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PIERRE LOTI - "Il voyait Istanbul comme un décor de théâtre"

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 05/11/2017 à 19:40 | Mis à jour le 06/11/2017 à 10:04
Photo : Etienne de Montety, écrivain et directeur du Figaro Littéraire, sera à Istanbul le 13 novembre
Etienne de montety istanbul conférence pierre loti

Etienne de Montety, écrivain et directeur du Figaro Littéraire, sera à Istanbul le 13 novembre et Ankara le 14 pour une conférence sur Pierre Loti. Dans son dernier roman, L’amant noir, Etienne de Montety marche justement sur les traces du célèbre officier de marine. 

Lepetitjournal.com : Vous serez à l’Institut français d’Istanbul le 13 novembre pour une conférence sur Pierre Loti et sa vision d’Istanbul. En quoi sa vision était-elle singulière ? 

Etienne de Montety : Avant Pierre Loti, plusieurs écrivains orientalistes comme Flaubert, Gautier ou Lamartine ont déjà adopté le voyage en Orient comme mode littéraire. Mais Pierre Loti, lui, prétend vouloir rompre avec la vision idyllique et s’intégrer davantage dans la civilisation qu’il découvre. A Istanbul, il préfère le quartier d’Eyüp au quartier de Pera, où la communauté française avait l’habitude de séjourner à l’époque. En fait, sa description de la ville est totalement romantique et Pierre Loti idéalise lui aussi la société. Il refuse par exemple tout progrès technique, qui selon lui défigure et dénaturalise la ville, à l’instar des bateaux à vapeur. Pierre Loti voit Constantinople comme un décor de théâtre, et ne rend pas compte des aspects politiques et sociaux. 

Pierre Loti s’émerveille mais ne côtoie que la bonne société turque, ce qui explique sa surprise quand des femmes le contactent pour lui décrire la condition des femmes dans les harems sous l’Empire ottoman. Pierre Loti se fera la voix de ces femmes dans Les désenchantées (1906). Avant cela, la condition de la femme turque dans la littérature française est tronquée et il n’existe pas de livres à vocation scientifique sur le sujet. Pourtant les consciences évoluent déjà depuis quelques temps et il semble que Pierre Loti n’ait en fait pas eu envie de voir l’évolution afin de préserver son imaginaire. Il nourrissait ce fantasme que les choses étaient encore plus excitantes lorsqu’elles étaient cachées. 

Quelle a été la place de Constantinople et quelle est la place actuelle d’Istanbul dans la littérature française ?

Constantinople a été mythifiée par les écrivains orientalistes que j’évoquais. Encore après Pierre Loti, Claude Farrère aussi présente une vision idéalisée de la Turquie. La description des rues, des mosquées, du Bosphore sont toutes magnifiques… André Malraux, dans La condition humaine (1933), marque la rupture avec la vision idéalisée de l’Orient, en adoptant un angle politique. Aujourd’hui, on a totalement rompu avec la représentation idyllique de la ville. On est sensibilisé à sa situation politique, presque trop même, si bien que l’on pose toujours un regard occidental sur Istanbul que ce soit pour la saluer ou la critiquer. Mathias Enard, dans son roman Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010), aborde de nouveau le charme oriental avec justesse à travers un voyage à Constantinople. Dans mon dernier roman aussi, il est question d’un voyage dans cette ville. 

Quels liens entretenez-vous avec Istanbul ?

Je suis venu à plusieurs reprises mais il est difficile de connaître une ville tant que l’on y a pas vécu plusieurs années. Je connais Istanbul à travers ce que mes amis m’ont montré d’elle, à travers mes promenades. Je n’ai jamais mis les pieds aux palais de Topkapı ou Dolmabahçe mais, paradoxalement, je me suis baladé dans des endroits beaucoup moins touristiques comme Cihangir et Moda. Ce sont deux quartiers que j’apprécie et qui m’ont inspiré pour L’amant noir.

L’Amant noir est votre dernier roman publié en 2016, dans lequel vous marchez sur les traces de Pierre Loti. En quoi vous a-t-il inspiré ?

