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L’Espagne est-elle un pays laïc ? 

Par Alexandra Pichard | Publié le 05/06/2018 à 21:11 | Mis à jour le 05/06/2018 à 21:23
Photo : CC0 Creative Commons
espagne laïque

Selon la Constitution espagnole, "aucune confession n’a le caractère de religion d’Etat". Pourtant, le 2 juin dernier, la prise de fonction de Pedro Sánchez, sans Bible ni crucifix, autant de signes religieux qui étaient jusqu’alors de mise, a constitué une première dans la démocratie espagnole et l'intention n'est pas passée inaperçu. 

Le nouveau président a clairement entendu faire passer un message en incarnant la laïcité d’Etat qu’il entend représenter, dans l’optique de mettre fin à des "privilèges hérités du passé", selon lui. 

Da fait, même si l’article 16.3 de la Constitution espagnole de 1978 pose qu’"aucune confession n’a le caractère de religion d’Etat", les symboles catholiques et les avantages de l’Eglise, liés à l’histoire du pays, sont encore nombreux en Espagne. Les fêtes et jours fériés d’origine catholique remplissent le calendrier officiel, avec notamment la Semaine Sainte à Pâques. La société est encore majoritairement catholique, même si depuis le début du XXIe siècle, une sécularisation très rapide est à l’œuvre en Espagne. Selon l’étude "Laïcité en chiffres 2017" de la Fondation Ferrer i Guardia, les jeunes non-croyants (53,5%) ont pour la première fois dépassé ceux qui croient en un Dieu. Seulement 22% des mariages ont été célébrés selon le rite catholique, alors qu’il y a presque 20 ans, les trois quarts étaient célébrés par l’Eglise. L’Espagne est un des pays européens qui s’est laïcisé le plus rapidement, en seulement 20 ans. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette sécularisation, selon le sociologue Javier Elzo, qui affirme que l’étape franquiste, où le catholicisme était la religion d’Etat et sa pratique était obligatoire, a provoqué une réaction des Espagnols, notamment des jeunes, qui associent la religion à la droite ou l’extrême droite conservatrice. La place donnée à la femme par l’Eglise a également été selon lui un facteur clé du passage d’une religion "de masse" sous le franquisme à un culte de conviction personnelle. 

 

L’Espagne est un des pays européens qui s’est laïcisé le plus rapidement

 

Cependant, dans la loi et les institutions publiques, la laïcité a encore du mal à s’imposer. Il existe encore des accords entre l’Etat espagnol et le Saint-Siège, souscrits en 1979 dans la continuité du Concordat entre le régime franquiste et l’Eglise, qui concernent la justice, l’enseignement et la culture, l’assistance religieuse dans les forces armées et le domaine économique. A tous les échelons de la sphère publique, l’article 16.3 de la Constitution se voit souvent enfreint par les représentants de l’Etat, qui jurent sur la Bible, arborent des croix dans les mairies ou assistent à des événements religieux dans le cadre de leur fonction. L’Espagne n’est donc pas un pays laïc, au sens idéologique du terme, qui entend que la religion soit reléguée à une affaire personnelle et privée, qui n’a pas sa place dans les affaires publiques, comme l’école par exemple. En effet, dans l’enseignement public comme privé, la loi LOMCE entrée en vigueur en 2015, prévoit que les élèves puissent choisir des cours de Religion catholique, qui comptent dans leur moyenne générale au même titre que les mathématiques par exemple.

 

La loi LOMCE entrée en vigueur en 2015, prévoit que les élèves puissent choisir des cours de Religion catholique, qui comptent dans leur moyenne générale au même titre que les mathématiques par exemple

 

Dernièrement, un décret de la Communauté de Madrid prévoit de donner la possibilité aux candidats du Bachillerato de choisir la religion comme option, une note qui influencera leurs résultats et donc leur entrée en études. Tous les établissements de la région seront donc obligés d’enseigner cette option. Les élèves dans le secondaire public sont donc de plus en plus nombreux (40%) à choisir la matière, jugée plus simple que la matière "Valeurs éthiques" par exemple, autre option enseignée par des professeurs de philosophie qui notent de manière plus exigeante. Le Congrès espagnol a demandé en février dernier au Gouvernement de retirer la matière Religion de l’offre pédagogique, pour garantir la laïcité du système éducatif. 

