“The Good Chap”, ce leader britannique exemplaire : une espèce éteinte ?

Par Stéphane Germain | Publié le 11/02/2022 à 13:06 | Mis à jour le 11/02/2022 à 13:37
Photo : Rene Bohmer
good chap Boris Johnson leader britannique disparition

La démocratie britannique est largement associée à la probité. Cette éthique a fait émerger nombre de leaders forts en lesquels le peuple avait relativement confiance. Un modèle de gouvernance qui semble mis à mal depuis plusieurs années.

 

Historiquement, la figure du « Good Chap », familièrement « le bon gars », encadre le pouvoir en définissant ce que serait un homme politique respectable et moral. Contrairement à d’autres pays européens comme la France, le droit britannique se fonde moins sur une constitution écrite et codifiée que sur des jurisprudences et des conventions formant une sorte de « constitution tacite. » Au Royaume-Uni, il est attendu des politiciens qu’ils reflètent ce fair-play britannique en dehors de toute surveillance légale. Au XIXe siècle, le premier ministre William Ewart Gladstone résumait ainsi la chose : « La constitution britannique repose plus fortement qu’aucune autre sur le bon sens et la bonne foi de ceux qui l’exercent ».

 

Entre en scène le « Good Chap » : un homme ou une femme qui agit pour l’intérêt public, est intègre, rend des comptes et fait preuve aussi bien de leadership que d’honnêteté. C’est la figure du politicien qui démissionne lorsqu’il a fauté (ou présumément fauté), qui prend des décisions désintéressées... bref : qui incarne un certain code de conduite, une haute éthique morale.

 

Problème : cette figure, qui permet au Royaume de s’alléger d’une norme suprême de droit - la Constitution -, est, semble-t-il, de moins en moins incarnée par l’élite politique britannique actuelle. Boris Johnson en figure de proue de cette dégringolade. 

 

« On a cru en la capacité des politiciens à se comporter correctement »

D’aucuns épinglent un amoindrissement du rôle de cet archétype, principalement depuis le Brexit. Theresa May, pressant ensuite le parlement en dépit d’échecs historiques face à ses propositions de deals jugés trop stricts, n’est pas franchement venue corriger cette impression.

 

Andrew Blick et Peter Hennessy, deux penseurs de l’histoire politique et constitutionnelle, analysent le climat actuel à la lumière de cette mythologie gouvernementale. Ils estiment que la constitution tacite ne s’adapte que trop mal à l’époque ainsi qu’à la perte d’indépendance des journalistes et des décisionnaires, pressés par des lobbies divers et variés. Ou plutôt, le peuple n’a pas pu (ou su ?) rappeler à ces dirigeants ce principe d’exemplarité du bon gouvernement comme le Royaume-Uni en eut le secret historique. Ou bien encore, le système moral sous-entendu dans la figure du « Good Chap » était défectueux depuis le début et les britanniques en payent désormais les frais... Quoiqu’il en soit, la conclusion est la même : Hennessy estime que, là où une constitution formelle s’imposerait comme garde-fou des principes-clefs de la gouvernance et des institutions, « à la place, au Royaume-Uni, on a cru en la capacité des politiciens à se comporter correctement, d’eux-mêmes. » Ben voyons. 

 

Le Good Chap en gueule de bois ?

Dans le quotidien public et civil de ce pays, le bon sens règne. L’urbanité et la politesse sont maître- mots dans la journée-type de tout British qui se respecte. Les mondes du cinéma et de l’audiovisuel se plaisent à dépeindre l’homme britannique comme le gentleman parfait. Le Good Chap reprend toutes ces qualités, et en découle une manière de gouverner, de légiférer, mais aussi un art de savoir s’éclipser du paysage lorsque l’on a fauté - une courtoisie qui semble ne pas trop encombrer les dirigeants conservateurs actuels. 

 

Mais la corruption se répand comme un virus sur la planète bleue, et le Royaume-Uni n’est pas épargné, loin s'en faut. De plus en plus de soupçons de mésusage de l’argent public par les élites émergent. La professeure de droit Emily Barritt estime que « comparé à la Grande-Bretagne d'il y a dix ans, il existe un niveau de corruption inégalé ». Quant à Matt Hancock, l’ancien ministre de la santé, s’il a fini par démissionner, c’est bien qu’il n’en avait pas le choix et n’en était pas à son coup d’essai en termes de déboires politiques médiatisés. De même, la ministre de l’intérieur Priti Patel était accusée d’avoir déboursé des sommes faramineuses pour l’entretien de ses sourcils, allégations démenties depuis mais témoins malgré tout de la piteuse dégringolade de la grande classe autrefois associée aux politiques du Royaume.

 

La pandémie n’arrange rien, avec un Boris Johnson sur la sellette après ses élucubrations allant des coups de folie à des congrès économiques jusqu’à des pizza party bien arrosées au 10 Downing Street en plein confinement. Le Premier ministre a tenté de serpenter pour esquiver la vérité, en vain : aux mensonges ont succédés de foireuses excuses. Depuis, le peuple britannique ne décolère pas et le propre parti de Boris Johnson se rebiffe et se rapproche dangereusement du vote de défiance. Pas très Good Chap, tout ça. L'image même du 10 Downing Street, sommet de la politique britannique, est érodée par ces incartades : le bâtiment a été élu meilleure boîte de nuit du Royaume-Uni sur TripAdvisor. Coup dur pour l'historique bonne convenance anglaise, plus occupée à arroser le départ des collègues, qu'importe si le Prince Philip est enterré le lendemain même. 

 

Des affaires et des micro-scandales qui, mis bout-à-bout, entachent l’image des politiques, sans compter que l’ancien bras-droit de Johnson, Dominic Cummings, n’a pas manqué de les dépiauter et d’en faire ses choux gras sur la place publique. Un carnaval jouissif mais déprimant pour l’image – de plus en plus érodée - du flegme britannique. Celui qui s’est plu à débiner sur son compte twitter tous ceux dont il a été le cerveau reproche pourtant aux journaux anglais d’être aux commandes du naufrage du pays. Cummings a d’ailleurs été cafter que Boris Johnson avait affirmé que le Daily Telegraph - surnommé Torygraph dans l’archipel - était en réalité son « vrai boss », et non la Reine.

 

Loin de représenter l’emblématique Good Chap, les pantins volubiles et corrompus dépeints par une partie de la population sont un constat amer de ce qui reste de cette figure politique historique.

Stéphane Germain - Journaliste

Stéphane Germain

Rédactrice en chef Lepetitjournal.com Londres. Journaliste passionnée et inlassable curieuse.
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