Rencontre de Mateusz Morawiecki avec Emmanuel Macron : "Tous pour un, un pour tous"

Par Bénédicte Mezeix | Publié le 01/09/2022 à 00:00 | Mis à jour le 01/09/2022 à 16:25
Photo : Capture YOUTUBE - Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki au côté du Président français, Emmanuel Macron
Capture Emmanuel Macron Morawiecki paris 29 aout22

Ce lundi 29 aout, le Premier ministre Mateusz Morawiecki et le Président français Emmanuel Macron se sont rencontrés à Paris afin de s’entretenir sur des questions énergétiques et de défense dans le contexte des opportunités de coopération franco-polonaise, les relations bilatérales et l'agenda européen. Ils ont également discuté de la poursuite du soutien à l'Ukraine. Le chef du gouvernement polonais en a également profité pour rencontrer des représentants du MEDEF, l'organisation patronale française. Une visite, qui s’est tenue à peine 15 jours après la tribune publiée par le Premier ministre polonais dans Le Monde, où il dénonçait « l’oligarchie de fait au sein de laquelle le pouvoir est détenu par les plus forts ». Avant de retracer les temps forts de cette journée cruciale, retour sur les dates clés de cette drôle de danse qui donne le tempo des négociations entre Emmanuel Macron et Mateusz Morawiecki.

 

France-Pologne : Je t’aime… moi non plus !

Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki et le Président français Emmanuel Macron ont adopté, dans leurs échanges, un mode de communication alternant confrontation et temporisation. Tous deux sont d’anciens banquiers, la ressemblance s’arrête là.

Morawiecki est membre du Pis, le parti Droit et Justice, dont l’idéologie se définit officiellement comme : « une combinaison de conservatisme social et national, de solidarité, d’interventionnisme, de démocratie chrétienne ». Emmanuel Macron, a été élu sous l’étiquette du parti politique Renaissance, officiellement « Ensemble pour la majorité présidentielle », un « parti populaire qui a vocation à être ouvert » (…) et de « faire le choix des Lumières contre l'obscurantisme ». Le terreau culturel, idéologique, politique, de ces deux dirigeants diffère intrinsèquement.

Alors que la Pologne faisait figure de bon élève au sein de la classe européenne jusqu’à l’arrivée du PiS au pouvoir, en 2015, l’ex Kujon (nerd) devenu rebelle, se retrouve désormais dans le viseur de l’Union européenne, à cause, entre autres, de la mine géante de Turow ou de l'annonce de la suppression de la chambre disciplinaire de la Cour suprême - que l'UE a qualifiée d'atteinte à l’État de droit. Pourtant, depuis l’agression de l’Ukraine, celle qui ne veut plus qu’on lui dicte sa conduite, est redevenue un interlocuteur respectable, prouvant qu’en cas de crise majeure, la famille politique, certes dysfonctionnelle qui dirige le pays pouvait néanmoins agir efficacement.

Bref, chacun solidement enraciné dans le substrat de son Histoire et accroché à sa définition de la démocratie et de la liberté, essaie de faire un pas vers l’autre. Sauf quand ils se prennent les pieds dans le tapis diplomatique... 

 

Un croc en jambe dans le pas de deux franco-polonais, le 16 aout 2022

Mardi 16 aout 2022. Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki faisait mouche, en dénonçant, dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde : « l’oligarchie de fait au sein de laquelle le pouvoir est détenu par les plus forts », comprenons, la France et l’Allemagne, au sein de l’Union européenne – tribune reflétant la pensée d’une grande partie du peuple polonais, et s’ouvrant ainsi :

« La guerre en Ukraine a fait apparaitre la vérité sur la Russie. Ceux qui ne voulaient pas voir que l’État de Poutine avait des tendances impérialistes doivent se rendre à l’évidence : en Russie, les démons des XIXe et XXe siècles ont été ravivés » et de citer : « le nationalisme, le colonialisme et un totalitarisme de plus en plus visible ». Rajoutant que (...) « la guerre en Ukraine a également révélé la vérité sur l’Europe. De nombreux dirigeants européens avaient été séduits par Vladimir Poutine. Ils vivent aujourd’hui un choc. »

Insistant sur les inégalités entre les États membres, l’Union européenne a, selon lui « de plus en plus de mal à respecter la liberté et l’égalité de tous les États membres. (…) De plus en plus aussi, nous entendons dire que ce n’est plus l’unanimité, mais la majorité qui doit décider de l’avenir de l’ensemble de la communauté ».

