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PIERRE LOTI - Le secret d’une supercherie 

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 14/11/2017 à 19:04 | Mis à jour le 14/11/2017 à 19:04
Photo : Sinan Kuneralp, Sébastien de Courtois et Etienne de Montety. ©Nathalie Ritzmann
istanbul conférence loti

L’Institut français d’Istanbul a accueilli, lundi, une conférence sur l’écrivain Pierre Loti, aussi surnommé "l’ami des Turcs". L’occasion pour les invités de revenir sur l’envers de son roman à succès Les désenchantées, publié en 1906.

Pierre Loti piégé par trois femmes. C’est le récit de cette supercherie romanesque qu’a livré la conférence sur l’écrivain français, épris de la Turquie, organisée lundi à l’Institut français d’Istanbul. Etienne de Montety, écrivain et directeur du Figaro littéraire, Sébastien de Courtois, historien et journaliste, et Sinan Kuneralp, historien, étaient présents pour animer le débat.  

Pierre Loti, féministe ?

En 1904, vingt-cinq ans se sont écoulés depuis Aziyadé, roman dans lequel Pierre Loti raconte son amour pour une jeune femme du harem. Ce même roman vaut à l’officier de marine, grand voyageur et écrivain, une aura incontestable en Turquie, notamment auprès de la gent féminine. La réputation de Pierre Loti, Julien Viaud de son vrai nom, jouit aussi de son engagement politique pour la défense de l’Empire ottoman auprès des Occidentaux. "Sa notoriété explique pourquoi une lettre signée d’une femme musulmane parvient jusqu’à lui. Celle-ci lui demande s’il s’intéresse toujours à la condition de la femme turque, explique Etienne de Montety. Flatté, Pierre Loti entretient la relation épistolaire et accepte de la rencontrer ainsi que deux de ses amies." C’est le début de l’extraordinaire histoire qui inspirera Pierre Loti pour son futur ouvrage, Les désenchantées, publié en 1906. 

Sous l’anonymat de leur voile, les trois complices lui proposent de décrire la condition des femmes turques dans les harems et de plaider pour leur émancipation. "Les désenchantées n’est pas un roman sur Istanbul mais un roman de dénonciation du décalage incroyable entre l’absence de liberté dans les harems, la culture extraordinaire des femmes qu’ils abritent et leur ouverture au monde, ce qui rend leur situation d’autant plus terrible", poursuit Etienne de Montety. "Un roman féministe" en somme, souligne Sébastien de Courtois. Un roman orientaliste aussi, dans la lignée des écrivains tels que Flaubert, Gautier ou Lamartine qui ont précédé Pierre Loti. 

Les "échappées du harem"

Ce que Pierre Loti semble ignorer à l’époque, c’est que derrière ces trois "fantômes noirs" se cachent en réalité Marie Léra (alias Marc Hélys), journaliste française et deux de ses amis turques et musulmanes, petites-filles d’un sous-secrétaire d’Etat français établi dans l’Empire ottoman. La première orchestre la mascarade et entraîne les deux autres dans cette usurpation. "Mais les choses vont au-delà de ce qu’elles avaient imaginé, explique Etienne de Montety. Non seulement le livre de Pierre Loti remporte un succès mais la condition des femmes dans les harems devient aussi un véritable sujet de société." Là où quelques années plus tard, les femmes obtiendront le droit de vote avant les Françaises, après l’instauration de la République sous Mustafa Kemal Atatürk. 

"La suite est totalement inattendue. Pour mettre fin à la relation, la Française, Marie Léra, invente la mort du personnage auquel elle a donné naissance, Djénane. Pierre Loti reçoit un faire-part très officiel. Il se dit qu’après la mort d’Aziyadé quelques années auparavant, il n’a décidément pas de chance avec les femmes", continue Etienne de Montety. Encore plus surprenant, ses deux complices décident de quitter l’Empire ottoman. Le récit de leur fuite est raconté dans les journaux, où elles incarnent "les échappées du harem". "Une histoire follement romanesque pour l’élite française qui a été nourrie par les romans orientalistes", commente Etienne de Montety. Et une situation somme toute inédite, "à l’époque où il était interdit et encore inconcevable qu’une femme musulmane quitte les limites de l’Empire ottoman et se rende en terre infidèle", rappelle l’historien Sinan Kuneralp. 

Ce que Pierre Loti considère d’abord comme un excellent prélude à la publication de son ouvrage Les désenchantées se révèle en fait être une supercherie phénoménale. Elle sera dévoilée par Marie Léra, sous le pseudonyme de Marc Hélys, après la mort de Pierre Loti. "Ce mélange de fiction et de réalité donne, je crois, un charme à ce livre et à cette histoire que l’écrivain lui même n’aurait pu imaginer", poursuit Etienne de Montety. "L’histoire de Loti après Loti", résume Sébastien de Courtois. Ou comment l’auteur des Désenchantées et officier de marine s’est retrouvé désorienté. 

Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) mercredi 15 novembre 2017

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1 CommentairesRéagir
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Gisèle Durero dim 19/11/2017 - 13:06

Ceux et celles qui s’intéressent à Marc Hélys (Marie Léra) peuvent lire LE JARDIN FERMÉ, réédité par Aksel Koseoglu et moi-même chez GiTa d’Istanbul en 2011, et qui parle des derniers harems ottomans. Marc Hélys, qui s’était déjà fait l’écho des revendications féminines en fournissant à Pierre Loti le matériau de son roman Les Désenchantées (1906) nous livre, avec Le Jardin fermé, un témoignage exceptionnel sur les « Scènes de la vie féminine en Turquie »... (https://giselelitterature.blogspot.com.tr/) Quant aux EVADÉES DU HAREM, elles sont le sujet d’un beau livre d’Alain Quella-Villéger…

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