 

 

Le domaine juridique est l’autre terrain de lutte principal pour la laïcité. En effet, le Code Pénal condamne toujours le délit de blasphème, hérité de la dictature, et dénoncé par de nombreux juristes espagnols. La dernière condamnation en date est celle d’un ouvrier de Jaén avec une amende de 480 euros pour avoir diffusé un montage de son visage avec la couronne d’épines de Jésus Christ. Il n’y a même pas eu de procès, car la Défense a choisi de trouver un accord avec le parquet pour éviter une peine supérieure, qui peut aller jusqu’à 6 ans de prison et peut-être influencée par les croyances des juges. Pour Patricia Laurenzo, professeure de Droit Pénal et experte en délits de haine, "dans un Etat aconfessionnel l’existence d’un tel délit qui protège spécifiquement la religion n’est pas justifiée, quand il existe déjà des délits généraux comme celui de contrainte ou d’atteinte à l’honneur qui protège déjà la liberté religieuse". En 2014, trois féministes qui défilaient avec une vulve parée d’une cape bleue lors de la manifestation du 1er mai ont écopé de chacune 3.000 euros d’amende, pour "raillerie du dogme de la sainteté et de la virginité de la Vierge Marie". En Espagne, la religion majoritaire, liée aux fondements historiques et culturels, bénéficie encore d’une attention particulière et d’avantages spécifiques.  

1 Commentaire (s)Réagir
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Royannais mer 06/06/2018 - 07:57

C'est un peu tout mélangé votre affaire. Jamais la laïcité n'a jamais signifié que la religion devait être une affaire privée. Ainsi, si la loi de 1905 (par exemple) ne reconnaît aucun culte, elle garantit non seulement la liberté de conscience (en effet personnelle) mais aussi encadre la liberté de culte (par définition acte public et collectif). La laïcité, c'est la neutralité de l'Etat et de ses administrations, non celle certes des individus, pas plus que celle des associations, groupements, institutions, etc. C'est un droit de pouvoir s'associer pour des motivations religieuses (écoles, hôpitaux, services sociaux et d'entraide, congrégations religieuses, etc.) et ses groupements doivent être reconnus comme groupements par la loi, ne serait-ce que pour obtenir un statut dans la société (à quel régime fiscal doivent-ils se soumettre, ou règles éducatives, sanitaires, etc.). Voilà la laïcité, l'Etat qui s'interdit, parce que neutre, de se mêler d'affaires religieuses dans la seule limite du respect de l'ordre public et devrait-on ajouter de la santé des personnes (lutte contre les dérives sectaires). Enfin, le recul sociologique du christianisme n'est pas une affaire de laïcité mais de sécularisation. La laïcité est un concept politique, la sécularisation un concept sociologique. Du coup, la prestation de serment d'un chef de gouvernement sans connotations religieuses est certes rendue possible par la sécularisation, mais relève de la laïcité de l'Etat, non de la sécularisation ou, en particulier, de la déchristianisation. C'est dans sa vie qu'un responsable de l'Etat et tout membre des administrations doit distinguer le privé et le public, et non la religion qui devrait être privée et non publique. Il peut aller à la messe (au culte, à la synagogue ou à la mosquée, etc.) en dehors de l'exercice de ses fonctions. Il doit sans doute y aller aussi dans l’exercice de ses fonctions si le devoir l'y appelle car il ne peut manifester ses convictions personnelles, dans ce cadre institutionnel, ni pour certes, ni contre non plus. Une précision. Je m'étonne que vous n'en parliez pas, parce que là, vous auriez pu trouver des arguments pour interroger la laïcité de l'Espagne, même si l'interprétation du fait est très délicate. L'Espagne est un Etat non-confessionnel et en ce sens laïc. Il y a cependant une mention de l'Eglise Catholique dans la Constitution. Il n'est cependant pas certain que ce sot une atteinte à la laïcité dans la mesure où pour tous, et d'abord pour les non-croyants et croyants d'autres religions, la liberté de culte ou de non culte est respectée (et c'est le cas), et qu'aucune discrimination n'est faite sur des critères d'appartenance ou non appartenance religieuse (c'est aussi le cas).

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