Alors que depuis 2022, Volodymyr Zelensky appelle à un “plan Marshall” pour relever son pays après la guerre, la conférence pour la reconstruction de l’Ukraine - “Ukraine Recovery Conference” qui s’est déroulée les 25 et 26 juin à Gdańsk, a montré qu’un tel engagement est bel et bien possible. Malgré de vives tensions mémorielles entre Varsovie et Kiev, la conférence a réuni 7.500 participants et 115 délégations venues du monde entier, avec pour objectif, planifier l'après-guerre, loin de la politique spectacle.


Ukraine Recovery Conference 2026 : près de 200 accords, déclarations, contrats et lettres d’intention d’une valeur totale de 10 milliards d’euros signés
Depuis 2017, l'Ukraine Reform Conference est organisée chaque année, réunissant entreprises, institutions et politiques du monde entier afin d’aborder les enjeux sécuritaires et économiques de l’Ukraine. À cette époque, déjà, le conflit dans le Donbass, commencé en 2014 après l'annexion de la Crimée par la Russie, se poursuit. Mais la conférence prend une tout autre ampleur lors de l’invasion russe en 2022, la guerre se rapprochant dangereusement des frontières orientales de l’Union européenne. La conférence change subtilement de nom, devenant l’Ukraine Recovery Conference et se consacre alors depuis aux moyens à mettre en place pour la reconstruction du pays, après la guerre. En 2026, à Gdańsk, Donald Tusk lors de l’ouverture de la conférence, a fait le parallèle avec le passé historique de la Pologne et le mouvement Solidarność :
Je vous ai invités ici parce que Gdańsk démontre que, même après les destructions les plus terribles, une renaissance est possible lorsqu’il existe des femmes et des hommes déterminés, prêts à agir ensemble. Je suis convaincu que l’Ukraine résistera à l’agression russe et que nos projets de reconstruction ne sont pas une illusion, mais une mission bien réelle que nous pouvons accomplir ensemble grâce à la solidarité. Donald Tusk

La conférence de 2026 s’est articulée autour de nombreux événements, tels que des tables rondes, ou des réunions bilatérales, le but étant de faire émerger de nouvelles alliances entre les différents acteurs présents. Le programme était composé de 5 thèmes principaux :
- Économie et investissements : reconstruction du potentiel économique de l’Ukraine, création d’un environnement favorable aux investissements étrangers, instruments financiers, rôles des institutions internationales et participations du secteur privé aux projets d’infrastructure et industriels.
- Sécurité et défense : lien entre reconstruction et sécurité, protection des infrastructures critiques, sécurité énergétique et recours aux technologies modernes dans les secteurs civil et de la défense.
- Intégration européenne : rapprochement avec l’Union européenne, harmonisation législative, réformes institutionnelles et renforcement des capacités administratives.
- Coopération locale et régionale : rôle des collectivités territoriales, partenariats entre villes et régions, échange d’expertise et mise en œuvre de projets locaux, notamment dans les infrastructures et les services publics.
- Dimension sociale de la reconstruction : migrations, retour des réfugiés, intégration des anciens combattants et reconstruction du capital social, en complément des investissements matériels.
Dès le début de la conférence, les attentes étaient grandes, comme l’a souligné Ioulia Svyrydenko, Première ministre et ministre de l’Économie ukrainienne : « Au cours de ces deux journées, nous prévoyons de signer plus de 160 accords qui contribueront à reconstruire le pays, à développer son économie et à renforcer sa sécurité. »
Une dynamique confirmée dès la première journée de la conférence, comme l’a annoncé la Polonaise Eliza Zaidler, secrétaire d’État au ministère des Actifs de l’État et coordinatrice de la préparation de la conférence : « Il ne s’agit pas seulement d’un forum de discussion : cette conférence produit des résultats concrets. Les idées se transforment en actions, et plus de 80 accords ont déjà été signés dès cette première journée »
💡La Conférence sur la reconstruction de l'Ukraine 2026 illustre l'ampleur et l'importance de cette mobilisation
- Elle a réuni plus de 7.500 participants, 115 délégations venues du monde entier et 450 journalistes venus couvrir l'événement.
- Près de 200 accords, déclarations, contrats et lettres d’intention d’une valeur totale de 10 milliards d’euros ont été signés durant les deux jours entre acteurs publics ou privés.
- L'événement a accueilli près de 70 délégations gouvernementales officielles, dont 19 représentées au plus haut niveau politique, ainsi que 38 délégations d'organisations internationales.
