Tout au long de sa vie, Panait Istrati s’est vu reprocher sa neutralité pendant la Première Guerre mondiale, son adhésion passagère au régime soviétique, mais aussi ses origines modestes et son éducation inachevée. Pourtant, s’il fallait retenir un trait essentiel pour définir son identité, au-delà de sa nationalité, de sa condition sociale ou de son talent d’écrivain, ce serait sans doute sa profonde candeur. Il aimait la Roumanie précisément pour son caractère balkanique, forgé par la coexistence des langues et des ethnies réunies sous le sceptre du roi Ferdinand après la Grande Guerre. Il célébrait sa nature, son folklore, et croyait que leur beauté pouvait sauver l’homme de son destin tragique. Cette fidélité à son pays se lit jusque dans son parcours personnel : après avoir aimé une Russe, une Allemande et une Française, il choisit de terminer sa vie en Roumanie, auprès d’une femme roumaine.


Surnommé par Nicolae Iorga « le porteur du port de Brăila », Panait Istrati naît le 10 août 1884. Il reçoit d’abord le prénom de son père, Gherasim, tandis que son nom de famille provient de sa mère, Joița Istrati. Son père, le contrebandier grec Gherasim Valsamis, ne le reconnaît pas, faisant de lui un enfant illégitime. Cette blessure marquera profondément son œuvre : nombre de ses personnages sont hantés par la quête d’identité et luttent contre un destin qui semble s’acharner sur eux. Élevé par sa mère, avec le soutien de ses oncles Dumitru et Anghel, seules véritables figures paternelles de son enfance, Istrati commence à travailler très jeune et ne dépasse pas l’école primaire. Lecteur insatiable, il découvre les œuvres de Romain Rolland, futur ami et mentor, ainsi que celles de Maxime Gorki, qu’il admire profondément.
À partir de 1921, Romain Rolland l’encourage à écrire. Deux ans plus tard, il l’aide à publier Kyra Kyralina (Chira Chiralina), dont il signe la célèbre préface. Suivent L’Oncle Anghel (1924), Les Haïdoucs — composé de Présentation des haïdoucs (1925) et La Domnitza de Snagov (1926) —, puis Codine et Mikhaïl (1927), réunis dans le cycle des Récits d’Adrian Zograffi. À cette œuvre s’ajoutent notamment Les Chardons du Bărăgan (1928) et Tsatsa-Minnka. Fortement autobiographiques, ses récits sont empreints d’orientalisme, idéalisent le passé comme la figure de la femme orientale, et intègrent ballades, folklore roumain, ainsi que de nombreuses expressions roumaines ou turques, traduites littéralement en français.
L’admiration qu’il vouait à Gorki et son enthousiasme pour le socialisme s’effondrent au début des années 1930. Plusieurs voyages en Union soviétique le conduisent à publier Vers l'autre flamme... Confessions pour vaincus (1929), un témoignage sans concession. Dans un rapport rédigé à la Loubianka, le romancier Boris Pilniak évoque son arrivée en URSS :
« De Paris est arrivé Panait Istrati, accueilli avec faste par le gouvernement soviétique, en tant qu'écrivain européen révolutionnaire. De nationalité roumaine, il écrivait en français et jouissait alors d’une grande popularité. »
Sa rencontre avec Gorki sera l’une des plus grandes déceptions de son existence. Après trois heures d’une conversation sans relief, les deux hommes ne parviennent pas à se comprendre. Comme Istrati le confiera plus tard, ce n’était pas l’homme Gorki qu’il cherchait, mais la vie qui avait donné naissance à une œuvre porteuse de beauté et d’espérance.
Panait Istrati meurt seul à Bucarest en 1935. Surnommé « le compteur de l’amitié », il a pourtant fait de celle-ci le cœur de son œuvre. Si ses personnages aspirent tant à la fraternité, c’est sans doute parce que leur créateur voyait dans l’amitié un miracle, peut-être le seul capable de sauver les hommes.
Sources:
Panait Istrati, Panait Istrati – L’homme qui n’adhère à rien. Documents de la Russie soviétique, II, Maison d’édition Istros, Brăila, 1996;
Leonte Ivanov, Voyage près de la vérité : Panait Istrati (Călătorie pe lângă adevăr: Panait Istrati), dans Imaginea rusului și a Rusiei în literatura română. 1840-1948, Maison d’édition Cartier, Chișinău, 2004.
Ana Maria Rosca
Article réalisé dans le cadre du Programme Culturel București - Centenar avec le soutien de Primăriei Municipiului București à travers Administrația Monumentelor și Patrimoniului Turistic


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