 

Plus tôt en avril 2022 : la peau de banane d’avant le 1er tour de l'élection présidentielle française

Juste avant le 1er tour de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron avait accusé Mateusz Morawiecki d’ingérence dans la campagne électorale française et de soutien à Marine Le Pen, en réponse à la déclaration de ce dernier : « Monsieur le président Macron, combien de fois avez-vous négocié avec Poutine ? Avez-vous obtenu quelque chose ? Il n’y a pas à négocier avec des criminels. Est-ce que vous négocieriez avec Hitler, Staline ou Pol Pot ? ».

Plusieurs petites phrases assassines avaient été échangées, atteignant leur paroxysme lorsque, répondant aux lecteurs du quotidien Le Parisien, le 7 avril 2022, l’encore président-candidat Emmanuel Macron avait qualifié Mateusz Morawiecki d’« antisémite d’extrême droite ». Le lendemain, vendredi 8 avril, l’ambassadeur de France à Varsovie, Frédéric Billet, avait été convoqué au ministère des affaires étrangères polonais…

 

Lundi 29 aout : temps mort, on essaie de ne plus se marcher sur les pieds 

Ce lundi 29 aout, Mateusz Morawiecki était à Paris pour rencontrer Emmanuel Macron. Ils se sont entretenus sur les questions énergétiques et de défense dans le contexte des opportunités de coopération franco-polonaise, les relations bilatérales et l'agenda européen. La poursuite du soutien à l'Ukraine était aussi au coeur des discussions. Morceaux choisis.

 

Les temps forts de la prise de parole d’Emmanuel Macron - ce qu'il fallait retenir :

1 - Le Président Macron a salué le rôle joué par la Pologne depuis le début de la guerre en Ukraine

« Je veux ici saluer votre rôle, le rôle de votre pays dans le cadre de cette guerre, en particulier la générosité du peuple polonais. Vous qui avez été à l'avant-poste du soutien aux Ukrainiennes et aux Ukrainiens, en accueillant en très grand nombre sur votre sol ces ressortissants. C'est un esprit de solidarité qui vous honore. La France entend de même continuer à jouer tout son rôle dans ce contexte et nous aurons l'occasion d'en discuter dans un instant. »

 

2 - Le nucléaire ne doit pas être un objet de la guerre

« Dans l'immédiat, la situation autour de la centrale de Zaporijia est évidemment ce qui nous préoccupe le plus. (…) La première : la sûreté et la sécurité nucléaires ne sauraient être fragilisées par cette guerre. Cette mission est donc importante, elle doit préserver cette centrale ainsi que la sécurité et la sûreté de toute la région. La deuxième, c'est que la souveraineté ukrainienne sur cette centrale ne doit pas être contestée. Le nucléaire ne doit pas être un objet de la guerre et il est important de défendre là aussi la souveraineté ukrainienne sur cette centrale. Vous l'avez compris, nous continuerons d'échanger et d'œuvrer ensemble. »

 

3 - Les questions énergétiques

« Nous évoquerons évidemment aussi les questions énergétiques qui sont pour une large partie la conséquence de cette guerre, l’inflation et les prix de l’énergie, notre sécurité d’approvisionnement en gaz, mais aussi les prix de l'électricité. Nous partageons, je veux le dire ici, une vision commune, celle d’abord d’une souveraineté accrue pour notre Europe, nous l’avons évoquée au sommet de Versailles en mars. (…) Je souhaite que nous puissions aller au bout de cette dynamique et avoir un marché de l'électricité qui soit protégé des éléments de spéculation avec une formation du prix rénovée, car nos pays, aujourd'hui, sont victimes d'une formule de prix, d'hypothèses de base de fonctionnement de marché qui ne correspondent plus à la réalité. »

 

4 - La crise alimentaire

«  (…) Trouver des voies de solidarité et pour sortir les céréales d'Ukraine, mais plus largement pour trouver les voies et moyens de répondre à ce sujet. Au-delà de ces sujets si importants, vous le savez, ô combien, sur lesquels nous allons œuvrer ensemble, il y a aussi la formation de notre Europe. Nous avons des visions, elles sont parfois différentes, elles se retrouvent aussi, elles ont des convergences. »

