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Anna Godefroy fait sortir de l’ombre les recycleurs de Vancouver

Par Justine Hugues | Publié le 07/08/2018 à 09:00 | Mis à jour le 22/08/2018 à 10:07
Photo : Anna entourée des binners du projet © Lani Brunn
Anna Godefroy binners Vancouver

Etablie à Vancouver depuis plus de 4 ans, cette Française a monté un projet de développement socioéconomique avec les « binners », recycleurs de rue précaires et encore stigmatisés dans l’une des villes les plus prospères du Canada. 

 

La moitié du crane rasé sous de longs cheveux blonds. Le regard bleu perçant.  Face à elle, on se sent tout petit et on essaie, tant bien que mal, de ne pas se laisser submerger par un flot de paroles continu. « Désolée, je ne fais que parler », s’excuse-t-elle en souriant. Depuis son arrivée à Vancouver « un peu par hasard » il y a quelques années, Anna a bâti un empire…sur des déchets.  Sa rencontre avec Ken Lyotier, l’un des recycleurs canadiens les plus investis et connectés, va changer la trajectoire d’Anna. 

 

 

« Je voyais des hommes et des femmes pousser des caddies toute la journée » 

 

Vancouver, verte, immaculée, organisée, fonctionnelle. « On se croirait un peu dans The Truman Show », ironise Anna. Au centre-ville, le vilain petit canard, « Downtown Eastside », est gangrené par la précarité, la drogue et la prostitution. « C’est un visage de la pauvreté complètement différent de celui qu’on connait », explique Anna.  « Je voyais des hommes et des femmes pousser des caddies toute la journée, avec du verre et du plastique dedans », raconte-t-elle.  Bienvenue au royaume des « binners », ces recycleurs de rue qui tentent de survivre grâce aux revenus générés par le retour des consignes et la revente de matériel à recycler. 

 

Alors qu’Anna rédige des articles pour le journal « The Source », elle fait la connaissance de Ken Lyotier, un recycleur connu comme le loup blanc pour avoir créé un dépôt de bouteilles. Ambitionnant de créer un mouvement national des recycleurs, il convainc Anna d’embarquer dans l’aventure. «  J’ai toujours été sensible aux droits de l’Homme et à la justice sociale. Mais au début, on ne savait clairement pas où on allait » se souvient la Française.  Alors que Ken lui refile le bébé au bout de quelques mois, Anna et Gabby Korcheva lancent une série de consultations auprès des binners. Leur objectif ? Créer une structure qui pourrait à la fois lutter contre la stigmatisation dont les recycleurs sont victimes et pérenniser leurs revenus. 

 

Des pro de la collecte et du recyclage

 

« La problématique des binners est qu’ils doivent trouver de l’argent au jour le jour. Beaucoup sont dans une situation complexe, ont des problèmes d’addiction et de santé sévères, entre autres. On a donc imaginé un réseau d’entraide qui pourrait les aider à trouver la force et l’énergie pour continuer leur travail », explique Anna. «  Notre idée était également de montrer l’impact positif de ces personnes sur l’environnement et la société.  Ce ne sont pas des « clodos » qui font les poubelles, mais des gens qui recyclent des matériaux autrement abandonnés », poursuit-elle. 

 

Peu à peu, Anna arrive à se fondre dans la communauté des binners. «  Au début, j’animais les réunions et c’était un peu inconfortable car beaucoup ne s’identifiaient pas à moi. J’étais très mal placée pour débarquer et dire : voilà les solutions, je vais vous sauver de la misère ».  Très rapidement, les tâches d’animation et d’organisation sont confiées à des binners, Anna apportant un soutien administratif et sur la communication, la collecte de fonds, pour pouvoir développer le projet. 

 

Pari réussi pour une association qui, en 2017 a dépassé les 500 000 dollars canadiens de budget. Aujourd’hui, le projet compte sur une équipe de quatre salariés à temps plein, deux coordinateurs à temps partiel, et quelques chefs d’équipes lorsque la charge de travail s’intensifie, comme lors des festivals. « A chaque fois qu’on a des besoins de recrutement, on se demande d’abord si cela peut-être fait par un binner, avant de faire appel à une personne extérieure », expose-t-elle. Les recycleurs ont aujourd’hui une myriade de petits contrats avec les commerçants, restaurants, copropriétés, festivals, toutes les structures ayant des besoins en recyclage. Par ailleurs, en étant équipés d’uniformes et de badges et en étant formés à se présenter, les binners ont gagné en reconnaissance sociale. «  Ils collectent jusqu’à 60.000 bouteilles par jour. Grâce à eux, le taux de retour des consignes est de 80% », déclare fièrement Anna. 

 

 

« Ici, les gens sont plus investis qu’en France où on a tendance à dire que c’est à l’Etat de faire son boulot »

 

La moitié du budget de l’association provient de dons et subventions, le quart des contrats passés entre les recycleurs et les entreprises. « Ici, les gens donnent et s’investissent beaucoup. Il y a une grande générosité, plus qu’en France où on a tendance à dire que c’est le rôle des autorités et qu’elles n’ont qu’à faire leur boulot », analyse Anna. 

 

Pour autant, Anna compte sur une irrésistible évolution vers plus d’entreprenariat responsable. « Je suis assez optimiste sur l’avenir. Toutes les entreprises sont sous pression pour redistribuer leurs bénéfices, les consommateurs sont de plus en plus exigeants. La responsabilité sociétale et environnementale va devenir la norme ». Vancouver teste actuellement plusieurs projets pilote, dans lesquels les constructeurs s’engagent à embaucher et acheter localement, afin de multiplier les retombées pour les riverains. « Exchange inner city » et « Urban Core », deux structures dans lesquelles Anna est engagée à ses heures perdues – s’il en reste –ont obtenu de grandes avancées en la matière. 

 

En attendant la naissance d’un modèle vertueux et autorégulé de redistribution des richesses, il arrive à Anna de rêver d’un retour en Europe, tout en souhaitant développer de nouveaux projets au Canada. «  Londres me manque, la mentalité européenne aussi. Mais je ne suis pas sûre que j’aurais pu faire tout ça ailleurs qu’ici », confie-t-elle. 

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Justine Hugues

Justine Hugues

Après avoir travaillé 8 ans dans l’aide humanitaire et au développement (en Amérique Centrale, République Dominicaine et Birmanie) elle s'est reconvertie dans le journalisme avec l'ESJ Pro. Elle fait aujourd'hui partie de l'équipe de rédaction à Paris.
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