Croissance, emploi, démographie, logement : derrière la performance macroéconomique, l’économie espagnole avance sur une ligne de crête. Entre moteurs solides et tensions persistantes, ce nouveau cycle interroge la capacité du pays à transformer la croissance en bien-être durable. Analyse.


C’est un seuil symbolique que peu de pays ont franchi. Pour la première fois de son histoire, l’Espagne dépasse les 2.000 milliards de dollars de produit intérieur brut (PIB), se hissant au 12ᵉ rang des économies mondiales, selon les dernières estimations du Fonds monétaire international.
Un record salué par le gouvernement, qui consacre le retour en force de l’économie espagnole après la parenthèse du Covid. Reste toutefois une question, plus prosaïque : que dit réellement ce PIB géant du niveau de vie des habitants, et de celui des expatriés installés dans le pays ?
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PIB : l’Espagne franchit le seuil symbolique des 2.000 milliards de dollars
Avec un produit intérieur brut estimé à 2.040 milliards de dollars début 2026 – soit environ 1.600 milliards d’euros –, l’Espagne franchit un seuil longtemps réservé à une poignée de pays. Seules treize économies dans le monde dépassent aujourd’hui ce niveau de production annuelle.
Le chemin parcouru en un peu plus de vingt ans est frappant. En 2003, le PIB espagnol atteignait à peine 1.000 milliards de dollars. Il a depuis doublé en valeur nominale, à prix courants, selon la méthodologie du FMI, propulsant l’Espagne au rang de quatrième économie de la zone euro, désormais devant le Mexique, l’Australie ou la Corée du Sud.
Une croissance espagnole plus rapide que celle de la zone euro
L’entrée de l’Espagne dans ce « club des 2.000 milliards » s’appuie sur une dynamique économique forte. Selon les données de l’Institut national de la statistique (INE), le PIB a progressé de 2,8 % en 2025, après 3,5 % en 2024.
Un rythme largement supérieur à celui de la zone euro, dont la croissance s’est limitée à 1,5 % sur l’année, et qui place l’Espagne parmi les économies avancées les plus dynamiques du moment.
Cette progression s’explique d’abord par la vigueur de la demande intérieure : une consommation des ménages en hausse de 3,4 %, un rebond marqué de l’investissement (+6,3 %), porté par les biens d’équipement et la construction, et un marché du travail en pleine effervescence. L’Espagne a ainsi atteint un record de 22,46 millions d’emplois, tandis que le taux de chômage est repassé sous la barre des 10 %, une première depuis 2008.
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Un PIB qui ne dit pas tout
Pour autant, un PIB élevé ne dit pas tout du niveau de vie. Si l’Espagne s’est hissée parmi les grandes puissances économiques, son PIB par habitant ne la place qu’autour de la 42ᵉ position mondiale.
Selon les projections du FMI, il dépasserait les 40.000 dollars, mais resterait en deçà de celui de plusieurs pays européens. En cause, avant tout, la démographie : près de 50 millions d’habitants aujourd’hui, plus de 52 millions attendus à l’horizon 2030, autant de bouches à nourrir et de salaires à répartir.
La croissance espagnole repose en grande partie sur un modèle dit extensif, alimenté par l’augmentation de la population active et une création d’emplois massive. Depuis 2023, près de 1,9 million de postes ont vu le jour, contribuant largement à la progression du PIB.
Mais ce moteur a ses limites. S’il soutient les performances macroéconomiques, il diffuse moins vite vers les salaires réels et accentue certaines tensions structurelles. La plus visible concerne le logement : l’offre peine à suivre une population en hausse de plusieurs centaines de milliers de personnes chaque année, ce qui nourrit la flambée des prix et rend l’accès au logement toujours plus difficile, en particulier dans les grandes métropoles.
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Digitalisation et renouvelables, nouveaux moteurs de l’Espagne
La nouveauté de ce cycle de croissance tient toutefois à la diversification du modèle économique espagnol. Longtemps arrimée au tourisme et à l’immobilier, l’économie du pays a accéléré sa mue sous l’effet des fonds européens Next Generation.
Ces dernières années ont ainsi été marquées par une montée en puissance de la digitalisation, y compris dans les services, la santé ou les administrations, par un déploiement massif des énergies renouvelables – qui représentent désormais plus de 55 % du mix électrique national – et par une intégration progressive de l’intelligence artificielle dans les services avancés, la logistique ou la gestion des infrastructures.
Ce virage productif renforcerait la compétitivité du pays, réduirait sa dépendance énergétique et soutiendrait la création d’emplois qualifiés, dessinant les contours d’une croissance moins dépendante de ses moteurs traditionnels.
Une puissance économique à concrétiser
Les perspectives demeurent favorables, même si la concurrence s’intensifie. Le FMI évoque un possible dépassement de l’Espagne par le Mexique à l’horizon de la prochaine décennie, un scénario encore débattu. Quoi qu’il en soit, l’économie espagnole devrait se maintenir durablement parmi les quinze premières au monde.
Une certitude s’impose néanmoins : l’Espagne n’est plus le maillon faible de l’économie européenne. Elle en est devenue l’un des moteurs. Reste désormais l’essentiel : faire descendre cette puissance macroéconomique dans la vie quotidienne, en la traduisant en gains tangibles de pouvoir d’achat, d’accès au logement et de qualité de vie.
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