monde en rapide évolution, une expérience professionnelle acquise au-delà de la salle de classe peut renforcer la capacité des enseignants à préparer les élèves aux défis de la vie réelle.

Vers un nouveau débat sur le rôle des enseignants

C’est peut-être à ce stade que le débat public cambodgien doit évoluer. Au lieu de demander : « Pourquoi les enseignants exercent-ils un second emploi ? », il faudrait peut-être poser une autre question : « Comment les expériences professionnelles complémentaires des enseignants peuvent-elles contribuer à améliorer l’éducation ? »

Ces deux interrogations peuvent sembler proches, mais elles conduisent à des discussions politiques très différentes.

Si les activités secondaires reflètent uniquement des difficultés financières, une réforme salariale constitue alors la principale réponse. Mais si elles représentent aussi des occasions de développement professionnel, d’innovation et d’apprentissage permanent, les responsables politiques devront peut-être envisager des approches plus souples.

Celles-ci pourraient encourager les enseignants à acquérir des compétences plus larges tout en protégeant la qualité de l’enseignement en classe.

De telles politiques pourraient comprendre des orientations professionnelles plus claires, une meilleure gestion de la charge de travail, des garanties destinées à prévenir les conflits d’intérêts et des possibilités permettant aux enseignants d’intégrer leur expertise extérieure au sein des établissements scolaires.

Les réseaux sociaux favorisent souvent les jugements rapides. La recherche nous rappelle, à l’inverse, que la réalité est rarement simple.

Les enseignants cambodgiens qui exercent un second emploi ne doivent être ni présentés comme des héros ni condamnés comme des professionnels irresponsables. Ce sont des professionnels confrontés à l’évolution des réalités économiques, tout en essayant de concilier responsabilités financières, aspirations personnelles et engagement auprès de leurs élèves.

En définitive, la question n’est pas de savoir si les enseignants devraient ou non avoir un second emploi. La question la plus importante consiste à déterminer si le Cambodge peut bâtir un système éducatif offrant aux enseignants une sécurité financière suffisante, des perspectives d’évolution professionnelle concrètes et un soutien institutionnel capable de garantir que leurs expériences variées renforcent, plutôt qu’elles n’affaiblissent, la qualité de l’éducation.

Selon Sopha Soeung, c’est peut-être la discussion dont le Cambodge a le plus besoin.

Sopha Soeung est chercheur et formateur d’enseignants à l’Institut national de l’Éducation.

Avec l’aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.

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