Des cordages de tennis transformés en vêtements, des fruits livrés par une entreprise inclusive, des matériaux de chantier promis à une seconde vie… De Barcelone à Madrid, six Françaises et Français explorent d’autres façons de produire, de consommer et de travailler. Six parcours, donc, entre entrepreneuriat et engagement, pour ce premier épisode de notre série consacrée aux acteurs de l’économie circulaire et solidaire en Espagne.


Reynald Naulleau — Faire de l’inclusion un modèle d’entreprise

Il lui aura fallu marcher 1.000 kilomètres pour trouver sa nouvelle voie. En 2022, après avoir cédé une entreprise nantaise de livraison de produits locaux, Reynald Naulleau prend le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Cet entrepreneur vendéen, installé à Castelldefels, près de Barcelone, cherche à donner un autre sens à son parcours professionnel. Père d’une fille en situation de handicap moteur, il souhaite désormais mettre son expérience au service de l’inclusion. La rencontre avec Felipe Ojeda, cofondateur de Refruiting, sera décisive.
Derrière cette entreprise de livraison de fruits frais aux bureaux, il découvre un modèle qui intègre des personnes en situation de handicap dans différents métiers, de la préparation des commandes au service client. Il décide de s’y engager comme « intrapreneur » : entreprendre, cette fois, au sein d’une structure existante.
Fondée à Barcelone en 2016, Refruiting cherche à conjuguer activité commerciale, inclusion professionnelle et réduction des déchets. L’entreprise fournit aux bureaux des corbeilles de fruits, du café et des collations, en privilégiant les circuits courts et les emballages réutilisables. Ses cagettes en bois, fabriquées par des travailleurs en situation de handicap, sont récupérées après livraison et peuvent resservir jusqu’à vingt fois, selon l’entreprise.
Désormais directeur général de Refruiting France, Reynald Naulleau contribue aussi au développement de partenariats avec des structures spécialisées dans l’emploi inclusif. En juillet 2026, une collaboration avec l’ANRH, association française engagée dans l’insertion professionnelle des personnes handicapées, a notamment permis à quatre salariés de poursuivre leur activité lors du transfert des opérations logistiques à Rungis. Une manière de faire de l’inclusion non pas une action périphérique, mais une composante du fonctionnement de l’entreprise.
« La meilleure façon de traiter la différence, c’est justement de ne pas faire de différence », confiait Reynald Naulleau à Lepetitjournal.com en juin 2026.
Rencontre avec Reynald Naulleau, intrapreneur chez Refruiting
Julie Charvet Robinne — À contre-courant de la fast fashion

Dans la famille de Julie Charvet Robinne, le textile est une vieille histoire. Dès 1820, l’un de ses ancêtres fondait une filature de laine dans le nord de la France. Près de deux siècles plus tard, cette Française installée dans la Sierra de Guadarrama, aux portes de Madrid, a choisi de renouer avec cet héritage, mais à rebours des logiques de la mode industrielle.
Après une carrière dans de grandes entreprises, elle lance en 2015 L’Envers, une marque de vêtements en maille qui fait de la lenteur un principe de fabrication. Son idée : produire moins, privilégier des pièces intemporelles et redonner toute leur place aux artisans. Le nom résume cette volonté de prendre le contrepied de la fast fashion. Dix ans après ses débuts, l’entreprise poursuit son activité en défendant un modèle de croissance mesurée, loin de la multiplication des collections et des promotions permanentes.
Chez L’Envers, les pulls, gilets et autres pièces en maille sont confectionnés à la demande ou en petites séries dans des ateliers familiaux espagnols, notamment à Béjar, dans la province de Salamanque. La marque privilégie les fibres naturelles, comme la laine mérinos ou le coton biologique, auprès de fournisseurs établis en Espagne, en France, au Portugal et en Italie.
Cette production à petite échelle vise à limiter les invendus tout en préservant des savoir-faire locaux. Julie Charvet Robinne entretient notamment une relation de longue date avec son atelier de tricotage, qu’elle a aidé à s'équiper de nouvelles machines en 2019 et 2020. Une démarche qui conjugue réduction de la surproduction, maintien d’une activité artisanale et recherche de viabilité économique.
Dans un secteur dominé par les volumes et le renouvellement accéléré des tendances, elle défend une autre équation : fabriquer moins, mais fabriquer pour durer.
François Devy — Des plastiques marins aux cordages de tennis, donner une seconde vie aux déchets

