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Francisco Puig Diaz : "L’expatriation ouvre un horizon qui est infini"

Par Shirley SAVY-PUIG | Publié le 03/10/2019 à 16:49 | Mis à jour le 03/10/2019 à 21:06
Photo : @FlorenceCassisi
Francisco Puig Diaz expatrié à Valencia

Franco-espagnol né à Paris, Francisco s’est expatrié à Valencia en 2015 pour des raisons professionnelles. Faisant le chemin inverse de ses parents cinquante ans plus tôt qui avaient fui l’Espagne pour la France, comment vit-il cette expérience dans son quotidien ? La réponse en toute franchise dans cette interview qui clôt sa participation à l’aventure Lepetitjournal.com.

Si vous ne connaissez pas Francisco, vous avez très certainement lu un de ses articles sur notre site. En effet, depuis 2017, ce passionné de la culture valencienne et de football a collaboré à notre édition de façon très régulière. Il a même été accrédité par le Valencia CF pour suivre les matchs et vous donner un compte-rendu chaque semaine. Et puis, je ne vais pas le cacher, Francisco est mon mari et il m'a accompagné durant trois ans dans cette formidable aventure qu'est Lepetitjournal.com. Aussi, j’ai voulu donner la parole à ce binational dont le sang valencien coule dans les veines. Une interview dans laquelle le tutoiement et la sincérité sont de rigueur.

 

Lepetitjournal.com/Valence : Pourrais-tu raconter à nos lecteurs comment un jour, tu t’es décidé à quitter la région parisienne pour Valencia ? 

Francisco Puig Diaz : Alors c’est la somme de plusieurs facteurs. Déjà, une envie de vivre dans un autre pays. A la base, je n’ai jamais eu la chance de pouvoir partir à l’étranger pendant mes études car à mon époque, il n’y avait pas autant de facilités avec Erasmus comme il y en a aujourd’hui. Les accords de Bologne n’étaient pas encore appliqués dans toutes les Universités et toutes les conventions actuelles entre les facs n’existaient pas. La seule façon de partir à l’étranger pour continuer les études, c’était de son propre chef. C’est ce que mon frère a fait en allant étudier au Canada. Et puis après mes études, j’aurais très bien pu partir à l’étranger mais par confort, je n’avais jamais bougé de Paris. Pourtant, ce n’était pas l’envie qui me manquait mais la routine, le train-train du quotidien ont fait qu’à un moment, j’ai tourné la tête et me suis rendu-compte que cela faisait dix ans que je travaillais à Paris. En décembre 2014, je me suis décidé à mettre mon profil LinkedIn à jour pour pouvoir partir travailler à l’étranger et tout est allé extrêmement vite. Le premier contact que j’ai eu était pour un poste en Espagne et, cerise sur le gâteau, à Valencia où vit ma famille paternelle. J’ai eu beaucoup de chance mais je ne serais jamais parti si je n’avais pas eu un contrat de travail qui m’attendait.

L’autre facteur essentiel que l’on ne peut occulter, c’est qu’au moment de prendre la décision de partir de Paris, il y a eu les attentats de Charlie Hebdo. Cela faisait déjà bien deux ans que je sentais qu’il y avait une espèce de marasme, de malaise … La vie parisienne n’était plus celle que j’avais connue, il n’y avait plus cette forme d’insouciance. Tout devenait très compliqué, source de conflits ou de problèmes. C’est une situation qui m’étouffait de l’intérieur. J’aurais pu rester à Paris mais c’était une petite mort tous les jours. 

 

J’aurais pu rester à Paris mais c’était une petite mort tous les jours

 

L’expatriation a donc été une bouffée d’air frais ?

L’expatriation m’a permis deux choses : raviver ma flamme professionnelle et redonner un sens à ma vie. C’est peut-être un peu cliché mais cela m’a permis d’avoir la vision d’une autre culture, d’un autre quotidien, d’un regard différent sur ma vie parisienne. Quand on passe toute sa vie au même endroit, c’est très difficile de discerner les avantages des inconvénients. L’expatriation permet d’avoir une sorte de mètre étalon sur pas mal de choses. Cela reste quand même très difficile à assimiler pour pas mal de personnes parce que cela chamboule tout dans notre vie, cela remet en cause toutes les fondations que l’on a pu construire auparavant mais cela apporte aussi énormément de richesse. Il y a donc une espèce d’aller-retour entre la vie passée, la vie présente et la vie future pour savoir comment se projeter dans l’avenir. Cela ouvre un horizon qui est infini. 

