Mercredi 22 septembre 2021
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L’histoire du pont de Londres déplacé dans le désert de l’Arizona

Par Stéphane Germain | Publié le 03/02/2021 à 09:33 | Mis à jour le 05/02/2021 à 00:36
Photo : Michael Jefferies - CCSearch
Pont Londres déplacé Arizona

Dans les années soixante, un entrepreneur américain souhaite faire prospérer Lake Havasu City, une ville qu’il édifiait alors dans le désert de l’Arizona. Pour ce faire, il mise sur l’acquisition de l’illustre London Bridge, voué à être détruit.

 

En 1967, le Common Council of the City of London décide de mettre aux enchères le London Bridge. Le pont de pierre bâti en 1831 s’enfonçait dans le sol, ne supportant plus le poids et la fréquence du passage automobile, inexistant lors de sa construction. Plutôt que d’être détruit, il est alors remporté par un entrepreneur ayant fait fortune dans le commerce de tronçonneuses, Robert P. McCullochs, proposant une enchère à 2 460 000 dollars.

 

Le projet fou d’un entrepreneur déjanté ?

Après avoir déboursé un million de dollars pour l’acquisition de Lake Havasu City, l’entrepreneur natif du Missouri souhaitait rendre sa ville attractive et rentable. En 1968, lorsqu’il prit la décision d’acquérir le London Bridge et de le faire transporter jusqu’aux Etats-Unis, pour beaucoup, cette décision relevait du caprice ou du coup de folie. En 1971, l’affaire se répandit et fut connue sous le nom de la « folie de McCullochs ». Une rumeur circula d’ailleurs à l’époque, contribuant à le discréditer, laissant soupçonner que McCullochs se serait fait avoir par l’Angleterre, croyant en fait acheter le Tower Bridge.

Pour autant, il est indiscutable que pour l’époque, McCullochs semblait avoir perdu l’esprit. Le riche entrepreneur remporta d’ailleurs l’enchère en ajoutant 60 000 dollars à son offre de départ, correspondant à 1000 dollars supplémentaires par année de l’âge qu’il avait à l’époque. Il fit ce curieux geste spontanément, alors même que la concurrence pour acquérir le London Bridge était…quasiment inexistante. Dans une interview donnée au Chicago Tribune Magazine, il plaisanta « j’avais besoin du pont, mais même si ça n’avait pas été le cas, je l’aurais acheté quand même ». Si, à l’époque, la folie de l’entrepreneur face à l’ampleur du projet fit lever plus d’un sourcil, la suite de l’histoire finit par lui donner raison.

 

Brique par brique, le pont traverse l’Atlantique

Lake Havasu City fut bâtie de toutes pièces par McCullochs sur la rive Est du fleuve Colorado, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Située près des pics rocailleux des plaines de sable brûlant de l’Arizona, au beau milieu d’une flore aride, la ville nouvelle se trouve à sept heures de route de Los Angeles. Long de 72 km, le lac Havasu fait aujourd’hui barrage au grand fleuve de l’Amérique du Nord. Dans ce climat aride où les températures avoisinent régulièrement les 50 degrés, le pont Londonien dénotait nettement. Sa construction européenne du milieu du XIXe siècle tranchait avec les rochers rougeâtres du comté de Mohave. C’était là d’ailleurs tout le génie du plan de McCullochs : faire du London Bridge une attraction, une étrangeté britannique au beau milieu du désert américain.

Faramineux, le projet de McCullochs a demandé une organisation et un budget de grande ampleur : au total, l’opération de déplacement du London Bridge s’éleva à 7 millions de dollars, sept fois plus que ce que l’achat de la ville de Lake Havasu avait coûté au magnat du Missouri. Les travailleurs sur le projet commencèrent alors à s’atteler à la tâche colossale qui leur faisait face dès 1968. Véritable sacerdoce, le projet de déplacement du London Bridge s’étala sur trois années entières.

Au commencement, chaque bloc de pierre fut séparé, puis étiqueté manuellement en indiquant l’arche, la rangée et la position. Ensuite, le pont fut démantelé avant d’être empaqueté et stocké dans des caisses qui furent envoyées jusqu’à Long Beach, en empruntant le canal du Panama. Alors, une foule de véhicules débarquèrent sur le continent et quittèrent la Californie, alourdis de pierres et de divers morceaux du pont, pour les acheminer jusqu’en Arizona, à Lake Havasu City.

 

Reconstruction du pont et inauguration ostentatoire

Pour s’assurer que le pont serait désormais résistant aux contraintes modernes, seul l’extérieur du London Bridge fut conservé. L’intérieur, le squelette, fut renforcé de béton armé. Chaque brique retrouva par la suite sa place. Chacune des 10 000 briques retrouva son emplacement exact, pour recouvrir la moderne armature de sa peau d’origine. Le London Bridge fut rapiécé, surplombant un canal creusé auparavant sous les ordres de McCullochs, pour que le pont enjambe un point d’eau. Dans cet environnement créé de toutes pièces, les briques grises du London Bridge semblaient bizarrement être ce qu’il restait de plus authentique dans cette nouvelle ville, au milieu des plaines brûlantes et ocres de l’Arizona.

Le 10 octobre 1971, l’attraction qu’était devenue le London Bridge ouvrit ses portes au public. La grandiloquente cérémonie d’ouverture inclut des feux d’artifices, des fanfares, des montgolfières. Cette même soirée, un banquet frugal fut servi. Au menu : homard et bœuf rôti. Le maire de Londres fit également le déplacement pour assister à l’inauguration. Vêtu de noir dans sa ténue cérémonielle, il arriva accompagné d’un porteur d’épée, du chanteur Robert Mitchum et de l’acteur Dan Rowan. Entouré du star-system Américain et de la haute politique britannique, McCullochs avait réussi son coup d’éclat.

« La folie de McCullochs » n’en était finalement pas vraiment une, puisque la ville passa d’une population de quelques centaines d’habitants à plus de 10 000 en 1974. En 1975, la chambre du commerce de la ville dévoila que le pont avant attiré près de deux millions de visiteurs l’année précédente. L’insolite manœuvre du London Bridge se révéla alors vertueuse et permit à Lake Havasu City de prospérer, jusqu’à devenir encore aujourd’hui un des lieux favoris des américains pour les vacances de printemps. Long live McCullochs ?

 

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Stéphane Germain - Journaliste

Stéphane Germain

Rédactrice en chef associée LPJ Londres. Journaliste passionnée et inlassable curieuse.
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