Édition internationale

Expatriation et éco-anxiété : comment concilier vie à l’étranger et urgence climatique ?

Quand partir vivre à l’étranger est un privilège, le poids sur le climat fait partie de la décision. Entre vols long-courriers, proches lointains et culpabilité, de plus en plus d’expatriés et de nomades numériques témoignent de leur éco-anxiété. Comment l’apaiser sans renoncer au monde ni aux siens ?

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En France, l'éco-anxiété touche 15,6 millions de personnes selon les données de l'Observatoire de l'éco-anxiété (Obseca) publiées en septembre 2026.
Écrit par Cécile Lazartigues-Chartier
Publié le 27 octobre 2026

Avec un passeport qui ouvre les frontières, un employeur qui finance le déménagement ou une liberté financière, partir est un privilège. 

La mobilité internationale demeure inéquitable, nous le savons. Or, depuis quelques années, cette liberté s’accompagne chez beaucoup d’expatriés, de nomades digitaux ou d’immigrés au Canada d’une inquiétude nouvelle. Que vaut un projet de vie construit à plusieurs milliers de kilomètres de ses proches à l’heure du dérèglement climatique ?

Cette inquiétude porte un nom, l’éco-anxiété. Elle va de la préoccupation diffuse à la détresse qui entrave le sommeil, le travail ou les relations. Elle ne frappe pas que les expatriés, mais l’éloignement peut l’amplifier.

 

 

Un même climat, des vécus dissemblables

e réchauffement ne se ressent pas de la même manière à Vancouver, au Bangladesh avec la salinisation des terres et cyclones ou dans l’ouest du Canada, où les feux de forêt ont installé des fenêtres closes régulièrement.

Dans certaines métropoles asiatiques, la chaleur humide modifie déjà les horaires de travail.

Ailleurs, la menace reste plus abstraite, nourrie par les médias.

L’expatrié arrive avec un rapport à la nature façonné par la culture de son pays d’origine et le confronte à celui de son pays d’accueil. Culture nationale, histoire d’un territoire, génération, sensibilité personnelle : tout cela ne se démêle pas aisément. Deux Français installés dans la même ville peuvent traverser la même canicule de façon opposée.

Pour ne pas tomber dans les clichés réducteurs et délétères, se garder des raccourcis du type « les Nordiques seraient plus écologistes ». Le sentiment de sécurité et la confiance dans les institutions pèsent souvent davantage que la nationalité !

 

La crise énergétique brouille encore les cartes. L’insécurité énergétique, économique et géopolitique, ne se confond pas avec l’anxiété climatique, tournée vers l’avenir. 

 

 

Le privilège de partir et sa contradiction

Pour un expatrié occidental, la mobilité repose largement sur l’avion. Un aller-retour long-courrier représente de l’ordre d’une tonne de CO₂ par passager, selon les trajets et les méthodes de calcul. L’empreinte annuelle moyenne d’un Français avoisine neuf tonnes, et les trajectoires compatibles avec l’Accord de Paris visent environ deux tonnes par personne à l’horizon 2050. Un seul voyage pèse donc lourd.

 

 

une personne voyage en avion et est anxieuse

 

Beaucoup d’expatriés ressentent cette contradiction sans oser la formuler. Ils aiment la vie qu’ils ont choisie, connaissent son coût en carbone et redoutent d’être soupçonnés d’hypocrisie. On pense à la sobriété mais la culpabilité épuise, isole et dissuade d’aborder le sujet.

 

Regarder la contradiction en face permet de constater qu’elle tient aussi à l’organisation de la mobilité. Un contrat d’expatriation prévoit presque toujours des billets annuels, rarement une réflexion sur leur fréquence. La responsabilité est partagée entre l’individu qui choisit et l’entreprise qui structure cette mobilité.


 

Une fracture entre générations ?

En 2021, une étude publiée dans The Lancet Planetary Health, conduite sous la direction de la chercheuse britannique Caroline Hickman, a interrogé 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays. Elle documente une inquiétude très répandue, qui retentit sur la vie quotidienne d’une part importante des répondants.

Elle ne dit toutefois rien des expatriés en particulier.

Chez les plus jeunes, l’inquiétude s’invite dans les choix de vie : partir au bout du monde, fonder une famille, s’installer durablement. Les aînés font face à d’autres arbitrages : rejoindre des enfants établis à l’étranger, voir des petits-enfants.

Opposer des jeunes engagés à des aînés indifférents serait pourtant une erreur. Ressources financières, histoire personnelle et convictions comptent autant que l’âge. On croise des retraités militants et des trentenaires qui multiplient les vols sans s’interroger.