Transformer des bouteilles récupérées en mer en matière première industrielle, ou des cordages de raquettes usagés en vêtements de sport : François Devy a fait de la valorisation des déchets l'un de ses terrains d'entrepreneuriat. Installé à Barcelone après un parcours entre la France, la Belgique et le Luxembourg, cet entrepreneur français a découvert l'Espagne lors d'un séjour Erasmus.
Diplômé de l'ICHEC Brussels Management School et de l'Université catholique de Louvain, passé notamment par Sony et Zinio, il a progressivement orienté son expérience du marketing, de la finance et des nouvelles technologies vers des projets à impact. Le plus emblématique reste SEAQUAL INITIATIVE, dont il assure la direction. Son principe : réunir collecteurs, pêcheurs, associations et industriels pour récupérer des déchets plastiques dans les milieux aquatiques, les trier et les transformer en matières premières recyclées, notamment destinées à l'industrie textile.
Selon les chiffres publiés par la structure, quelque 800 tonnes de déchets marins ont été collectées, dont 290 tonnes transformées en SEAQUAL MARINE PLASTIC. Derrière le recyclage, l'enjeu est aussi économique et social : construire une filière capable de rémunérer les acteurs de la collecte et de donner une valeur marchande à des déchets jusque-là abandonnés.
Avec Infinite Athletic, dont il est cofondateur, François Devy applique cette même logique à l'univers du tennis. La marque barcelonaise transforme des cordages de raquettes usagés en fibres destinées à la fabrication de vêtements techniques, conçus pour pouvoir être recyclés à leur tour. Une démarche qui a notamment débouché sur un partenariat avec l'équipementier français Tecnifibre : en 2025, celui-ci indique avoir collecté 4,5 tonnes de cordages en polyester dans le cadre de sa filière de récupération.
Les deux projets illustrent une même difficulté : il ne suffit pas de recycler un matériau, encore faut-il organiser sa collecte, maîtriser sa transformation et trouver des débouchés commerciaux. En 2026, SEAQUAL INITIATIVE a également participé, avec Glassy Europe et la Fundación También, à la fabrication de vêtements techniques destinés au parasurf, associant recyclage et pratique sportive inclusive. L'entrepreneur explore parallèlement d'autres secteurs, notamment les données de santé avec Biowai, dont il est cofondateur, et l'éveil musical des jeunes enfants avec Memima.
Des initiatives différentes, mais une même volonté de mettre l'innovation au service d'usages concrets.
François Devy (Infinite Athletic): transformer les cordes de raquette en T-shirt
Julie Obadia — Construire demain avec les matériaux d’hier

Et si les bâtiments de demain se construisaient, en partie, avec ceux d’hier ? C’est le principe que défend Julie Obadia, ingénieure française diplômée des Arts et Métiers, installée en Espagne.
Après cinq années passées à conduire des chantiers au sein du groupe Bouygues, elle a choisi de mettre son expérience du bâtiment au service de l’économie circulaire. Elle travaille aujourd’hui chez Action for Market Transformation (A4MT), au sein du Booster du Réemploi, un programme collectif lancé en France en 2020 pour encourager les professionnels de l’immobilier et de la construction à réutiliser les matériaux issus de bâtiments existants.
Portes, briques, fenêtres, équipements sanitaires… Autant d’éléments qui peuvent, sous certaines conditions, retrouver leur place sur un autre chantier plutôt que de finir à la benne. L’enjeu dépasse le seul recyclage. Il s’agit de conserver les matériaux en l’état ou de les remettre en état, afin d’éviter la fabrication de produits neufs et de réduire la consommation de ressources naturelles.
Responsable du pôle consacré aux entreprises de travaux au sein du Booster du Réemploi, Julie Obadia accompagne les acteurs du bâtiment dans cette transformation. Car entre la volonté de réutiliser des matériaux et leur intégration effective dans un chantier, les obstacles restent nombreux : disponibilité des produits, stockage, transport, garanties techniques, assurances et coûts. Son travail consiste notamment à aider les entreprises à structurer leurs démarches et à identifier les solutions adaptées.
En 2025, le Booster a ainsi travaillé avec le cabinet Querceo, avec le soutien de l’ADEME et de Valobat, sur une méthode de diagnostic appliquée à 17 petites et moyennes entreprises françaises, chacune recevant une évaluation et une feuille de route pour progresser vers le réemploi. L’accompagnement s’inscrit dans la durée : début 2026, le groupe de construction Léon Grosse annonçait notamment le renouvellement pour trois ans de son partenariat avec le Booster, après une première période de collaboration à laquelle Julie Obadia avait contribué.
Une illustration de son objectif : faire passer le réemploi du statut d’expérimentation à celui de pratique courante sur les chantiers.
Thomas Pentecouteau — De l’éco-anxiété à l’action collective

