Lundi 6 décembre 2021
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Entretien avec Jacques Pellet, nouvel ambassadeur de France au Cambodge

Par Raphaël FERRY | Publié le 16/11/2021 à 19:00 | Mis à jour le 18/11/2021 à 11:49
M Jacques Pellet ambassadeur de France au Cambodge.

 

Notre nouvel ambassadeur, M. Jacques Pellet, est arrivé à Phnom Penh au début du mois de novembre. Sa nomination est parue au Journal officiel du 11 juillet. Il remplace Mme Eva NGUYEN BINH appelée à diriger l’Institut français.

 

Lepetitjournal.com a rencontré M. Jacques Pellet, nouvel ambassadeur de France au Cambodge, pour faire sa connaissance et dresser un tableau général de la présence française au Cambodge. Entretien exclusif à la Résidence de France. 

 

Un diplomate oublie rarement ses premières amours.

 

M. Jacques Pellet, je vous remercie de me recevoir. Quel a été le trajet qui vous a conduit à occuper vos fonctions actuelles ?

J’ai débuté ma carrière diplomatique au Quai d’Orsay en 1995 au sein de la direction d’Asie et d’Océanie, en charge du dossier du Cambodge. Nous étions alors dans la suite directe des accords de Paris dont on vient de fêter le trentième anniversaire et pour la réussite desquels la diplomatie française a joué un rôle crucial. C’était une période de reprise intense des relations avec le Cambodge et de relance de nos relations de coopération. J’ai eu le privilège de participer à mon humble niveau de jeune diplomate à cette aventure et travaillais depuis Paris en étroite relation avec l’équipe de l’Ambassade. À deux reprises, en 1995 et 1996, il m’a été donné l’occasion de venir en mission au Cambodge. L’ampleur des défis à relever comme l’affinité indéniable qui existe entre nos deux pays m’enthousiasmait. La visite d’Etat du Roi Sihanouk à Paris en 1996 restera un grand souvenir. Un diplomate oublie rarement ses premières amours.

 

Par ailleurs, l’Asie est l’un des fils rouges de ces années, ayant été en poste diplomatique en Chine à trois reprises, mais également en mission de courte durée ou en voyages privés dans une quinzaine de pays de la région. Avec mon épouse, nous avons effectué en 2015 un inoubliable voyage au Cambodge, en bus et en bateau.

 

J’ajoute qu’après vingt-cinq ans de carrière, dont dix années passées comme adjoint de chef de poste, assumer les fonctions d’ambassadeur est à la fois une suite logique, un honneur et un défi. Pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, représenter la France au Cambodge, est donc un immense plaisir. Je découvre un pays jeune et dynamique, qui a bien changé depuis ces années marquées par l’instabilité et l’incertitude.

 

Depuis le 1er novembre, l’ensemble des personnels de l’ambassade est en poste

 

 

Votre prédécesseure, Mme Eva Nguyen Binh a quitté ses fonctions fin juin, vous arrivez mi-octobre, début novembre. Entre-temps le Premier conseiller de l’ambassade et le consul ainsi que d’autres personnels administratifs ont eux aussi été appelés sur d’autres postes. Certains compatriotes ont eu le sentiment d’être un peu livrés à eux-mêmes face à la vacance des postes clefs de l’ambassade, la quarantaine obligatoire pour tous les nouveaux arrivants ajoutant un délai supplémentaire . Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

 

S’il y a pu avoir un sentiment de vacances de poste au sein de l’ambassade, je tiens à souligner que dans la réalité la continuité du service public a été assurée, certes dans les contraintes et conditions imposées par la pandémie de Covid-19. Je tiens d’ailleurs à remercier mes collègues restés en poste pour le travail effectué durant cette période de transition. En l’absence d’ambassadeur, M. Triponney puis, sans discontinuité, M. Etienne ont assumé les fonctions de Chargé d’affaires ad interim, donc la conduite de l’ambassade. Notre nouvelle consule, Mme Sophie Guégand, arrivée au cœur de l’été, a aussitôt pris l’attache des représentants de la communauté française. Quant à mon arrivée tardive que je regrette, elle m’a été dictée par un ennui de santé aussi grave qu’imprévu et qui a nécessité un traitement chirurgical qui ne pouvait être mené à bien qu’en France.

 

L’ambassade a dû comme les administrations, les entreprises et les commerces s’adapter aux nouvelles contraintes sanitaires en instaurant notamment un travail en brigade qui a pu ralentir la délivrance de certains services. L’Institut français, comme la résidence, n’ont plus pu recevoir de public pendant plusieurs mois. Les liens se sont inévitablement distendus. Je suis heureux de prendre mes fonctions à un moment où le pays progressivement s’ouvre à nouveau. Depuis le 1er novembre, l’ensemble des personnels de l’ambassade est en poste. Un premier vernissage d’exposition s’est tenu à l’IFC et la résidence reçoit à nouveau des invités comme cela a été le cas pour les récentes cérémonies du 11 novembre. Cela dit, restons vigilants car la pandémie est loin d’être encore éradiquée au niveau mondial.

