L’exclave russe de Kaliningrad est-elle un danger direct pour la Pologne ?

Par Valentin Jay | Publié le 29/06/2022 à 00:00 | Mis à jour le 29/06/2022 à 11:04
Photo : Capture twitter.com courrier international
Carte de la région de Kaliningrad

Depuis le 18 juin, la Lituanie a décidé d’appliquer les sanctions européennes prises contre la Russie envers l’exclave de Kaliningrad : plus aucune marchandise visée par ces sanctions ne peut transiter par train en direction de l’oblast russe. Moscou a bien évidemment réagi, en menaçant les citoyens lituaniens de « sérieuses conséquences négatives », rapporte l’Express. La Pologne est l’autre pays qui enclave Kaliningrad, elle est donc en première ligne face à ce regain de tensions. Lepetitjournal.com/varsovie revient sur les enjeux de ce territoire et sur les relations qu’il entretient avec la Pologne.

 

 

Tantôt allemande, tantôt polonaise : la longue histoire de Kaliningrad - Königsberg

D’autant plus que si l’on se penche un peu plus sur l’histoire de cette région, Kaliningrad a été polonaise en pointillé du XVe siècle jusqu'au 17e siècle, date de la fin de la première guerre du Nord. Néanmoins, cette dernière est surtout connue pour ses liens forts avec la Prusse. Emmanuel Kant est né dans ce qui s’appelait au XVIIIe siècle Königsberg. La ville principale de l’actuelle exclave fut même pendant un temps la capitale de la Prusse [NDLR on parle ici d'exclave car le territoire est séparé du reste de la Russie par deux autres pays ]. Elle connait à l’époque du célèbre philosophe son apogée : c’est un port d’envergure par lequel transitent toute sorte de marchandises à destination de l’Europe. 

Elle subit de lourds dégâts pendant la Seconde Guerre mondiale, et les accords de Yalta octroient le territoire à l’URSS de Staline qui l’intègre à la RSFS de Russie et permettent ainsi à la République socialiste un accès direct à la mer Baltique, seul port du territoire jamais prix dans les glaces. Pendant la guerre froide, au cours de migrations forcées, la population se russifie et la région est rebaptisée Kaliningrad, en l’honneur de Mikhaïl Kalinine, alors récemment décédé et dirigeant de l’Union soviétique de 1938 à 1946.

Nikita Kroutchev décida en 1954 d'offrir la Crimée à l’Ukraine jusqu’à son annexion par la Russie en 2014. La RTBF rapporte que ce dernier a également tenté de donner Kaliningrad à la Lituanie à la même époque, le pays balte ayant décliné la proposition, de crainte de se russifier à son tour.

 

Des relations qui ont toujours été difficiles entre la Pologne et Kaliningrad

Depuis la chute de l’URSS, les différents pays limitrophes ont rejoint l’OTAN puis l’Union européenne, excluant un peu plus l’oblast russe[ NDLR un oblast est l'appellation locale d'une région dans plusieurs pays de l'Est ]. Cela n’a pas empêché Vladimir Poutine d’y installer une importante base navale et d’y organiser certains matchs pour le Mondial de football en 2018.

C’est surtout une petite zone située à la frontière lituano-polonaise qui attire les craintes de l’OTAN. Le corridor de Suwalki sépare les deux États pendant une centaine de kilomètres et est susceptible d’isoler les pays baltes du reste de leurs alliés en cas d’attaque russe. D’importants exercices de l’OTAN s’y déroulent depuis le début de l’invasion russe en Ukraine.

Depuis la fin de la guerre froide, les gouvernements polonais successifs ont tenté de nouer des liens économiques avec la région russe malgré des inquiétudes concernant la présence militaire importante des Russes dans la région, rapporte le spécialiste des politiques de sécurité européenne Zdzislaw Lachowski. Les années 1990 se sont donc caractérisées par cette politique de la Pologne jouant l’équilibre entre le renforcement de la coopération économique et le maintien d’une zone militarisée à la frontière entre les deux régions. Certaines volontés de démilitarisation de la zone comme celle de Jan Parys, ministre de la Défense en 1992, restèrent vaines.

 

Du côté polonais, une méfiance historique 

La méfiance des Polonais à l'égard de son voisin russe à plusieurs origines : à la fois historique et géopolitique. L’OTAN est bien consciente de l’enjeu militaire de Kaliningrad. Lors d’une conférence de presse donnée ce lundi 27 juin, son secrétaire général Jens Stoltenberg a rappelé la présence croissante des forces de l’alliance dans les pays baltes ces dernières années. Une présence encore renforcée depuis le début de l’invasion russe en Ukraine 

« En faisant cela, nous fournissons une dissuasion crédible. Et l’objectif d’une dissuasion crédible n’est pas de provoquer un conflit, mais de le prévenir, d’empêcher la Russie ou tout autre adversaire potentiel d’attaquer un pays allié de l’OTAN. » Jens Stoltenberg

 

 

Depuis fin février, la population polonaise est plus que jamais méfiante envers le gouvernement russe. L’ancien Premier ministre russe Dmitri Medvedev allant même jusqu'à la qualifier en mars dernier de « propagande polonaise antirusse vicieuse, vulgaire et criarde ». L’enquête du Pew Research Center (Le Pew Research Center est un groupe de réflexion non partisan qui informe le public sur les questions, les attitudes et les tendances qui façonnent le monde) publiée il y a peu montre que seulement 2 % de la population polonaise a une opinion positive de Moscou, contre 7 % aux États-Unis ou 14 % en France.

Aujourd’hui, les hommes politiques polonais utilisent souvent l’accusation de complaisance envers la Russie pour attaquer leurs opposants politiques. Cela peut parfois permettre à la Russie et à ses organes de propagandes de s’en servir comme prétexte pour démontrer « une russophobie omniprésente en Pologne », tente d’expliquer le journaliste Witold Jurasz. Ce dernier, tout en réaffirmant les visées impérialistes de Moscou, montre entre autres que si le vaccin russe Sputnik V n’a pas été autorisé en Pologne, c’est moins pour des raisons scientifiques que politiques.

La récente décision de la Lituanie a provoqué des scènes de paniques dans les supermarchés de la région de Kaliningrad et les autorités russes ont encore crié à la russophobie. 

 

Du côté russe, des provocations multiples envers l'Europe

Fin avril, la première émission de débats à la télévision russe abordait la question des nouveaux missiles balistiques intercontinentaux Sarmat qui vont être livrés à la Russie à l'automne prochain. Dans une infographie, l'émission simulait le temps qu'ils prendraient pour atteindre plusieurs capitales européennes. Un des intervenants disait très sérieusement que cela permettrait de « repartir d'une page blanche ». 

 

 

Cependant, après la récente décision de la Lituanie, seulement quelques scènes de panique dans les supermarchés de la région de Kaliningrad ont été observées. Quant aux autorités russes, elles ont encore une fois crié à la russophobie. Moscou n’en devrait rester qu’au stade des menaces, et une réponse militaire à partir de Kaliningrad apparait peu probable à court terme.

 

Puisqu'une image vaut mieux qu'un long discours, l'épisode du Dessous des Cartes dédié à Kaliningrad vous permettra de mieux visualiser cette zone hautement stratégique.

 

 

 

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Valentin Jay

Etudiant au sein du master AlterEurope à l’Université de Lyon - formation spécialisée dans l'étude de l'Union Européenne et de son voisinage, je suis stagiaire à la rédaction. Je m'intéresse à l'informatique, au graphisme et à la veille internationale.
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