Vendredi 17 septembre 2021

L’épopée entrepreneuriale relatée par les fondateurs de Little Agnes Nursery

Par Marie Benhalassa-Bury | Publié le 29/07/2021 à 16:44 | Mis à jour le 29/07/2021 à 16:56
Les fondateurs de la nurserie et la petite Agnès, dans les bras de Yuriko

Découvrez le périple palpitant de Yuriko Kagotani, Frédéric de la Borderie et Laurent Batut, à l’origine du projet de nurserie bilingue Little Agnes Nursery, laquelle a enfin pu ouvrir officiellement ses portes. Le premier établissement bilingue anglais-français dans le centre de Londres.

 

Propos recueillis par Luther Beaumont et Marie Benhalassa-Bury.

 

En amont, comment se prépare l’ouverture d’une nurserie au Royaume-Uni?

L’ouverture des portes de Little Agnes Nursery ne pouvait s’envisager qu’une fois l’aval de l’OFSTED obtenu. Pour rappel, l’OFSTED est l’instance régulatrice entre autres des crèches en Angleterre, elle est chargée de vérifier que toute nouvelle crèche/maternelle est conforme aux normes établies pour la petite enfance tant en termes de programme pédagogique que de sécurité et de compétence du personnel.

Les travaux de rénovation de nos locaux s’étant achevés plus tôt que prévu, dès la mi-avril, nous avions bon espoir d’être en position de confirmer à l’OFSTED notre capacité à accueillir leur inspecteur en vue de notre enregistrement pour la mi-mai.

Depuis le début de l’aventure nous avions identifié notre manager et sa deputy, censées nous aider à préparer l’aménagement final des locaux et cette inspection. Mais au moment crucial, notre future manager s’est malheureusement retrouvée indisponible du fait d’impératifs familiaux à l’étranger, tandis que sa numéro deux était toujours contractuellement engagée dans un emploi loin de Londres.

Malgré, d’une part, notre vécu de parents d’une petite fille de 3 ans, et d’autre part, la contribution à la création de plusieurs écoles bilingues à Londres (NDLR : CFBL et Lycée Churchill), le secteur du « Early Years » nous était quasi inconnu. Imaginez-vous : un couple d’entrepreneurs et un professeur d’université, devant soudainement assurer leur formation express au monde de la petite enfance dans lequel nous n’avions jamais travaillé ! De plus, nous n’avions pas d’autre choix que de réussir cette inspection, car l’issue en est malheureusement binaire : soit notre demande d’enregistrement était validée, soit elle était rejetée auquel cas il n’y avait pas de deuxième chance, il aurait fallu tout reprendre à zéro. C’est le « tableau noir de nos nuits blanches » pour plagier Nougaro !

Panique générale, il nous faut trouver une solution au plus vite car le coût de chaque journée de retard d’ouverture est substantiel. Le soir-même nous activons nos réseaux et réussissons à identifier deux consultantes (inspectrices OFSTED indépendantes). Nous réussissons à les convaincre de nous aider en urgence malgré leurs agendas respectifs très chargés. Nous voilà partis sur un programme de coaching intense version « bootcamp » : un savant mélange d’entretiens Zoom, de nombreux échanges d’e-mails et WhatsApp, et finalement de deux examens blancs en présentiel le week-end, pour s’assurer que nous sommes fin prêts à appeler l’OFSTED.

Une inspection d’enregistrement OFSTED vise à vérifier les connaissances des propriétaires sur deux aspects : le pédagogique et le réglementaire pur. Pour ce faire, il était crucial d’être à même de pouvoir définir clairement chaque espace dédié à l’apprentissage au sein de la crèche, d’en déterminer précisément l’aménagement et l’équipement, et de pouvoir en expliquer la finalité ludique et pédagogique. En somme, l’inspection sanctionne la capacité de la crèche à ouvrir dès le lendemain.

Se pose donc très vite la question du mobilier et des équipements : le temps pressait et tous les articles devaient être identifiés, commandés et livrés dans les plus brefs délais. Nous avions initialement envisagé un budget de départ plus modeste, augmentant graduellement avec le nombre d’inscriptions. Or, la crèche devant être entièrement équipée et aménagée pour l’inspection, comme si nous devions opérer à quasi-pleine capacité, nous nous trouvions face à une nouvelle dépense significative. De plus, sans agrément OFSTED, nous ne pouvions pas encore bénéficier des exonérations de taxes professionnelles (business rates) qui avaient été temporairement accordées aux nurseries par le gouvernement.

La peur de l’échec était ubiquiste, et l’ascenseur émotionnel fut incommensurable. En parallèle, notre petite Agnès tournait en rond et se désespérait : nous lui avions promis que pendant ces jours, ces nuits, ces weekends de travail où ses parents n’étaient que rarement disponibles, ils lui préparaient une jolie crèche où elle pourrait apprendre, s’épanouir, et interagir avec beaucoup d’autres enfants. Par-delà la peur de l’échec entrepreneurial, nous angoissions de ne pas pouvoir tenir cet engagement.

