Vers une privatisation de l’eau en Italie

Par Le Petit Journal de Rome | Publié le 23/02/2022 à 15:37 | Mis à jour le 23/02/2022 à 15:41
Sigle ACEA Italie

Le 4 novembre dernier, le conseil des ministres approuvait un projet de loi « concurrence ». Un des principaux points de cette décision concerne la gestion du réseau de l’eau italien, les opposants à cette proposition y voyant une tentative de privatisation de l’eau.

 

Un projet de loi dans l’esprit de la concurrence

3 mois plus tard, ce projet de loi « concurrence » n’a pourtant toujours pas été traduit en texte de loi, l’examen de la loi finance pour l’année 2022, la vague omicron ainsi que les élections présidentielles italiennes bouchant le calendrier du gouvernement. Visant à « supprimer les obstacles réglementaires à l'ouverture des marchés », il repose sur l’idée selon laquelle une concurrence accrue engendre des bénéfices aux consommateurs. Soutenu par l’Union Européenne et l’Autorité anti-trust italienne, cette proposition ouvre donc la porte à des acteurs privés dans la gestion des eaux des municipalités italiennes. Cette initiative n’est pourtant pas nouvelle. Mario Draghi déployait ce projet dès aout 2011, en compagnie du Président de la BCE Jean Claude Trichet et alors qu’il était président de la Banque Centrale italienne, expliquant qu’ « une stratégie de réforme globale, radicale et crédible est nécessaire, y compris la libéralisation complète des services publics locaux et des services professionnels. Cela devrait s'appliquer en particulier à la fourniture de services locaux par le biais d'une privatisation à grande échelle". Toutefois, si les deux hommes s’adressaient en ces termes au gouvernement italien, les Italiens avaient justement choisis de rejeter l’ouverture à la concurrence des systèmes de gestion des eaux italiens deux mois plutôt.

 

Une proposition refoulée en 2011, mais des actionnaires privés déjà présents sur le marché

Le 12 et 13 juin 2011, les Italiens sont appelés à se rendre aux urnes pour voter quatre propositions issues d’initiatives citoyennes (ayant recueillies plus de 500 000 signatures). Les deux premières visaient à abroger deux décrets permettant respectivement la privatisation des services de l’eau et l’obligation d’un prix de l’eau garantissant des bénéfices aux entreprises investissant dans le secteur. Ces deux propositions sont largement adoptées, avec plus de 90% des suffrages exprimés et un taux de participation supérieur à 50% (condition nécessaire pour la validation du scrutin). Pourtant, malgré cette consultation citoyenne de grande ampleur, il semble que les gouvernements italiens successifs n’aient jamais réellement appliqué ces demandes. Décentralisée, la gestion de l’eau italienne relève du domaine de chaque municipalité, qui contacte des sociétés financées souvent en partie par des investisseurs privés. Ainsi, le changement de statut de l’entreprise ACEA, qui s’occupe de la gestion des eaux à Rome, en 1992 afin de devenir une SPA (Société par actions), a permis à de nouveaux actionnaires privés tels que Suez d’entrer au capital de la compagnie italienne.

 

Une opposition toujours active

Ce projet de loi continue de rencontrer de nombreuses résistances aujourd’hui, qui prennent justement pour exemple ACEA. Bien que possédée à 51% par la municipalité romaine, l’entreprise ne répond plus seulement à des intérêts de services publics mais également financiers depuis son introduction dans la Bourse de Milan à la fin des années 2000. Ainsi, durant le confinement, les factures d’eau ont augmenté sans que les usagers n’aient pu profiter d’une amélioration des services. Par ailleurs, WWF Abruzzes dénonce l’augmentation du coût annuel moyen de l’eau dans la région, passé de 215 euros en 2011 à 409 euros en 2020. Les opposants à ce projet de loi s’appuient également sur des rapports de l’ONU, qui insistaient en 2011 sur le fait que « dans le cas de l’eau, il n’existe pas de relation claire entre sa valeur et son prix », ce dernier reflétant plus les stratégies de l’entreprise en charge de sa gestion que le service réellement apporté. Mateo Salvini déclarait à Dinamo Press il y a un an que "la finance a bien compris que l'eau sera une denrée de plus en plus rare en raison du changement climatique et a décidé d'y investir, car elle prendra de la valeur et pour cette raison, elle peut être au centre d'un produit financier spéculatif". Pourtant, les difficultés du réseau de l’eau italien sont bien réelles. L'Institut d'études politiques internationales (Ispi) pointait en mai dernier "le manque d'épurateurs, l'inefficacité des systèmes d'égouts, les difficultés d'élimination des boues et l'inadéquation des barrages", dans le sud de l’Italie, en grande partie dû à un manque d’investissement et une organisation moindre. Le public peut-il répondre à cette problématique ?

A cette question, deux camps semblent s’affronter. Les défenseurs d’un réseau d’eau public espèrent que le Plan National de résilience et de reprise italien (PNRR) est une formidable opportunité pour investir massivement dans le réseau, tandis que l’autre camp compte sur l’ouverture à la concurrence pour améliorer le système. En tout cas, les politiques devront marcher sur des œufs sur ce sujet sensible qui avait mobilisé plus de 27 millions d’Italiens en 2011.

 

Clément Lefebvre

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Marie Astrid Roy

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