 

5 - La vision de l’Europe

« Nous parlerons aussi de notre vision de l'Europe pour les prochaines années, l'élargissement et les ouvertures, la reconnaissance du statut de candidat à l'adhésion pour l'Ukraine et la Moldavie, la proposition que la France a faite de communauté politique européenne, et nous aurons la première réunion à Prague dans les prochaines semaines, et je continuerai de défendre cette idée qui me paraît importante pour qu'il y ait une convergence politique et géopolitique au-delà même de l'Union européenne ou de celles et ceux qui ont vocation à être candidats. » 

 

Les temps forts de la prise de parole de Mateusz Morawiecki - ce qu'il fallait retenir 

« La Russie a agressé l’Ukraine et a déclenché une crise monstre qui ne cesse de se développer (…) une crise qui touche notre sécurité, la sécurité énergétique, une crise politique, au sens large et tout cela en même temps (…) », a déclaré Mateusz Morawiecki en introduction de son allocution.

 

1 - Rappel : l’attaque hybride survenue il y a plus de 9 mois

« Il y a un peu plus de 9 mois (NDLR Traduction vérifiée) nous avons échangé avec Emmanuel [Macron] sur le début même, de cette crise. C’était au moment où l’attaque hybride a eu lieu sur la frontière orientale de l’Ukraine, une attaque lancée par le régime de Loukachenko, mais qui était parrainée par le Kremlin. À ce moment, là, la Pologne et la Lituanie ont été capables de se protéger contre cette crise artificielle et c’est également grâce à la coopération de la France, du Président Macron et de l’UE, et je vous en remercie (…) »

 

2 - La coopération franco-polonaise

« Nous souhaitons ouvrir la coopération franco-polonaise, qui se porte mieux déjà, mais il nous faut avancer davantage… La sécurité (…) c’est un prérequis pour avoir un développement économique et une croissance économique solide, c’est pour cela qu’avec la France (...) nous souhaiterions renforcer la capacité européenne de défense au sein de l’ONU et de l’Union européenne, la coopération entre les industries de défense française – qui est un exemple d’excellence. (…) Tout cela permettra de renforcer la sécurité et la croissance économique (…). »

 

3 - Une crise sans précédent et des références aux batailles d'Austerlitz, Valmy, ainsi qu'à l’Insurrection de Varsovie

« Aujourd’hui, ici et maintenant, il nous faut faire face à une crise d’ampleur en Ukraine. L’Ukraine, les Ukrainiens, les soldats ukrainiens luttent comme des lions avec beaucoup de courage, comme les soldats français napoléoniens près d’Austerlitz ou de Valmy (…) ou comme nos insurgés polonais, au cours de l’Insurrection de Varsovie. »

(…) « Notre réponse doit être équilibrée, mais en même temps ferme. »

 

4 - Souveraineté sur les ressources énergétiques russes

« C'est un sujet prioritaire, surtout maintenant que l'agression russe contre l'Ukraine et le chantage de Poutine sur les matières premières se traduisent par une crise énergétique internationale. »

 

 « (…) Les Ukrainiens aujourd’hui montrent beaucoup de force, de persévérance et de courage sous les bombes russes qui leur tombent dessus - même davantage de courage que nous, Européens, qui parfois hésitons sur le niveau de température à régler à la maison. Aujourd’hui, il s'agit vraiment des vases communicants. »

« La Pologne jouit déjà d’une certaine souveraineté énergétique par rapport aux approvisionnements russes et nos amis européens doivent agir de manière solidaire afin de nous garantir cette solidarité, cette souveraineté à tous et à toutes. »

 

5 - Une modification des règles du système communautaire d'échange de quotas d'émission (ETS)

Au cours des discussions, M. Morawiecki a proposé que les prix de l’ETS  (Emission Trading Scheme, le système communautaire d'échange de quotas d'émission) soient gelés au niveau de 30 euros ou dans une fourchette étroite proche de 30 euros pour les deux prochaines années. Le deuxième mécanisme qu'il a proposé consiste à modifier les règles de calcul des prix afin que ce ne soit pas le seul prix marginal qui détermine les prix pour l'ensemble du marché.

