Le trompe l’oeil Jimmy Savile : comment un pédophile a trahi son monde pendant 40 ans

Par Florise Vaubien | Publié le 10/05/2022 à 15:35 | Mis à jour le 10/05/2022 à 15:50
Photo : Gwydion M. Williams - Flickr
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Le dernier documentaire Netflix “A British Horror Story” revient sur le plus grand scandale de pédophilie du Royaume-Uni : l’affaire Jimmy Savile. Une oeuvre fondamentale pour comprendre comment une célébrité est devenue intouchable malgré les nombreuses décononciations.

 

On le disait incontournable, attachant et excentrique. De son vivant, du moins. Accusé après sa mort de crimes pédophiles, de viols et d’agressions sexuelles sur des centaines de victimes, le présentateur TV Jimmy Savile laisse aujourd’hui un héritage emprunt d’un dégoût certain et unanime pour les Anglais qui l’ont tant chéri. Mais il fut un temps, l’aura de l’icône britannique revêtait presque des allures prophétiques. Conseiller du Prince Charles et décoré par la Reine sur les demandes insistantes de Margaret Thatcher, ami du pape Jean-Paul II, président de prestigieuses institutions, intime de la police ou mine d’or pour les productions, la star de la télévision a bâti un empire riche de soutiens lui forgeant une armure si dense qu’elle sera responsable de décennies d’omerta.

 

 

 

Savile, l’idole idéale

Ancien mineur, catcheur, animateur, et DJ, Jimmy Savile a su user de ses multiples facettes pour percer dans les années 60, une époque marquée par des bouleversements sociétaux, démographiques et culturels majeurs en Grande-Bretagne. Né en 1926 dans le Nord du pays, ce personnage haut en couleurs, qui avoue sans retenue “aimer les jeunes filles et les projecteurs”, a grand soif de succès au moment où la Pop Music devient la nouvelle forme d’expression dominante de la jeunesse.

 

Franc-parler, humour décalé et attitude anticonformiste… Cet amateur de rock et de blagues provocatrices fait mouche parmi les Britanniques. Issu d’une famille modeste, le célèbre DJ à l’accent authentique de Leeds casse l’éternelle image du présentateur distant et élitiste. Un personnage original bienvenu dans un paysage audiovisuel animé par un fort besoin de renouveau alors que le mouvement hippie change le paradigme du divertissement de masse.

 

Dans ce contexte de libération des mœurs et pressées par la génération des baby-boomers, les boîtes de production n’ont d’autres choix que de se renouveler. En Savile, les grands patrons de la BBC venaient de dénicher la star idéale pour un public jeune et progressiste tout en maintenant l'intérêt de l’audience familiale anglaise.

 

Jimmy Savile, c’est donc en premier lieu une personnalité à contre-courant de la culture télévisuelle, arrivée au bon moment au bon endroit, et surtout, avec les bons programmes. “Teen and Twenty Disc Club”, “Savile's Travels”, “Jim'll Fix It” ou encore la très célèbre émission de hit-parades “Top of the Pops”… Autant de shows à succès qui lui permettent de maintenir plus de “40 ans de règne audiovisuel”, décrivent nos confrères de La Libre.

 

“Jimmy était le frère de sang, le cousin de tous les Britanniques”

Chaque semaine, l’animateur réunit pas moins de 40 millions de téléspectateurs, sur une population de 55 millions d’Anglais … Soit plus de 72% de la population totale. Une popularité quasi absolue. “Jimmy était le cousin, le frère de sang de tous les Britanniques”, décrit le reportage signé Rowan Deacon, sorti en avril dernier sur Netflix. Il en devient “difficile d’imaginer à quel point il était connu et aimé : il a bercé notre enfance”, insiste le journaliste dans son documentaire “Savile : A British Horror Story”. “Christique. Un croisement entre Jésus et le Père Noël”, renchérit Tina, Davey, ancienne collègue de la BBC. Même le prince Charles se laisse séduire par le DJ déjanté, qui devient rapidement son conseiller politique et personnel. Il l’aide notamment à gérer sa communication dans les périodes de crises, comme lors de l'attentat de Lockerbie, qui fait 270 victimes et émeut tout le pays.

 

Le nordiste est partout, jusqu’à Buckingham Palace, et se surinvestit dans des œuvres charitables au profit d’établissements hospitaliers notamment. Au total, il lève des fonds pour un montant estimé à 40 millions de livres. Un record, là aussi. Une générosité qui lui vaudra d’être décoré en 1990 par la reine de “l'ordre pro Merito Melitensi”, la plus haute distinction de l’empire britannique, après les multiples demandes de l’ancienne Première ministre, Mme Thatcher. La même année, il est également nommé chevalier commandeur de Saint-Grégoire le Grand par le pape Jean-Paul II.