- Près de 5.000 participants représentaient le monde des affaires, tandis que plus de 200 exposants ont présenté leurs activités dans l'espace d'exposition d'AmberExpo.
Un sommet économique qui a su se soustraire aux tensions mémorielles
Pourtant, cette édition s’annonçait plutôt mal : le 1er juin dernier, Volodymyr Zelensky a décidé de rebaptiser un des corps de l’armée ukrainienne « Héros de l'UPA » - armée insurrectionnelle ukrainienne. Cette décision a provoqué une vive réaction de la part de la classe politique polonaise, s’indignant qu’une organisation qu’elle dénonce comme étant auteure d’un génocide sur le peuple polonais de Volhynie soit ainsi célébrée. Le président polonais Karol Nawrocki a fermement condamné cette décision sur X :
« Nous ne pouvons oublier notre histoire, nous ne pouvons pas délaisser notre mémoire, nous ne pouvons pas rendre la dignité de nos victimes. C’est ainsi que l’on comprend le devoir envers ceux qui ne peuvent plus parler avec leur propre voix [...]. La Pologne vit quand la nation se souvient. »
Nie możemy zapomnieć o naszej historii. Niech żyje Polska! pic.twitter.com/AvEiAnAR9b
— Karol Nawrocki (@NawrockiKn) June 19, 2026
Lors de l’ouverture de la conférence, le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a subtilement envoyé un message concernant cet incident diplomatique au sujet de la vérité, du respect mutuel et de la compréhension l’histoire : « Reconstruire l’Ukraine ne consiste pas seulement à rebâtir des immeubles, des centrales électriques, des écoles ou des infrastructures. La reconstruction concerne également ce qui est en nous. Nous ne pouvons construire l’avenir que sur la vérité, le respect mutuel et une compréhension de notre histoire. La solidarité née à Gdańsk peut devenir notre réalité si nous ouvrons nos cœurs et nos esprits au passé, mais surtout à l’avenir.»
💡Co to jest UPA ?
- L’UPA (Ukraińska Powstańcza Armia - Armée insurrectionnelle ukrainienne) est une organisation armée nationaliste ayant combattu au nom de l’indépendance ukrainienne pendant la Seconde Guerre mondiale.
- L’ennemi principal de l’UPA était l’URSS. Cependant, elle est accusée notamment de collaboration avec l’Allemagne nazie, et du massacre de plus de 100.000 Polonais dans la région de Volhynie entre 1943 et 1945.
- Les opinions publiques vis-à-vis de l’organisation diffèrent dans les deux pays. Là où les Ukrainiens voient des héros, les Polonais voient des génocidaires.
- Kiev reconnaît que des massacres ont eu lieu, mais refuse de les qualifier de génocide, ou d’attribuer l’entière responsabilité à l’UPA
Suite à cette annonce, le président polonais Karol Nawrocki a pris la décision de retirer l’ordre de l’aigle blanc - la plus haute distinction polonaise - à Volodymyr Zelensky, qui lui avait été attribuée par son prédécesseur Andrzej Duda. Le président ukrainien a annoncé qu’il ne se rendrait pas à Gdańsk, et a déclaré renvoyer l’ordre à Varsovie sur son compte Instagram : « Nous pensions que c'était précisément au peuple ukrainien et à notre armée que l'Ordre de l'Aigle blanc avait été décerné en 2023. C'est ce qui avait été dit à l'époque. Aujourd'hui, j'ai envoyé cet ordre au président de la Pologne.»
Une absence qui permet de s’écarter de la politique spectacle
Contre toute attente, c’est peut-être cet événement qui a fait le succès de Gdańsk. En effet, si le président ukrainien avait fait le déplacement, l'attention des médias se serait davantage concentrée sur les symboles que sur les progrès économiques réels : chaque mot, chaque poignée de main aurait été scruté. Son absence et celle de Karol Nawrocki permettent d'écarter les polémiques pour se concentrer sur l'essentiel : la reconstruction de l’Ukraine.
Planifier l'après-guerre : comment redessiner l’économie ukrainienne ?
Malgré l’élan d’optimisme à l’issue de la conférence, la reconstruction de l’Ukraine ne peut pas entièrement dépendre de signatures d’accords avec des entreprises privées. Parmi les piliers de ce chantier, on peut compter sur l’Union européenne au travers du Conseil européen, qui a débloqué 3,2 milliards d’euros pour Kiev à Gdańsk. Cette enveloppe s’ajoute aux dizaines de milliards déjà injectés par d’autres États, dont l'Allemagne, les États-Unis, le Royaume-Uni...