 

6 - Développer les capacités de défense européenne

Le renforcement des capacités de défense européenne était un autre thème abordé lors de cette réunion. Pour M. Morawiecki, des objectifs plus ambitieux en matière de dépenses de défense sont nécessaires.

 

« Avec la France, main dans la main, nous réfléchissons au renforcement des capacités de défense européenne. Aujourd'hui, nous n'avons pas affaire à la fin de la guerre en Ukraine, ni même au début de la fin. Notre réponse doit donc être patiente, équilibrée, mais aussi décisive », a souligné le Premier ministre.

7 - C’est dans l’unité que le Premier ministre entrevoit une solution pour résoudre le conflit

En se référant à un article écrit par Jan Rokita, homme politique polonais, chroniqueur et membre de l’opposition, la Plate-forme civique (PO), Mateusz Morawiecki revient sur les sanctions dont est également victime la Pologne, par ricochet. 

« (…) Dans cet article, Jan Rokita écrit qu’il y a deux pays qui sont frappés de sanctions : la Russie et la Pologne. La Pologne a accueilli des millions de réfugiés, c’est vrai, a ouvert son cœur à des femmes et des enfants ukrainiens et malgré tout cela, elle est frappée par des sanctions. Des sanctions même plus douloureuses que celles qui frappent la Russie.

Le Premier ministre a souligné que l'Europe était tombée dans un "sommeil géopolitique" et que, pendant ce temps, quelqu'un d'autre meublait le monde pour nous, puis a souligné que les pays d'Europe devraient s'inspirer de la devise "un pour tous, tous pour un" (NDLR -  Les Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas père), même si nous divergeons sur certaines questions.

« Tous pour un, un pour tous, c’est la vraie devise des Mousquetaires. Je crois que c’est une devise qui devrait rester la nôtre (...) même s’il y a des dossiers qui nous divisent. Vive la France, vive la Pologne ! Vive cette amitié sincère entre la France et la Pologne, je vous remercie beaucoup. »

Mateusz Morawiecki avertit (une nouvelle fois) l’Europe : la fermeté et une patience stratégique s'imposent face à Vladimir Poutine

La position de la Pologne a toujours été univoque vis-à-vis de Vladimir Poutine - et ce, bien avant le début de la guerre en Ukraine. Un avertissement apparait en filigrane, dans le discours du Premier ministre polonais : nous pouvons y lire la crainte que Vladimir Poutine gagne, de guerre lasse, à son avantage, en ayant fixé ses propres conditions.

Signe du temps, amplifié par la rapidité de nos moyens de communication, nous permettant de pousser des portes ici et là, comme si nous y étions, nos sociétés s’enthousiasment vite, mais se lassent tout aussi rapidement. L’agression de l’Ukraine a suscité un vif émoi et un élan de solidarité réel et sincère. Sauf que l’élastique de nos émotions est fragile. À trop tirer sur l'empathie, il peut se tendre vers l’égoïsme. Surtout quand notre confort est remis en question. En outre, une actualité en poussant une autre, l’information se hiérarchise : la France doit actuellement faire face à un désastre écologique et économique sans précédent, engendré par les incendies et la sécheresse. La rentrée dans l'Hexagone s'annonce morose.

Pourtant Mateusz Morawiecki martèle une nouvelle fois, que la guerre sera longue. Ne détournons pas le regard, ne la banalisons pas, car il en va de notre avenir, de celui de l’Europe, de nos démocraties. En laissant la victoire à la Russie de Vladimir Poutine, à ses conditions, nous ouvririons la porte à d’autres conflits en Europe. Cet hiver, va se jouer une épreuve redoutable, quand l’envie de tourner le thermostat du chauffage se fera ressentir : une épreuve de solidarité ! 

 

Pour regarder les déclarations communes du Premier ministre Mateusz Morawiecki et du Président Emmanuel Macron

 

 

Sources gouvernementales concernant les déclarations :

En polonais 

En français 

NDLR - Les interventions de M. Morawiecki ont été traduites et adaptées d'après sa déclaration en polonais. 

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benedicte mezeix

Bénédicte Mezeix

Directrice et rédactrice en chef du site lepetitjournal.com/Varsovie, j'ai une longue expérience dans les médias : télévision, radio, presse écrite francophone et spécialisée. Mon premier voyage en Pologne date de 2010.
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