 

Il ne faut pas voir l’Espagne et les Espagnols uniquement à travers le prisme des vacances

 

Tu dis que l’expatriation t’as permis d’avoir la vision d’une autre culture, pourtant tu es de nationalité espagnole. Dirais-tu que tu as eu un choc culturel en arrivant à Valencia ?

Culturel non mais professionnel oui. Il faut le dire, c’est un fait, il existe une différence dans les méthodes de travail et cela m’a un peu refroidi à mon arrivée. Après je ne sais pas si c’est le travail dans mon secteur qui m’a formaté mais j’ai été surpris par certaines méthodes et par certains comportements professionnels. Par exemple, ici, quand c’est l’heure de partir, c’est l’heure et peu importe si une tâche est commencée ou non alors qu’en France je n’aurais même pas osé le faire.

 

Francisco sur la plage de la Patacona
Sur la plage de la Patacona (Photo©Paula.G.Furio)

 

L’autre chose qui m’a surprise, mais je ne parlerais pas de choc culturel, plus d’une découverte, ce sont les Espagnols eux-mêmes. Tout le monde s’accorde à dire que c’est un peuple extrêmement enjoué, heureux … mais c’est mal les connaitre. Il ne faut pas voir l’Espagne et les Espagnols uniquement à travers le prisme des vacances. Je vous assure que le quotidien des Espagnols ce n’est pas la fiesta, la paella et la cerveza ! On en est très très loin. Il y a beaucoup d’Espagnols qui rament, qui triment, qui sont en difficulté mais qui ne le montrent pas. Je ne sais pas si c’est par pudeur ou par honte mais honnêtement, la vie quotidienne espagnole est loin d’être aussi idyllique que lorsque l’on vient passer deux semaines en vacances en bord de plage. Il faut voir le quotidien des gens. 

Et puis les Valenciens sont des gens très humbles. Ils savent se contenter de ce qu’ils ont.  La vision des Valenciens sur leur région qu’ils considèrent comme la « millor terreta del món » peut se comprendre parce qu’il y a tout ici mais il y a également des moments où on a envie de leur dire « sortez, allez voir également ce qu’il ailleurs, dans d’autres régions, dans d’autres pays ». Le choc culturel c’est peut-être celui-là : être confronté à des Valenciens qui peuvent facilement rester dans leur zone de confort et nous, face à eux, avec notre expérience d'expatriés. C’est donc deux visions qui entrent en conflit. Je pense que c’est pour cela que beaucoup d’expatriés ressentent le besoin de partir au bout de deux ou trois ans.  

 

Ce qui m’a sauvé c’est d’être complètement bilingue même si à chaque fois, au bout d’une heure, on me disait « pero este accento, de donde es ?» et, ça, c’est quand même hyper frustrant

 

Tu m’avais expliqué qu'en France, tu as toujours été considéré comme "l’Espagnol". Est-ce que justement, cela a changé en arrivant en Espagne ?  Comment t’es-tu senti ?

Honnêtement, je ne l’ai pas bien vécu du tout parce que dans ma tête, je me faisais des films. J’imaginais déjà que les gens seraient heureux qu’un espagnol rentre au pays, mais en fait, cela ne fonctionne pas comme ça.  Être binational, ce n’est franchement pas la panacée. Il y a une sorte de scission de ma personnalité : c’est comme si ma partie française était restée en France et la partie espagnole, elle bien présente en Espagne, était en réalité une sorte d’enveloppe vide. Il me manquait toutes les références culturelles récentes et actuelles. C’est venu avec le temps mais au début, j’étais perdu lors de mes discussions avec mes collègues. Je savais parler castillan et valencien, et pourtant il me manquait certaines choses qui me laissaient comme étranger dans les conversations. Pourtant, en France, j’avais l’impression de maîtriser la culture espagnole mais en réalité, en arrivant ici, je me suis rendu compte que non et qu’en plus j’étais ignoré des autres espagnols. J’aurais été un expatrié comme les autres, sans aucun lien avec l’Espagne, cela aurait été exactement la même chose. Ce qui m’a sauvé à la limite c’est d’être complètement bilingue même si à chaque fois, au bout d’une heure, on me disait « pero este accento, de donde es ? » et, ça, c’est quand même hyper frustrant. 

 

Le fait de parler valencien a-t-il été un atout selon toi ? 

Au travail, clairement pas car les recommandations de l’entreprise étaient que nous ne devions parler qu’en castillan ou en anglais pour ne pas laisser nos collègues non Valenciens à l’écart. Après cela m’a aidé mais pas à Valencia même, plutôt dans les villages plus reculés. Cela peut également aider quand un ancien commence à te parler en valencien et que tu lui réponds dans sa langue. Il y a à ce moment-là une sorte de connivence et de respect mutuel. Je pense que les Valenciens sont très attachés à cet aspect. Il existe actuellement toute une polémique sur le fait que les autorités locales renforcent un peu partout le valencien et le rende obligatoire dans les écoles mais je ne suis pas persuadé que la solution soit d’interdire la pratique du valencien. 