 

Il ne s’agit pas pour la France d’entrer en compétition avec la Chine mais de promouvoir ses propres atouts

 

Vous connaissez bien la Chine pour y avoir été en poste à plusieurs reprises. Vous savez que la Chine entretient avec le Cambodge des relations pluri-séculaires et qu’elle investit des milliards de dollars au Cambodge. Quel est pour vous la place de la France dans le Cambodge de demain ? Notamment face à l’antagonisme entre les État-Unis et la Chine ?  

 

Comme vous le rappelez, la Chine a une très ancienne relation avec le Cambodge qui remonte aussi loin que l’époque Angkorienne et qui s’incarne notamment dans une forte et active communauté sino-khmère. Sa présence comme son influence croît, mais si elle est aujourd’hui le premier investisseur dans le pays, elle ne totalise que 8% des exportations cambodgiennes dont les marchés se situent essentiellement en Europe et aux Etats-Unis. En tout état de cause, il ne s’agit pas pour la France d’entrer en compétition avec la Chine mais de promouvoir ses propres atouts et de répondre aux besoins du Cambodge tout en servant nos intérêts. Et nos atouts sont nombreux : il y a bien sûr l’histoire partagée d’où émane une réelle affinité que nous ressentons dès notre arrivée dans le pays ; il y a notre communauté française forte de 5 300 membres enregistrés auprès du service consulaire, dont la moitié de binationaux ; notre communauté d’affaires, la première d’Europe, souvent implantée de longue date, très active et organisée, notamment à travers la Chambre de commerce et le réseau des conseillers du commerce extérieur ; la présence de nombreux relais d’influence dans le domaine de la science avec notre présence au sein de l’Institut Pasteur du Cambodge, de la médecine, de l’éducation avec notamment le Lycée Descartes, de la culture et de l’enseignement du français avec l’Institut français, du développement avec l’AFD, et je pourrais poursuivre l’énumération. Notre expertise est reconnue dans de nombreux domaines et n’oublions pas la francophonie qui reste très vivace dans les cercles du gouvernement, les milieux d’affaires et dans plusieurs filières. Beaucoup de pays envient notre présence. À nous tous, d’œuvrer de concert pour faire encore mieux valoir notre valeur ajoutée au moment où, il ne faut pas se le cacher, les dynamiques régionales poussent le Cambodge à naturellement approfondir son intégration régionale.

A cet égard, les présidences concomitantes cambodgienne de l’ASEAN et française de l’UE en 2022 seront une occasion d’un dialogue renouvelé. Les tensions dans la région entre la Chine et les Etats-Unis vont très probablement durer. Sous l’impulsion de la France et de l’Allemagne, l’Union européenne a pour sa part défini une stratégie dite de l’Indopacifique qui se veut inclusive et dont la mise en œuvre sera l’une des priorités de la présidence française de l’Union européenne au premier semestre 2022.

 

Je serai tout au long de ma mission à l’écoute des nombreuses ONG et représentants de la société civile cambodgienne qui se mobilisent pour un respect plus grand des droits de l’Homme dans le pays

 

Lors de vos précédentes fonctions vous avez aussi été en charge des droits de l’Homme, des affaires humanitaires et de l’UNESCO au sein de la Direction des Nations Unies du Quai d’Orsay. Le Cambodge est régulièrement critiqué par les ONG de défense des droits de l’Homme. L’Europe a même renié des avantages commerciaux consentis par l’initiative Tout sauf les armes qui permet au Cambodge d’exporter en direction du marché européen sans payer de droits de douane. Quelle est la voix de la France sur ce sujet ?

 

Vous mentionnez l’Unesco qui est pour le Cambodge, mais aussi pour la France, qui en accueille le siège, une organisation majeure. D’ailleurs sa majesté le roi Sihamoni, qui pendant dix ans a été l’ambassadeur du Royaume auprès de cette dernière, s’est rendu à Paris du 11 au 14 novembre pour célébrer les 75 ans de l’organisation et a prononcé à cette occasion un discours qui a notamment rappelé le rôle important joué par la France dans la signature des accords de Paix dits de Paris. Depuis trente ans, la France continue, avec d’autres pays dont le Japon, d’être activement impliquée dans la sauvegarde, la gestion et la promotion du site d’Angkor et la présence de l’Ecole Française d’Extrême-Orient (EFEO) est historique et appréciée.