Notre situation nous semblait de plus en plus désespérée, avec toujours de nouveaux sujets d’inquiétude et de stress sur ce projet, en plus de la gestion des missions existantes de notre cabinet de conseil Turenne Consulting. L’ascenseur émotionnel était à son paroxysme quand, après avoir tenté de contacter plusieurs fournisseurs d’équipements éducatifs, nous recevions l’assistance providentielle de Community Playthings. La renommée de cette organisation spécialisée dans le mobilier pour la petite enfance repose principalement sur la qualité de fabrication de leurs produits (jouets et meubles en bois massif, durables, et inspirés des principes de Fröbel et Montessori). Notre interlocutrice privilégiée, Ashlie Kleiner, s’est rendu immédiatement disponible et a mobilisé ses équipes pour nous apporter conseils et soutien (à la fois logistique et psychologique !) : définir les espaces clés d’apprentissage par classe d’âge, sélectionner différentes options d’aménagement en tenant compte de nos fortes contraintes budgétaires, assurer la livraison et l’installation en un temps record fin mai.

Après encore deux nouvelles semaines d’attente et d’angoisse, arrive le jour J de l’inspection, jeudi 10 juin. Le rythme de l’entretien entre l’interlocutrice désignée pour l’OFSTED (Yuriko) et l’inspectrice est soutenu et les questions sont nombreuses et complexes. Au terme de cet échange de près de quatre heures, l’inspectrice confirme avec enthousiasme son soutien pour notre projet ! La confirmation officielle de l’OFSTED nous parvient enfin le 14 juin. L’aventure commencée un an auparavant pouvait enfin voir le jour !

 

Quel fut le planning de l’ouverture de la nurserie ?

Il y aura eu en quelque sorte deux ouvertures. D’abord symboliquement le 5 juillet, nous sommes rejoints par notre premier membre du staff, la deputy manager, et nous accueillions nos premiers visiteurs. Ce fut un moment d’émotions mixtes : une certaine impatience de pouvoir enfin faire visiter notre crèche à des familles, et une forme d’appréhension de leurs réactions sur ce projet qui était devenu si personnel. Au final, ces premières visites se sont très bien passées, nous offrant à la fois un fort soulagement et un sentiment d’accomplissement face aux retours positifs des parents.

Ensuite, la deuxième ouverture en grand format a lieu le samedi 10 juillet à l’occasion de notre première journée portes ouvertes. Mais pour faire venir du monde, que de travail ! Ainsi nous nous sommes initiés aux pratiques de communication sur les réseaux sociaux notamment Facebook et Twitter, avec lesquels nous ne sommes pas très familiers. A notre plus grand étonnement, nous avons découvert que les bonnes vieilles méthodes comme le porte à porte ou les cartons (en papier recyclable bien sûr !) dans les boîtes aux lettres ne sont pas si « has been » !

Le profil des familles prospectives s’est avéré assez surprenant puisque seule une minorité de parents franco-français s’est manifestée. Nous avons en revanche découvert dans les quartiers de Vauxhall/Pimlico/Battersea des communautés importantes de binationaux francophones, voire même non-francophones mais francophiles et convaincues par les avantages du plurilinguisme pour leurs enfants. Les enjeux de cette immersion précoce dans la langue de Molière dépassent le simple cadre de l’apprentissage d’une autre langue. Pourrait-on y voir les bases futures d’un renouveau de la francophonie, au-delà de ses zones traditionnelles d’influence, comme vecteur de développement économique ?

 

D’autres challenges maintenant que la crèche est ouverte ?

Avec l’ouverture de Little Agnes Nursery nous découvrons de nouveaux types d’interlocuteurs. Depuis 2009, nous travaillions exclusivement en B2B (business to business) sur les missions de conseil de notre cabinet Turenne Consulting, procurant nos services auprès de clients institutionnels tels que des ambassades, des comités de gestion d’établissements ou encore des fonds d’investissement. Désormais, la gestion de la crèche nous conduit à interagir dans un environnement B2C (business to customer) … en fait on pourrait même parler de B3C avec trois niveaux d’exigences et de demandes différentes qui s’imposent à nous : les parents (Customers), les enfants (Children), et notre staff (Carers) !

Il faut dire que même si nous sommes ravis des multiples retours positifs sur notre crèche des familles comme de nos employés, notre vraie satisfaction sera de voir les enfants heureux de venir et revenir, jour après jour.

 

Et quant au recrutement ?

Il nous faut des renforts ! Nous accueillons nos premiers enfants mi-septembre, mais les appels à candidature sont ouverts pour commencer début septembre. Nous recherchons surtout des francophones natifs, lesquels se font plus rares en raison du Brexit. Beaucoup d’écoles, lycées, et même crèches déjà établis en Angleterre cherchent aussi du personnel spécialisé dans la petite enfance, alors même que de nombreux professionnels du secteur ont choisi de se mettre à leur compte comme childminders ou nannies ce qui complique le processus.

Le candidat idéal aurait bien évidemment une certification professionnelle au minimum équivalente au National Vocational Qualification (NVQ) 3, mais pour nous ce n’est pas là le point essentiel. Nous recherchons surtout un certain état d’esprit et d’ouverture qui, combiné à une expérience dans le secteur de la petite enfance, peut compenser au départ l’absence de certification. Si la personne est vraiment motivée et à la bonne attitude, nous sommes prêts à la former et l’accompagner dans son développement professionnel, pourquoi pas en l’aidant financièrement à obtenir à moyen terme les qualifications nécessaires.

À terme, lorsque la crèche aura atteint sa capacité maximale, une trentaine de postes sera à pourvoir. Nous recherchons principalement des temps pleins mais aussi quelques statuts plus flexibles. Nous serons ravis de transmettre à la rédaction du Petit Journal une offre d’emploi à diffuser.
 

Marie Benhalassa - Journaliste Londres

Marie Benhalassa-Bury

Etudiante à Sciences Po Aix, curieuse de tout, ancienne expatriée à Brighton avant de rejoindre l'équipe de rédaction de Londres
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