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, présente lors de l’ouverture, a affirmé que l’intégration de l’Ukraine dans la politique européenne était irréversible
« Le courage des Ukrainiens a démontré au monde que leur choix européen est inébranlable. Notre responsabilité est désormais de transformer ce choix en réalité. C’est un moment historique : il reconnaît les immenses progrès déjà accomplis par l’Ukraine et confirme clairement que son avenir se trouve au sein de la famille européenne. L’élargissement est bien plus qu’une procédure : il constitue un point d’ancrage pour l’avenir de l’Ukraine. »
Dans sa cinquième évaluation des dégâts et des besoins de l’Ukraine, la Banque mondiale chiffre les coûts de reconstruction à 587,7 milliards de dollars, à répartir sur dix ans. Toutefois, ces coûts ne prennent en compte que les chantiers immédiats après la guerre ainsi que les solutions économiques à court terme. Le coût réel pour remettre en place une économie durable et capable de rivaliser avec ses voisins européens est beaucoup plus élevé, s’ajoutant aux dettes de l’État. Le premier défi de taille sera donc de relancer l’économie ukrainienne.
Cette reconstruction devra être stratégique. En effet, les chantiers des infrastructures de transport de grande envergure, tels que les autoroutes ou les chemins de fer, seront les premiers à débuter, suivis par ceux qu’on peut qualifier de premières nécessités, comme les logements ou les hôpitaux…
Si la guerre semble aujourd’hui ne plus intéresser les citoyens d’Europe de l’Ouest, la mobilisation des entreprises et des États pour la reconstruction est porteuse d’espoir.
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Quid de la menace de traite d’êtres humains, des disparitions et de la reconstruction des corps brisés
Des panels et discussions ont également porté sur des enjeux sociétaux, tels que les migrations, le retour des réfugiés, l'intégration des anciens combattants et la reconstruction du capital social : autant de dimensions essentielles venant compléter les efforts d'investissement et de reconstruction des infrastructures. Un atelier - Dimension du capital humain avait, quant à lui, pour thématique, des écoles sûres pour les enfants d'Ukraine : des solutions globales pour l'éducation, la sécurité physique, la nutrition et la santé mentale au service de la reconstruction.

Après l’invasion en 2022, des millions d’Ukrainiens - notamment femmes et enfants - fuient les bombardements pour rejoindre les frontières de la Pologne. Ce drame humanitaire s’est accompagné d’une augmentation du trafic d'êtres humains dans la région, les réseaux y voyant une opportunité cynique. Les réfugiés sont vulnérables et certains d’entre eux ont disparu tragiquement, n’ayant jamais été retrouvés par les autorités.
Parfois leur calvaire prend des trajectoires différentes : certains n’atteignent jamais la frontière polonaise et sont retrouvés plusieurs mois après leur disparition sur le champ de bataille côté russe, contraints de se battre contre leurs propres frères. Au-delà de ces enrôlements forcés, Moscou est également accusé de déportation de près de 20.000 enfants ukrainiens. Si le Kremlin soutient que ce sont des “évacuations” vers le territoire russe, les agissements du gouvernement indiquent le contraire.
Dès le 30 mai 2022, Vladimir Poutine signait un décret favorisant et rendant plus rapide le processus d’adoption de mineurs ukrainiens en Russie. Une stratégie de “russification” des enfants ukrainiens, qui ne manquerait pas de rappeler les procédés d’assimilation de l’URSS dans ses pays satellites durant la guerre froide.
Face aux prédateurs, des solutions rigoureuses ont été rapidement mises en place pour lutter contre ces disparitions, notamment aux postes de contrôle aux frontières. Désormais, lorsque des volontaires se présentent pour aider à la mise en sûreté des réfugiés à destination, ils font l’objet de longs contrôles, tels que des interrogatoires et des vérifications d’identité. Les autorités appliquent la même exigence lors du recrutement de volontaires humanitaires, réduisant le risque de confier des civils ukrainiens à des trafiquants, et permettant de poursuivre leur exil en toute sécurité.
Pour se reconstruire durablement, l’Ukraine ne devra pas seulement rebâtir ses routes, ses écoles ou ses infrastructures énergétiques. Elle devra aussi consolider son capital humain : des enfants protégés, éduqués et accompagnés psychologiquement, mais aussi des adultes en mesure de travailler, de transmettre et de participer à la reconstruction du pays.
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