Petite histoire de la Poste en Turquie

Par Chantal et Jacques Périn | Publié le 10/02/2022 à 18:15 | Mis à jour le 10/02/2022 à 20:06
Photo : Grande poste d’Istanbul à Sirkeci
poste à Istanbul

Il y eut les messagers à pied comme les célèbres Grecs Euclès et Phidippidès qui s’illustrèrent à Marathon en 490 av J.-C, puis des messagers à cheval, en diligence, en malle-charrette, en coche terrestre, en malle-poste, en bateau… puis vint le train, réduisant considérablement les délais de transport des biens et des informations.

Pour mémoire, au XIXème siècle, il ne fallait pas moins de 112 heures pour effectuer, en diligence, les 775 kilomètres qui séparent Paris de Marseille, 80 heures en malle-poste et seulement 14 heures et 7 minutes en train à vapeur.

 

histoire poste
Malle-poste

 

Si de tout temps, les hommes ont cherché à correspondre le plus vite possible, il faut bien reconnaître que les moyens disponibles au fil des siècles les ont cependant contraints à la patience et à ne faire usage du courrier qu’en cas de véritable nécessité, fût-elle professionnelle ou amoureuse. Nous sommes encore bien loin des courriers électroniques d’aujourd’hui.

Bien avant qu’un moyen d’affranchissement soit mis en place, c’est le destinataire du courrier qui devait, à réception de la missive, acquitter le montant du port.

Au début, cette organisation se déroula parfaitement jusqu’à ce que quelques malins mettent au point un moyen pour ne pas payer ce service. Afin de transmettre un message discrètement au destinataire pour lui dire que tout va bien, que sa présence est requise ou toute autre information, les correspondants mettaient préalablement en place un système de code graphique (nom souligné, croix dans un coin...) qui avait pour objectif de donner l’information sans besoin d’ouvrir la lettre. Ainsi, il suffisait à l’intéressé de refuser l’envoi et de ne pas payer le transport. En outre, même sans qu’il y ait volonté de ne pas payer, nombre de destinataires refusaient des courriers non attendus, au grand dam du service des postes qui, dans ce cas, avait travaillé pour rien.

Il était donc urgent de trouver une solution à ce problème et de contraindre l’expéditeur à assumer le montant de l’expédition.

C’est ainsi que naquit le timbre, le 1er mai 1840 au Royaume-Uni de Grande Bretagne et d’Irlande. Baptisé Penny Black, le nouveau-né mesurait 2,5 cm de haut et 1,5 cm de large. De valeur faciale de 1 Penny, il portait le portrait de profil de la Reine Victoria.

Grâce à un tirage important de 69 millions d’exemplaires, on le trouve encore aujourd’hui et il attise toujours la convoitise des philatélistes qui peuvent débourser jusqu’à 3 000 euros pour un exemplaire en parfait état.

Si cette somme peut paraître un peu élevée pour "un petit morceau de papier", que dire alors du One cent Magenta édité en Guyane britannique en 1856, et dont la valeur actuelle est estimée à 9 millions d’euros ?!

 

histoire poste
À gauche, un timbre "Penny Black", 1840 / À droite, un timbre "One Cent Magenta", 1846

 

Qu’en est-il de la poste turque à la même époque ?

Au XVIIIème siècle les services de messagerie sont assurés par l’intermédiaire des bureaux consulaires établis dans l’Empire.

Bien que retardé dans le développement de son propre service postal, l’Empire ottoman n’en demeure pas moins le deuxième pays indépendant d’Asie à émettre en 1863 des timbres-poste pourvus au verso de colle à humidifier.

 

timbre poste turquie
Premier timbre turc, 1863

 

Le dessin se compose de la tughra, l'emblème de la souveraineté du Sultan Abdülaziz, sur un croissant portant l'inscription en turc ottoman Devleti Aliye Osmaniye, ou "Le Sublime Empire ottoman". Comme on peut le voir sur ce modèle (ci-dessus), une bande de contrôle rouge avec les mots Nazareti Maliye devleti aliye, ou "ministère des Finances du gouvernement impérial" garantit la validité du document.

Mécontent de la première émission, en comparaison des "timbres bien exécutés d'autres pays", l'Empire ottoman se tourne vers la France pour sa deuxième émission de timbres-poste. En cela, il suit le choix de la Grèce qui fait imprimer ses premiers timbres à Paris.

Communément appelée l'émission Dulos, elle a été gravée par un Français, Pierre Edelestand Stanislas Dulos (1820-1874), inventeur d'un procédé chimique permettant la réalisation de plaques de gravure en creux ou en relief.

Les timbres Dulos, de couleur différente selon leur valeur, ont été émis de 1865 à 1876, puis surchargés, ils continuèrent à être utilisés jusqu’en 1888 exclusivement pour les affranchissements nationaux.

 

timbre poste turquie
En haut à gauche : 10 paras, à droite : 20 paras
En bas à gauche : 5 piastres,  à droite : timbre surchargé

 

Comment fonctionnait la poste turque au XIXème siècle ?

Il y avait deux façons d'échanger du courrier dans et avec l’Empire ottoman : soit par l’Office postal turc dont les prestations étaient peu fiables et très lentes, généralement utilisées pour les courriers intérieurs et non urgents, soit par l’intermédiaire des bureaux postaux ouverts par les puissances étrangères et dont la fiabilité était reconnue et appréciée.

Les deux réseaux postaux les plus efficaces étaient celui de l’Autriche et de la France ; ce qui explique que la majorité du courrier "turc" se trouvait affranchi avec des timbres aux effigies de Cérès, de Napoléon III et de François-Joseph.