 

J’en ai vu des matchs de foot dans ma vie, mais à Valencia, il y a quelque chose en plus que les autres clubs n’ont pas

 

Qu’as-tu découvert à Valencia qui t’as étonné ? 

Sans aucun doute les Fallas ! Autant la première année, je n'ai pas vraiment pu les apprécier mais dès 2016 et encore plus en 2017 avec l’expérience Lepetitjournal Valence, j’ai pu vivre les Fallas de l’intérieur. Lorsque nous avons suivi le projet de Xavier et Romain, c’était exceptionnel. Sans oublier les mascletas qui m’ont rendu dingue également. Cette passion pour les pétards, pour la poudre, est inimaginable. Cela peut rendre fou pendant les Fallas et en même temps c’est addictif. 

Francisco en tenue pour les Fallas
Francisco à son travail en tenue pour les Fallas

 

L’autre aspect qui m’a étonné et dont je n’avais vraiment pas conscience, c’est la richesse de la gastronomie locale. Elle a une force incroyable que je n’avais jamais pu toucher d’aussi près. Lorsque nous avons pu rencontrer Ricard Camarena dans son restaurant, j’étais impressionné d’autant qu’avec deux étoiles au Guide Michelin, il reste accessible et explique ses plats. Et je trouve cela tellement génial ! Une des choses qui m’a le plus ébloui et qui m’a donné le plus d’émotions, c’était de faire le reportage dans le Marché Central avec les commerçants au petit matin. Ils mettent un amour, une passion dans les produits qu’ils vendent … C’est quelque chose que je n’avais jamais vu ailleurs. Ce n’est pas une question que ce soit meilleur ou non qu’en France, c’est une question que l’échelle de proximité est dingue. C’est à la fois sa force et sa faiblesse d’ailleurs. Ils ont un éventail de produits riches mais sous-exploités et bouffés par l’industrie agro-alimentaire. Ce qu’il se passe avec les oranges valenciennes en ce moment est typique. Cette variété d’orange, la naranja valenciana, est l’une des meilleures au monde. Pourquoi en ce moment, dans les supermarchés locaux, on ne trouve que des oranges importées d’Afrique du sud ? Je pense qu’il y a un énorme dysfonctionnement. 

Et puis il y a le football bien entendu. Cette espèce de relation amour/haine avec les deux clubs de la ville. J’ai surtout suivi les matchs du Valencia CF car j’étais accrédité pour Lepetitjournal et que c’était le club que je suivais déjà à Paris. J’ai vécu deux saisons incroyables avec eux à Mestalla, le plus vieux stade d’Espagne dans lequel il y a une ambiance exceptionnelle. Je conseille à tout le monde de vivre cette expérience au moins une fois à Mestalla pour assister à un match. C’est une ambiance de malade. Pourtant, j’en ai vu des matchs de foot dans ma vie mais à Valencia, il y a quelque chose en plus que les autres clubs n’ont pas. Je garde en mémoire la demi-finale de la Copa del Rey face au Betis Séville qui m’avait scotché, pas tant pour la qualité jeu ce soir-là mais pour l’ambiance. 

 

Est-ce qu’il y a des choses qui te déplaisent à Valencia ?

Très sincèrement, le manque de têtes d’affiche musicales. En amateur de rock, j’ai dû faire une croix sur les concerts car les grands groupes se produisent à Madrid ou à Barcelone mais pas à Valencia. 

 

Les conseillers consulaires font un boulot de dingue pour la communauté française et ce quel que soit leur bord politique. Ils ne sont pas assez valorisés alors qu’ils sont toujours là pour aider les Français sur leur temps personnel et de manière bénévole

 

Peux-tu nous décrire ton Valencia à toi ?

Lorsque je suis à Valence, pour moi c’est le café en terrasse et la tostada de bon matin. Et à 11h, on s’arrête pour prendre l’almuerzo, c’est obligatoire. Je ne vais pas à la Pascuala, que j’aime beaucoup soit dit en passant, mais toujours au même endroit, au Trocito del Medio à côté du Mercado Central parce que c’est le meilleur almuerzo que j’ai mangé dans ma vie à Valencia. Après, c’est se balader dans le centre-ville au détour des ruelles où il se passe toujours quelque chose. En revanche, les plages de Valencia, ce n’est vraiment pas mon truc car je ne les aime pas, je préfère prendre la voiture pour aller sur des plages plus sauvages. L’autre aspect c’est de rentrer au pueblo de mes parents et de retrouver la maison de famille tous les week-ends, aller à la bodega, assister aux vendanges, aux fêtes du village et voir les amandiers en fleurs. Toutes ces choses que je n’ai pas connues plus jeune car nous y allions surtout pour les vacances d’été. 