Comment transformer l’inquiétude face au changement climatique en envie d’agir ? À Barcelone, Thomas Pentecouteau a choisi de miser sur l’intelligence collective. Installé dans la capitale catalane depuis 2015, ce Français au parcours atypique a travaillé dans plusieurs ONG en Amérique latine avant de s’intéresser aux démarches participatives et à la transition écologique.
En 2018, il découvre La Fresque du Climat, un atelier collaboratif fondé sur les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Le principe le convainc : plutôt que de recevoir passivement des informations scientifiques souvent complexes et anxiogènes, les participants construisent ensemble leur compréhension du dérèglement climatique.
Devenu coordinateur de l’association en Espagne en 2019, il participe notamment à l’adaptation de ses outils en espagnol et au développement d’une communauté locale d’animateurs. Une démarche qui s’inscrit dans un mouvement international : selon les chiffres communiqués par l’association en 2026, plus de deux millions de personnes ont déjà participé à ses ateliers.
Concrètement, une Fresque du Climat dure environ trois heures. Réunis en petits groupes, les participants disposent des cartes représentant les mécanismes du changement climatique, en reconstituent les liens de cause à effet, puis discutent des solutions possibles. L’objectif n’est pas de délivrer une leçon d’écologie, mais de permettre à chacun de comprendre, de débattre et d’identifier des pistes d’action, individuelles comme collectives.
À Barcelone, Thomas Pentecouteau anime des rencontres ouvertes au public, notamment dans le quartier de Poblenou, mais intervient aussi auprès d’entreprises, d’établissements scolaires et d’organisations. Son activité s’est progressivement élargie à d’autres outils participatifs, consacrés à la biodiversité, aux impacts environnementaux du numérique et de l’intelligence artificielle, ou encore à l’adaptation au changement climatique. Avec d’autres animateurs, il a également contribué à l’organisation du Mural Fest, un rendez-vous barcelonais réunissant plusieurs de ces ateliers.
Pour lui, l’enjeu dépasse les seuls écogestes : il s’agit de faire émerger une compréhension commune des défis environnementaux et de donner aux participants les moyens de réfléchir ensemble à d’autres façons de vivre, de produire et de consommer.
Rencontre avec Thomas Pentecouteau, coordinateur de La Fresque du Climat
Julie Boudet — La mode, entre confiance en soi et seconde vie des vêtements

Et si le conseil en image servait d’abord à se réconcilier avec soi-même, plutôt qu’à renouveler sa garde-robe ? À Madrid, Julie Boudet défend une autre vision de la mode, loin des diktats esthétiques et de la consommation à tout prix. Installée dans la capitale espagnole depuis 2016, cette Française s’est formée au conseil en image et à la psychologie appliquée à l’apparence avant de fonder, en 2022, Self-Love Club, une agence de stylisme qui place l’acceptation de soi et l’inclusion au cœur de son approche. Son activité ne se limite pas aux particuliers ou aux entreprises.
Elle intervient également auprès de publics fragilisés, notamment de jeunes placés en foyer et de personnes en recherche d’emploi. En collaboration avec des structures comme la Croix-Rouge et l’Agence pour l’emploi de Madrid, elle anime des ateliers pour travailler la confiance en soi, l’expression personnelle et la présentation professionnelle. Une manière de faire de l’image non plus un instrument de conformité sociale, mais un outil d’émancipation.
Cette démarche s’accompagne d’une réflexion sur les habitudes de consommation. Le 13 février 2026, Julie Boudet et son équipe ont organisé à l’Institut français de Madrid Re-Moda, une rencontre consacrée à la mode responsable, à l’échange de vêtements et à leur réutilisation. Au programme : troc de pièces et d’accessoires, ateliers de transformation textile, sensibilisation aux matières et découverte de marques engagées, dont L’Envers, fondée par Julie Charvet Robinne.
L’événement associait également des acteurs de la seconde main et du recyclage textile, notamment Humana et EOS Upcycling, avec une collecte de vêtements prévue au bénéfice de la Fundación Quiero Trabajo, qui accompagne des personnes vers l’emploi. Une initiative à la croisée de ses engagements : redonner de la valeur à des vêtements déjà produits, tout en encourageant chacun à se sentir bien dans ce qu’il porte.
Pour Julie Boudet, la mode responsable ne se résume ainsi ni aux matières ni aux circuits de production. Elle passe aussi par le regard que l’on porte sur soi et par la liberté de s’habiller sans céder systématiquement aux injonctions de la nouveauté.
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