 

Mon implication dans les négociations relatives aux droits de l’Homme, comme ma fréquentation des défenseurs des droits de l’homme, que ce soit sur le terrain dans les pays où j’ai servi, en Iran ou en Chine, ou dans les instances multilatérales, notamment au Conseil des droits de l’Homme à Genève où la France est très active, n’a fait que consolider ma conviction que ces derniers ne sont pas, comme on le dit souvent, des valeurs occidentales, mais bien des normes élaborées et acceptées sur la base d’une expérience humaine universellement partagée. J’ai pu constater à de multiples reprises lors de mes nombreuses missions à travers les cinq continents comme sous-directeur des droits de l’Homme puis, plus récemment, lors des années passées au sein du CICR, combien les principes de dignité, de liberté, de justice et d’égalité constituaient une aspiration largement partagée sous toutes les latitudes. Je serai tout au long de ma mission à l’écoute des nombreuses ONG et représentants de la société civile cambodgienne qui se mobilisent pour un respect plus grand des droits de l’Homme dans le pays, mais souhaite également nouer sur ces sujets un dialogue ouvert, transparent et constructif avec le gouvernement et les instances officielles concernées. Ce sont des questions certes parfois sensibles, mais que l’ancienneté et la qualité  qui caractérisent notre relation bilatérale doit nous autoriser à aborder en toute sérénité et confiance.

 

Aujourd’hui une troisième dose est effectivement recommandée pour les personnes de plus de 65 ans ou présentant des comorbidités

 

Beaucoup de nos compatriotes n’ont pas compris pourquoi l’ambassade de France au Cambodge n’a pas vacciné ces ressortissants alors que la chose a été faite en Thaïlande et au Vietnam. Quid de la troisième dose ?

Le caractère soudain, global et inédit de la pandémie de Covid-19 a nécessité de s’adapter au jour le jour et au fur et à mesure que nous découvrions la dangerosité du virus et les possibles réponses pour y faire face. Cela a entraîné beaucoup de tâtonnements et d’incertitudes puis la réponse au défi s’est peu à peu structurée. Dans ce processus quelque peu chaotique, le Cambodge s’est distingué de ces voisins par un taux de couverture vaccinale sans comparaison et par un accès facilité et gratuit à des vaccins y compris pour les étrangers. Ces vaccins, principalement chinois, ont été en mai et juin derniers certifiés par l’OMS. Nous avons donc bénéficié d’un environnement favorable, ce qui n’était pas le cas, loin s’en faut, en Thaïlande et au Vietnam.

 

Aujourd’hui une troisième dose est effectivement recommandée pour les personnes de plus de 65 ans ou présentant des comorbidités. Celles qui ont déjà reçu deux ou trois doses du vaccin AstraZeneca peuvent obtenir leur passe sanitaire français avant même leur départ pour la France via le site de l’ambassade

 

Nous recommandons aux personnes qui ont reçu deux ou trois injections des vaccins Sinopharm ou Sinovac d’achever, à l’occasion d’un déplacement en France, leur schéma vaccinal avec un vaccin ARNm, sous réserve que la dernière dose de vaccin ait été injectée il y a plus de 4 semaines. Un passe sanitaire leur sera alors attribué dans un délai de sept jours. Nos compatriotes pourront trouver plus d'informations sur ce site.

 

Quel est le ton que vous aimeriez donner à votre mandat ? Y'a t-il un style Jacques Pellet ?

 

Après la période difficile que nous venons de traverser et alors que l’ouverture du pays se confirme, je souhaite ardemment que nous puissions renouer les contacts directs avec les uns et les autres. J’ai toujours privilégié la simplicité des contacts humains et compris le métier de diplomate comme la capacité à connecter et relier les acteurs de la communauté française avec ceux du pays d’accueil. Nous avons le privilège d’avoir une belle implantation diplomatique que je souhaite ouverte et accueillante. Nous avons également une communauté française dynamique, diverse et bien implantée dans le pays. Je compte à la fois bénéficier des conseils et des éclairages de tous ceux qui par leurs fonctions, leurs expériences et leur connaissance intime du pays peuvent contribuer à renforcer l’action de la France au Cambodge. Je souhaite faciliter un esprit d’équipe France partout où cela est possible.

 

Si notre communauté a été particulièrement éprouvée ces derniers mois, la période qui s’ouvre devant nous est porteuse d’espoir

 

Avez-vous un message à transmettre à nos compatriotes ?

Je veux transmettre un message d’optimisme et de confiance en l’avenir. Si notre communauté a été particulièrement éprouvée ces derniers mois, la période qui s’ouvre devant nous est porteuse d’espoir. Je veux assurer nos compatriotes de la pleine mobilisation des services de l’ambassade et en particulier celle du service consulaire. A cet égard, j’encourage nos compatriotes à se connecter à nos diverses plateformes d’information (site internet de l’ambassade, comptes Facebook, Twitter et Telegram) qui contiennent d’ores et déjà des réponses à de nombreuses questions.

 

Nous avons la chance de vivre dans un pays jeune, dynamique qui nous est proche et accueillant. À nous de savoir accompagner les mutations en cours pour le bénéfice du Cambodge, de sa population et de nos intérêts.

 

 

 

Monsieur l'ambassadeur,  nous vous remercions du temps que vous nous avez consacré et vous souhaitons une entière réussite dans la mission qui est la vôtre.

 

raphaël ferry

Raphaël FERRY

Installé au Cambodge en 2010. Je suis tout de suite tombé amoureux du pays et de sa population. Curieux de tout, aimant découvrir l’humain, ses passions, ses motivations, son art de vivre…
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