Mercredi 30 septembre 2020
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Delphine Iweins : « Le droit est devenu une arme géopolitique »

Par Déborah Collet | Publié le 23/07/2020 à 18:00 | Mis à jour le 24/07/2020 à 09:32
delphine iweins avocats affaires

Delphine Iweins, journaliste juridique, est partie enquêter sur la profession d'avocat d’affaires, peu connue du grand public. De la Tunisie, à la Russie, à Hong Kong, aux États-Unis, au Brésil ou encore à Singapour, elle livre une série de récits sur "L’influence insoupçonnée des avocats d’affaires", donnant la parole à ces acteurs qui jouent un rôle important mais discret sur la vie économique, politique et sociale de leur pays.

 

Les avocats d’affaires ont une influence politique notamment un rôle dans la construction du droit et du lobbying.

 

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire un livre sur l'influence des avocats d’affaires ?

À l’époque, je travaillais dans un cabinet d’avocat d’affaires. J’ai observé que le grand public et les personnes autour de moi qui ne venaient pas de ce milieu ne savaient pas forcément ce qu’est un avocat d’affaires. Quand nous parlions des avocats, l’image du pénaliste revenait à chaque fois. J’ai voulu voir comment les avocats d’affaires étaient perçus à travers le monde et comment ils pratiquaient leur profession à l’étranger. Je voulais savoir quelles sont les limites que peuvent avoir les avocats d’affaires vis-à-vis de leurs clients et des pouvoirs politiques. De fil en aiguille, je me suis aperçue que les avocats d’affaires n’avaient pas qu’une influence économique. Les avocats d’affaires ont une influence politique notamment un rôle dans la construction de droit et de lobbying. Pendant ce tour du monde, réalisé entre 2012 et 2014, j’ai rédigé des articles, des reportages, des interviews et il me restait de la matière pour écrire ce livre. Au vu de l’actualité et de l’histoire de chaque pays que j’ai visité, je me suis aperçue que les personnes que j’avais rencontrées avaient eu depuis des destins assez extraordinaires. J’ai trouvé que c’était le bon moment de les mettre en avant.

 

Comment avez-vous fait pour enquêter sur l’importance de cette profession aux quatre coins du monde ?

Aux États-Unis, au Brésil et en Tunisie, je n’ai pas préparé mon arrivée. J’ai pris contact et j’ai organisé mes interviews une fois sur place, au fil de l’eau. À chaque fois, j’avais en tête de rencontrer des avocats d’affaires, mais également des universitaires, des étudiants, des juristes en entreprise ou encore des professeurs de droit. À Singapour où la liberté d’expression est très encadrée, j’avais préparé ma visite en prenant contact avec des acteurs clés avant mon départ. Sur place, certaines personnes se sont montrées plus réticentes et j’ai dû en interviewer d’autres. Avant de me rendre en Russie, j’avais identifié certains interlocuteurs que j’ai contactés dès mon arrivée. Sur place, je savais qu’il y avait la barrière de la langue donc j’ai pris des cours de russe pour avoir des bases et briser la glace avec mes interlocuteurs. La plupart de mes interviews étaient réalisées en anglais. J’ai rencontré des expatriés français qui ont pu me mettre en contact avec d’autres personnes.

 

Quel est le rôle des avocats d’affaires et du droit dans la société d’aujourd’hui ?

Dans le chapitre sur les États-Unis, nous voyons que le droit est une arme diplomatique importante et cela ne fera que s’amplifier dans le temps. Le droit et le rôle des avocats d’affaires varient d’un pays à un autre. Par exemple, en Chine et en Russie, le droit est beaucoup plus jeune qu’aux États- Unis ou en France. En Tunisie, il n’existe pas vraiment de culture du droit des affaires, pourtant les avocats d’affaires ont joué un rôle important dans la révolution de Jasmin. Les questions de lutte anti-corruption et de lobbying, tous les rôles sociétaux et civiques vont prendre de l’ampleur au fur et à mesure des années du fait des législations nationales et internationales. 

 

Ce qui est intéressant d’observer est la manière dont les administrations et le pouvoir politique se servent du droit.

 

Comment les États et tout particulièrement leurs dirigeants utilisent-ils le droit ?

Il est intéressant d’observer la manière dont les administrations et le pouvoir politique se servent du droit. C’est ce qu’explique très bien, dans mon livre, le chercheur  Ali Laïdi,  auteur de « Le droit, nouvelle arme de guerre économique ». Comme je l’explique dans mon livre, Hong Kong a sa particularité : son système juridique distinct de celui de la Chine continentale. Aujourd’hui, ce système est en danger et les particularités économiques qui en découlent également.

En Russie, Poutine a récemment réussi à faire voter un changement de constitution par référendum pour pouvoir être réélu. Une fois de plus, ce n’était pas un changement juridique, mais bien politique. Dans mon livre, Cyrille Bret, spécialiste en affaires stratégiques et relations internationales, explique bien ce phénomène autour des sanctions internationales imposées à la Russie et des mécanismes juridiques qui deviennent une arme géopolitique.

A contrario, au Brésil, en 2014, les avocats d’affaires travaillaient sur la loi anti-corruption qui venait d’être votée. Ils s’en sont saisis et c’est devenu un outil à l’origine du scandale Petrobras qui a mené à la destitution de Dilma Rousseff, ancienne présidente de la République fédérale du Brésil et par extension à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir fin 2018.

 

J’ai remarqué que les avocats d’affaires étaient discrets et qu’ils n’avaient pas l’intention forcement d’avoir des relations médiatiques.

 

Vous définissez les avocats d’affaires comme des "artisans de l’ombre de la vie économique, sociale et parfois civique." Pourquoi cette constatation ?

J’ai remarqué que les avocats d’affaires étaient discrets et qu’ils n’avaient pas l’intention forcement d’avoir des relations médiatiques. Prenons comme exemple les mouvements sociaux à Hong Kong en  2019 contre un projet de loi d’extradition vers la Chine continentale. Au tout début de ce mouvement et pour la première fois, le milieu des affaires, dont les avocats d’affaires, s’inquiétait tout particulièrement de ce projet de loi. Or, généralement, c’est le milieu universitaire qui s’en préoccupe davantage, comme pour la révolution des parapluies de 2014 à Hong Kong. Les médias n’ont pas parlé des avocats d’affaires mais du milieu des affaires, regroupant les banquiers, les chefs d’entreprise et d’autres acteurs. Autre exemple, durant la révolution tunisienne, nous avons beaucoup entendu parler des universitaires et non pas des avocats d’affaires qui ont pourtant joué un rôle crucial.

 

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Déborah Collet

Spécialisée en communication et dans les relations médias, elle est aujourd’hui journaliste au sein de la rédaction internationale.
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