Voyages temporels - Les Enfers !

Par Patrick KERSALE | Publié le 17/06/2022 à 02:00 | Mis à jour le 17/06/2022 à 02:00
ENFERS VAT SUD ANGKOR VAT

Certains objets, concepts et croyances aux origines pluriséculaires constituent le génome des peuples et les caractérisent. Au Cambodge, terre de concept de l'impermanence, Patrick Kersalé se livre depuis près de dix ans à une quête sur la permanence qu'il dépeint dans ses ”Voyages temporels”.

 

Aujourd’hui : des enfers hindous aux enfers bouddhiques

Par-delà les objets, la permanence s’inscrit dans la religion et les croyances. Si les textes canoniques de l’hindouisme et du bouddhisme ont posé les bases du dogme, les croyances populaires créent des dérivatifs régionaux et locaux qui inspirent les arts visuels, leur répétition et, au final, leur permanence. Les enfers comptent parmi les thématiques artistiques les plus imaginatives puisque personne n’en est jamais revenu pour les décrire ! Les artistes ont utilisé quatre techniques traditionnelles des arts plastiques : bas-relief, haut-relief, ronde-bosse, peinture, auxquelles il convient parfois d’ajouter l’écrit qui transforme certaines œuvres en véritables bandes-dessinées.

Enfer var Phnov Cambodge

Épigraphie : imprécation de la stèle de Vat Kdei Trap

Au Cambodge, les plus anciennes traces des enfers hindous remontent à la période préangkorienne, notamment avec les imprécations concluant les textes de fondation des temples. On y apprend que quiconque porte atteinte aux biens de la divinité subira un châtiment, de même que ses ancêtres et tous les siens. Voici pour exemple, l’imprécation de la stèle de fondation K. 214 de Vat Kdei Trap (c. VIIème s., d’après G. Coedès, Inscriptions du Cambodge, Volume 5, p.14) : “Que ceux qui volent … aillent en enfer. Que celui qui désire prendre au brāhmane Indradatta les biens de l'ennemi de Mura (Viṣṇu) aille en enfer. Que celui qui aspire à prendre à Indradatta les biens du dieu … aille en enfer avec ses ancêtres de sept (générations).”

Yama Angkor vat

Iconographie : bas-relief à Angkor Vat

Angkor Vat (début du XIIème siècle) possède l’une des plus anciennes et des plus grandes œuvres jamais conçue (66 mètres de long) pour représenter les 32 enfers hindous. Elle allie iconographie et épigraphie puisque chaque supplice est assorti d'une légende en vieux khmer. Elle est demeurée présente dans la conscience collective puisqu’Angkor Vat n’a jamais été délaissé, passant du statut de mausolée du roi Suryavarman II à celui de sanctuaire du bouddhisme Theravada. Cette œuvre a inspiré la méthodologie des artistes pour le décor des monastères.

Iconographie : haut-relief du Naraka

Une autre œuvre majeure de l’époque angkorienne est le Naraka, situé sous la Terrasse du roi lépreux, à Angkor Thom. Elle date vraisemblablement du XIIIème siècle. Naraka désigne les enfers dans l’hindouisme et le bouddhisme. Il se compose de sept étages infernaux peuplés d’êtres de natures diverses. Le visiteur du Naraka d’Angkor Thom y rencontrera les habitants, les yamadutas, des nagas polycéphales et mêmes des danseuses !

Iconographie : peinture de la sala du Vat Kong Moch

De la longue période située entre le XIIIème et le début du XXème siècle ne subsiste aucune représentation des enfers car les monastères bouddhiques construits en bois n’ont pas survécu aux assauts de la mousson, des termites et de la folie des hommes. Pour illustrer la continuité de la représentation des enfers au XXème s., nous avons retenu la fresque de la sala du Vat Kong Moch (Siem Reap) peinte dans les années 1950. Elle s’inspire de la méthodologie d’Angkor Vat, c’est-à-dire de l’association d’une image et d’une légende : le faute est décrite en regard de la représentation du supplice.

Iconographie : ronde-bosse du Vat Phnov

Depuis 2019, le Vat Phnov, près de Battambang, propose une œuvre d’un genre nouveau, en ronde bosse ou, pour utiliser une terminologie moderne, en 3D. On y voit Yama, assis devant une console ornée de têtes de morts, flanqué de deux assistants, ainsi que des personnages sanguinolents dans un chaudron, des géants ou encore un crocodile, symbole de la mort chez les Khmers.

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Patrick KERSALE

Patrick Kersalé est un ethno-archéo-musicologue français spécialisé dans l’étude des instruments et les danses anciennes du Cambodge. Il a reconstruit l’instrumentarium musical angkorien.
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Raphael Ferry

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