J’ai d’abord marché sur les traces de mon grand-oncle, qui a vécu à Constantinople pendant la Première Guerre mondiale. Je ne l’ai pas connu mais j’ai été frappé par l’envie qu’il avait de coller sa vie à celle de Pierre Loti. Comme lui, il s’est adonné à l’opium. En faisant comme Pierre Loti, il pensait sûrement qu’il connaîtrait les mêmes voluptés que lui. Mais il va le faire de manière excessive et démesurée. Après avoir vécu grâce à l’opium, il meurt à cause de l’opium. 

Pour l’écriture, je me suis mis dans la tête d’un homme de 20 ans qui avait envie de retourner sur les lieux et impressions qu’il avait lus à travers les livres de Pierre Loti. Je pensais aussi que Pierre Loti était un bon fil conducteur pour mon roman. Il faut dire qu’il est un merveilleux ambassadeur d’Istanbul, l’aspect qu’il présente est très séduisant. C’est un Istanbul littéraire que livre Pierre Loti, à la manière du Paris littéraire d’Honoré de Balzac. 

Dans votre livre, le héros Fleurus Duclair se rend à Constantinople et tombe amoureux de l’opium. Il en devient totalement dépendant pour écrire. Quel serait votre opium à vous qui vous permet d’écrire ?

Il n’y a pas besoin d’être fou pour écrire sur des fous ! (rires) Le goût des voyages et de la littérature me passionnent suffisamment pour écrire. Dans mon roman, Fleurus Duclair n’est pas seulement dépendant de l’opium, il l’est aussi de l’écriture. L’opium devient son carburant pour écrire. Fleurus Duclair est poursuivi par le mal-être or, dans la littérature, l’opium a cette réputation d’être un bon remède à cela. Je pense bien sûr à Baudelaire dans les Fleurs du mal.

Vous êtes également l’auteur de L’article de la mort (2009) et La route du salut (2013). Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille sur un nouveau roman, dont je ne peux pas parler car il est encore au stade embryonnaire. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il ne se passera pas à Istanbul… 

Vous êtes directeur du Figaro littéraire. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la littérature turque ?

Je ne suis pas spécialiste de la littérature turque mais j’observe qu’Orhan Pamuk domine la scène littéraire turque en France. Il incarne la Turquie comme on se l’imagine : un brin d’orientalisme dans ses romans sur son enfance et sa famille, qui sont d’ailleurs passionnants. Je ne doute pas qu’il existe d’autres romanciers turcs de grande valeur. 

Propos recueillis par Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) lundi 6 novembre 2017

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Conférences

  • Istanbul : le 13 novembre à 19h, à l'Institut français. Inscription obligatoire
  • Ankara : le 14 novembre à 19h, au Centre culturel Zülfü Livaneli.
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1 Commentaire (s)Réagir
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SOP mar 14/11/2017 - 18:30

Je trouve cet entretien très décevant. Autant l'analyse des écrivains français rêvant l'Orient, pourtant y séjournant mais ne le comprenant pas est juste, autant je trouve décevant que cet auteur ne connaisse que Moda et Cihangir, qui sont en fait des quartiers pour les bobos européens modernes, et plutôt à l'aise financièrement, eux aussi dans leur bulle d'un Istanbul imaginaire. Istanbul est à prendre comme un diamant brut, sans vouloir rien y changer car si la ville a évolué au fil des siècles, elle n'en reste pas moins magnifique. Un miracle de modernité et tradition qui vivent très bien ensemble. Je suis aussi déçue pas la non connaissance de la part d'un écrivain en charge de la rubrique littérature du Figaro d'autres auteurs turcs, alors que la littérature turque moderne est florissante. Ne connaître qu'Orhan Pamuk, excellent écrivain est décevant. Mon ancêtre Lamartine avait lui aussi rêvé Istanbul, le mieux est de le vivre et de l'accepter avec ses réalités, ses beautés et surtout ne pas poser de jugement, ni sur la Turquie, ni sur Istanbul. Les personnes qui visitent Paris ou l'évoquent pensent-elles systématiquement à la politique française?

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