 

« Je me demande si mon envie de découvrir le monde est compatible avec l’avenir que je souhaite défendre. Conscient de mon empreinte carbone, je ne veux pas renoncer pour autant aux liens familiaux, ni à ma liberté. C’est le défi de ma génération. »

Quentin, âgé de 31 ans, qui travaille dans le secteur des jeux vidéos à Montréal.

 

 

 

Vivre loin des siens, le grand dilemme de l’avion

C’est ici que l’éco-anxiété devient intime. Lorsque les parents vieillissent, que les enfants grandissent ailleurs ou qu’un deuil survient, le trajet devient un devoir affectif, parfois une urgence. Nul ne souhaite arbitrer entre un enterrement et son bilan carbone. Les expatriés inventent leurs réponses.

Certains regroupent les visites en un seul voyage plus long. D’autres misent sur des retrouvailles à mi-parcours. Ce sont des ajustements, non des solutions, dans les limites du travail, de la santé et du budget de chacun.

Le piège serait de s’enfermer dans l’alternative entre prendre l’avion et rester cohérent. Nous sommes proche de la polarisation stérile. Sortir de cette alternative, c’est passer d’une mobilité subie à une mobilité plus intentionnelle. Le manichéisme n’est pas de mise, la prise de conscience si. 

 

 

« Entre deux réunions pour mes « projets à impact », le doute m'assaille : peut-on vraiment parler d'éthique sans faire de « green washing » quand notre propre confort repose sur des vols réguliers et une empreinte carbone démesurée ? J’ai envie de rentrer en Europe pour ça.»

Béatrice, 54 ans, DRH d’un grand groupe en Asie.

 

 

 

Un marché qui commence à regarder son bilan carbone

Cette réalité change-t-elle pour ceux qui organisent la mobilité ? Les signaux se multiplient, mais les preuves d’un bouleversement manquent encore. L’expatriation d’entreprise ne s’effondre pas. Selon l’enquête 2026 de Cartus, deux tiers des entreprises concernées déclarent un volume de relocalisations stable ou en hausse, et plus de la moitié disposent d’une politique de durabilité à l’échelle de l’entreprise.

 

Reste à voir ce qu’elle devient dans les programmes de mobilité, sujet encore émergent pour la majorité des entreprises.

Le nomadisme numérique est plus exposé, car il repose sur le mouvement. Une étude de l’entreprise Holafly, rapportée en juin 2026 par diginomica, indique que les nomades qui changent de lieu six fois par an ou plus ont une empreinte proche de celle des grands voyageurs aériens. La source est commerciale, donc à manier avec prudence.

Ainsi émerge le « slowmad », qui reste plus longtemps au même endroit, ce que favorisent les visas de nomade numérique valables jusqu’à deux ans dans des pays comme la Croatie, ou Malte. Rester longtemps ouvre un autre rapport au lieu, mais pèse sur ceux qui accueillent. Il faut prendre en compte tous les éléments de l’équation.

 

 

 

Eco-anxiété, de l’inquiétude à l’action

À l’échelle personnelle, on peut réduire les déplacements évitables, préférer des transports moins carbonés, comme le train, lorsque cela est possible.

Cela ne change pas le climat à soi seul, mais cela change le rapport à l’impuissance. Rejoindre une initiative locale est aussi une manière de s’intégrer : on rencontre ses voisins, on apprend les enjeux du territoire, on cesse d’être de passage. On s’engage localement.

La recherche, encore jeune, invite d’abord à nommer l’éxoanxiété sans la pathologiser. Une revue systématique parue en 2026 dans Cambridge Prisms: Global Mental Health distingue une inquiétude adaptée face à une crise réelle d’une détresse durable qui entrave le quotidien, le travail ou les études.

 

Seule la seconde appelle un accompagnement spécialisé, où les approches cognitivo-comportementales et la pleine conscience sont, à ce jour, les mieux documentées.

 

Pour le reste, les spécialistes conseillent d’encadrer sa consommation d’actualités climatiques, de se reconnecter au lieu d’accueil (plein air, bénévolat environnemental, rencontres avec les habitants) et de choisir une ou deux actions alignées avec ses valeurs plutôt que de porter seul la responsabilité du monde.

 

 

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Une étude australienne auprès de 18-24 ans, rapportée dans une revue turque de 2025, indique que les jeunes engagés dans une action climatique qui a du sens se disent plus optimistes, plus calmes et plus maîtres de la situation.

 

Le soutien entre pairs, via groupes de parole ou associations locales, ressort comme l’un des leviers les plus constants. Agir trop vite peut toutefois aggraver la détresse de ceux qui ruminent. Il peut être préférable de prendre de la distance avec l’actualité climatique.

 

Quant aux expatriés, ils restent les grands absents de cette littérature, concentrée sur les pays à revenu élevé et peu attentive à la pertinence interculturelle mondiale. 

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