 

Avec Ivan Rakitic à Mestalla
Avec Ivan Rakitić dans les couloirs du stade de Mestalla

 

Tu as été embarqué dans l’aventure du Lepetitjournal Valence. Quels souvenirs en garderas-tu ? 

C’est drôle mais je retiens la fois où Rodrigo Moreno, l’attaquant du Valencia CF m’a fait une accolade dans les couloirs de presse du stade. Je garde aussi un souvenir mémorable de la mascleta tirée par Ricardo Caballer à laquelle j’ai assisté sur le toit de la Mairie pendant les Fallas 2018. C’était sûrement l’une des plus violentes. Et puis il y a la Crida 2019 également pour laquelle j’ai versé ma petite larme face à tant de ferveur. 

Plus globalement, je dirais que Lepetitjournal Valence m’a permis de toucher de près à la culture locale et cela, aucun guide touristique ne pourra l’expliquer car c’est bien trop complexe. Et puis il y a toutes ces rencontres, bien évidemment footballistiques mais également de personnalités du monde valencien comme Pere Fuset par exemple, des personnalités francophones comme Nicolas, Xavier et Angela, Pablo et Alejandro Noguera. Sans oublier les conseillers consulaires qui font un boulot de dingue pour la communauté française et ce quel que soit leur bord politique. Ils ne sont pas assez valorisés alors qu’ils sont toujours là pour aider les Français sur leur temps personnel et de manière bénévole. 

 

Apprendre la langue c’est essentiel, c’est un vecteur essentiel de l’expatriation

 

Si tu devais aller voir le Francisco d’il y a 5 ans avant de partir, que lui dirais-tu ?

Je lui dirais « cela ne va pas être facile, contrairement à ce que tu penses, mais ça va bien se passer, ne t’en fais pas. » Et puis « ne crois pas que c’est gagné parce que tu es espagnol, n’arrive pas en terrain conquis. »

 

Quels conseils donnerais-tu à des francophones qui souhaiteraient s’installer ici ? 

En premier lieu, je leur demanderais s’ils parlent un minimum espagnol. Si la réponse est non, je leur recommanderais de passer par l’Instituto Cervantes, présent partout dans le monde et où l’on peut prendre des cours d’espagnol. Pour moi il faut avoir un minimum de vocabulaire pour s’installer. Apprendre la langue c’est essentiel, c’est un vecteur essentiel de l’expatriation. Il y a une chose qui me sort par les yeux et qui m’insupporte, ce sont les expatriés qui ont cette mentalité colonialiste. Il ne faut pas chercher à venir ici pour retrouver tout ce qu’il y a en France. Le système de santé est différent, le système éducatif est différent, la manière de faire des gens est différente et ce n’est pas à eux à s’adapter aux Français ou aux francophones qui arrivent mais c’est à vous de vous adapter à eux. Malheureusement, la plupart des gens qui arrivent ici sans s’adapter se réfugient derrière des réflexions un peu méchantes sur les différences qu’ils observent avec leur région d’origine. Il faut s’ouvrir et ne pas chercher à retransposer les habitudes françaises. Il faut essayer de comprendre les habitudes des gens, comprendre pourquoi ils mangent à des horaires différents par exemple. Enfin, je leur dirais qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant ce qui est dit sur les réseaux sociaux et sur les groupes Facebook en particulier. Ce n’est pas la meilleure manière pour connaître les procédures pour obtenir son NIE ou trouver la meilleure banque. Plus largement, il faut se prendre un peu par la main et se responsabiliser dans ses choix. Si à la moindre difficulté vous allez sur les réseaux sociaux pour trouver une réponse à vos questions, ce n’est vraiment pas gagné. C’est pourquoi je conseillerais tout simplement de passer moins de temps sur le téléphone, de sortir un peu plus dehors et de partager votre vie avec les gens qui habitent ici pour vivre votre expatriation pleinement. 
 

Shirley Photo Pro

Shirley SAVY-PUIG

Responsable d'édition - Parisienne de naissance mais Valencienne d'adoption depuis sa plus tendre enfance, cette touche-à-tout aime mettre en lumière la culture espagnole et les personnalités francophones de talent.
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