Ces réseaux n’étaient pas les seuls à exercer sur le territoire ottoman, la Russie, l’Italie, l’Égypte et la Grèce possédaient également leurs agences postales.

histoire de la poste
Cérès, Napoléon III et François-Joseph

 

En 1875, on ne comptait pas moins de 27 bureaux de poste français, autant de bureaux autrichiens ainsi que ceux, moins nombreux, des pays précédemment cités, ce qui pouvait, dans certains cas, compliquer l’acheminement du courrier.

 

histoire poste

 

 

Prenons l’exemple de cette lettre (ci-dessus) postée en 1872 à Çeşme (Turquie) à destination de Siros, île des Cyclades (Grèce).

Dans un premier temps, prise en charge par la poste autrichienne qui effectue un affranchissement avec un timbre à l’effigie de l’Empereur François-Joseph, elle termine son voyage avec la poste grecque qui appose alors quatre timbres type "Hermès". Pas toujours facile de calculer le montant de l’affranchissement ainsi que la durée de l’acheminement…

Création du réseau postal en Turquie

Si de nombreux bureaux de poste étrangers étaient installés dans l’Empire ottoman, à l’instar du bureau français qui ouvrit ses portes en 1799 à Istanbul, c’est le 23 octobre 1840 que fut créé le premier service postal de l’Empire.

Ouvert sous le nom de Postahane-i Amire (ministère des Postes) le premier bureau de poste se situait dans la cour de la Yeni Cami à Istanbul. Les premiers responsables du service furent recrutés en raison de leurs connaissances de plusieurs langues étrangères afin de traduire les adresses écrites dans d’autres langues que le turc.

Dès lors, l’organisation postale se perfectionne et, en 1855, une direction du Télégraphe distincte est mise en place ; en 1871, le ministère des Postes et la direction du Télégraphe sont réunis au sein du ministère des Postes et du Télégraphe et en 1876, un réseau de transport postal international est mis en fonction, on peut alors désormais envoyer colis et argent.

En 1909, le premier central téléphonique manuel est ouvert à Istanbul.  Cette même année est inaugurée la "Grande Poste d’Istanbul".

 

poste histoire Turquie
Grande poste d’Istanbul à Sirkeci

 

La construction du bâtiment de la Grande Poste a commencé en 1905 pour s’achever en 1909.

Le monument est bâti sur quatre étages surélevés d’une douzaine de marches, les deux extrémités de la façade avant ont été avancées et recouvertes d'un dôme. L'intérieur s’ouvre sur un vaste atrium rectangulaire dont le plafond monte jusqu'au toit et est recouvert de verre orange et bleu.

Entouré sur 3 étages de pièces destinées aux bureaux administratifs, l’ensemble offre une surface utile de 3200 mètres carrés.

La pierre taillée et le marbre ont été choisis pour la réalisation de la façade.

Trois côtés du hall sont équipés de comptoirs et le centre offre plusieurs meubles-écritoires cloisonnés destinés aux usagers.

 

histoire de la poste Turquie
À gauche : meuble écritoire de style ottoman, à droite : grand thermomètre placé sous le porche d’entrée

 

Une inscription en alphabet turc ottoman sur le panneau carrelé au-dessus de l'entrée principale indique "ministère des Postes et Télégraphe" (turc ottoman : پوسته و تلغراف نظارتی).

Rebaptisé "Yeni Postane" en 1930, quelques années après la création de la république turque, puis "Büyük Postane", le bâtiment a temporairement abrité, entre 1927 et 1936, les studios de Radio Istanbul.

En 1939, le service est rattaché au ministère des Affaires des transports routiers, maritimes et des communications puis, en 1954, la direction générale des PTT devient une Entreprise Économique d’État.

Le 18 juin 1995, la direction générale des PTT est restructurée et scindée en deux entités : la direction générale des Postes et Türk Telekom.

Enfin, le 29 janvier 2000, la nouvelle dénomination "Direction générale des Postes et Télégraphes" traduit en turc "Posta ve Telgraf Teşkilatı" (PTT) est adoptée.

La grande poste aujourd’hui

Aujourd’hui, le rez-de-chaussée est réservé au bureau de poste général de Sirkeci, le premier étage à la direction et les deuxième et troisième étages sont dévolus à la direction régionale des postes de la partie européenne de la Turquie.

Depuis l’an 2000, une partie du bâtiment est consacrée à la création du musée postal d’Istanbul.

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Deux des salles du musée postal

 

Ce prestigieux bâtiment est la première œuvre de l'architecte Vedat Tek, qui avait étudié à l’École Centrale avant de rejoindre l’École des Beaux-Arts de Paris ; on lui doit de nombreuses autres réalisations telles que le deuxième grand bâtiment de l'Assemblée Nationale à Ankara , le bâtiment du cadastre à Sultanhamet, les échelles de Moda et d’Haydarpaşa, le bureau du gouverneur de Kastamonu, le palais du Pacha Cemil Topuzlu, le monument aux martyrs de l’aviation…

 

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Vedat Tek (Istanbul 1873-1942)

 

Monument emblématique stambouliote, symbole d’ouverture vers le modernisme du XXème siècle, la grande Poste continue avec rigueur et constance de remplir sa fonction de diffusion du courrier dans le monde entier malgré une forte diminution des envois de correspondances remplacés par les courriels et autres SMS.

La vitesse a fait place à la fébrilité de l’attente.

Et pourtant, n’était-il pas plaisant, et même grisant, de guetter la réponse de l’être aimé et de glisser le coupe-papier dans l’enveloppe, étui parfois parfumé, gardien de nos espoirs et de nos rêves. 

Nostalgie, quand tu nous tiens…

 

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