 

Plus de 400 victimes recensées dans le monde

Et puis le rideau tombe : dix mois après la mort de l'icône tant aimée, décédée en 2011 à l’âge de 84 ans, une avalanche de dénonciations sort dans la presse : plus de 400 personnes déclarent avoir été agressées sexuellement par Jimmy Savile. Elles étaient toutes âgées entre 5 et 75 ans. D’autres allégations parlent d’enfants à peine âgés de 2 ans. Impossible, scandent certaines voix contestataires dans un premier temps. Mais les investigations des autorités mènent à des conclusions tellement accablantes qu’elles feront rapidement taire les derniers sceptiques.

 

“Il y a toutes sortes d’infractions : de l’attouchement sexuel au viol en passant par l’attentat à la pudeur”, confirme la police. L’Angleterre est en état de choc. L’île est “tétanisée”, comme le relate L’Obs. Savile profitait des studios de la BBC et de “ses activités caritatives dans les maisons de retraite, les hôpitaux, les foyers pour mineurs, et même les morgues”, pour agresser ses victimes. “Des enfants, filles ou garçons, des personnes âgées, des malades", ou encore “des internés dans des asiles psychiatriques”. Pire, on apprend que près de 250 plaintes avaient été déposées contre lui et qu'elles sont toutes “restées lettre morte”, poursuit l’hebdomadaire. Les premières accusations remontent même à 1955. Peur d’être traitées de menteuses, certaines victimes expliqueront que, pendant longtemps, elles avaient eu peur de parler publiquement, intimidées par cet homme de pouvoir et ami des plus grandes personnalités publiques.

 

Toujours est-il que “rien n’est définitif à part la mort et les taxes” : il est trop tard. Savile est mort paisiblement dans son appartement de Leeds, endormi dans son lit, avec les doigts croisés. Comme si ce fervent catholique craignait le terrible jugement qui l’attendait. Un procès est exclu. Il ne reste plus que les leçons à tirer de ce scandale criminel qui aurait pu éclater bien plus tôt.

 

“La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas”

En effet, dès 1990, des rumeurs sortent dans les colonnes du Sunday Express. La journaliste Lynn Barber rapporte que “beaucoup de collègues de Savile lui ont confié qu’il aimait les jeunes filles”. “Des bruits de couloirs très répandus à l’époque”, confirme la professionnelle, mais faute de preuves, son article ne fera pas plus d’échos. De même pour les multiples dérapages en direct ou confirmés par de nombreux témoins. Savile disait souvent qu’il n’était pas intelligent mais rusé, et que cela lui permettait “d’éviter les faux pas” de justesse. En effet, il manque de créer la polémique plus d’une fois, mais arrive toujours à faire passer ses mots douteux pour de l’humour cynique et innocent.

 

“Je me punis seulement en compagnie de jeunes filles. En me comportant en goujat au lieu d’être gentil avec elles. je les serre fort et elles disent ‘aïe’ !” avait lancé la star du petit écran dans un interview lunaire mené par le reporter Phil Tibenham. “Une fois, il est arrivé en réunion en disant qu’il venait de faire l’amour avec trois filles de 14 ans. Il en avait 45 à cette époque. Mais personne n’a réagi”, se souvient un ancien collaborateur de la BBC dans le documentaire Netflix. “On acceptait de Jim des choses que l’on considérait normales alors qu’elles ne l’étaient pas”, conclut aujourd'hui avec recul Sylvia Nicol, secrétaire médicale au Stoke Mandeville Hospital. Quant aux victimes qui ont tenté de le dénoncer pendant des décennies, elles ont toutes été ignorées ou intimidées, d’après les enquêtes de la presse.

 

Comment une telle inertie a-t-elle été possible ? La libération des mœurs, le sexisme latent, le déni collectif ? Les premières analyses de cette affaire hors norme pointent surtout la négligence, voire la complicité, des patrons de la BBC et la police, en particulier celle du West Yorkshire, dont certains dirigeants étaient proches du mis en cause. Elle sera vivement critiquée pour ne pas avoir enregistré une lettre de dénonciation envoyée à leurs services des années plus tôt. Des investigations expliqueront plus tard que leurs officiers ont fait une “mauvaise gestion des informations”. Sans plus d’explications. Ni condamnations. Quant aux médias, la sidération et la honte règnent. Du côté de la BBC, les dirigeants ne seront jamais inquiétés par la justice, une enquête interne concluant que la chaîne n'aurait juste pas dû annuler la diffusion d’un reportage dénonçant les crimes de Jimmy Savile avant sa mort.

 

“Tout était là, mais on est passé à côté. Les journalistes, nous avons manqué à notre devoir envers la nation. On aurait dû le coincer et on a loupé le coche”, regrette encore aujourd’hui Andrew Neil. Comme de nombreux Britanniques, il blâme les 40 ans de silence. La masse de rumeurs. Les accusations à répétition. Les plaintes oubliées. La sidération face à ce qui semblait si évident. Et quatre décennies de crimes et de vices cachés par le strass, les paillettes, le succès et le pouvoir. Un trompe l'œil sordide qui illustre bien le triste adage formulé par Baudelaire : “La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas”.

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