Le président de l’Alliance française de Siem Reap défend une francophonie davantage tournée vers la formation, l’emploi et les échanges économiques. Pour lui, l’avenir du français au Cambodge dépendra de sa capacité à offrir aux jeunes des perspectives professionnelles concrètes.


À peine revenu de France, où il a signé, au nom de l’Alliance française de Siem Reap, un accord de jumelage avec celle de Strasbourg, nous avons rencontré le prince Thomico Sisowath. Nous en avons profité pour lui demander quels étaient, selon lui, les avantages et l’avenir de la langue française au Cambodge.
Une francophonie cambodgienne plus ouverte aux pays du Sud
Le prince considère qu’il ne faut pas oublier le contexte de la création de la francophonie, celui de la décolonisation et de la guerre froide. Les premiers pays membres cherchaient alors à préserver leurs liens, à reconstruire leurs sociétés et à partager leurs expériences après la période coloniale.
« Je pense qu’il faut replacer la francophonie dans le mouvement plus global de construction d’une identité francophone », explique-t-il. Ainsi, le prince estime que la francophonie doit dépasser une vision exclusivement centrée sur la France. Il souhaite renforcer les liens avec les pays africains francophones, notamment dans le domaine de la formation et du développement. « Les pays du Sud peuvent s’inspirer les uns des autres. Ils rencontrent parfois des problèmes communs et peuvent aussi partager des solutions », affirme-t-il.
Il cite notamment le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Mali, dont les expériences pourraient nourrir la réflexion cambodgienne dans plusieurs domaines.
Cette identité ne devrait toutefois pas rester uniquement culturelle. Le prince Thomico souhaite qu’elle devienne aussi un espace de coopération économique.
Le français doit offrir des perspectives aux jeunes Cambodgiens
Le prince Thomico se montre critique vis-à-vis d’une politique linguistique qui présenterait le français comme une simple langue de culture ou de prestige.
« Les élèves ne sont pas seulement intéressés par Molière, Stendhal ou Balzac. Ils veulent surtout acquérir des compétences qui leur permettront de construire leur avenir », souligne-t-il.
Il cite les élèves de l’Alliance française de Siem Reap qui se préparent à poursuivre des études de médecine, de droit ou de sciences économiques dans des établissements liés à des universités françaises.
« La langue française doit être un outil permettant aux étudiants de concevoir leur avenir et de réaliser leur ambition professionnelle », insiste-t-il. Selon lui, l’anglais s’est imposé au Cambodge parce qu’il est associé à des débouchés clairement identifiés : études, stages, mobilité professionnelle et accès à un marché du travail international. « Si l’anglais s’est ancré dans la société cambodgienne comme langue de communication, c’est pour des raisons économiques. Les Cambodgiens ont compris qu’il pouvait leur offrir un avenir », analyse-t-il.
La francophonie, selon lui, n’a pas suffisamment démontré sa capacité à proposer les mêmes perspectives.
« Ce n’est pas pour la beauté de la langue que les Cambodgiens vont apprendre le français. Ils le feront s’ils voient qu’elle procure un développement économique et que cette langue peut leur être utile », déclare-t-il.
Un réseau économique francophone à développer au Cambodge
Le prince Thomico, en plus d’être le président de l’Alliance de Siem Reap, est aussi membre du Sénat. Et il entend utiliser ses fonctions au Sénat et à l’Alliance française pour favoriser des échanges économiques avec les pays francophones.
« Mon objectif est de placer l’action de l’Alliance française de Siem Reap dans un contexte plus global d’échanges économiques entre les acteurs de l’espace francophone », explique-t-il.
Il évoque notamment la récente visite d’un Groupement du patronat francophone, une organisation destinée à rapprocher les acteurs économiques de plusieurs pays francophones. Selon lui, ce réseau représente plusieurs dizaines de pays et environ un million de petites et moyennes entreprises. Il évoque aussi les coopérations avec d’autres pays francophones qui ont une expérience dans la culture de la noix de cajou ou du cacao, dont la culture se développe au Cambodge.
Le Cambodge comme plateforme régionale en Asie du Sud-Est
Pour le prince Thomico, le Cambodge dispose d’un potentiel qui dépasse son seul marché intérieur. Sa position géographique, au cœur de l'ASEAN, pourrait permettre à des sociétés francophones de développer leurs activités dans plusieurs pays voisins.
« Le marché cambodgien est limité, mais le Cambodge peut servir de base à un développement régional vers le Vietnam, la Thaïlande, le Laos, la Chine, la Malaisie ou les Philippines », estime-t-il.
Il insiste également sur la jeunesse de la population cambodgienne et sur ses compétences linguistiques. De nombreux jeunes parlent le khmer et l’anglais, auxquels peuvent s’ajouter le français, le chinois, le vietnamien, le thaï ou le coréen.
« Le Cambodge est un pays polyglotte. Les jeunes qui apprennent le français parlent souvent aussi anglais et peuvent apprendre d’autres langues », souligne-t-il.
Cette diversité linguistique constitue, selon lui, un atout pour les investisseurs et les organisations francophones cherchant à travailler à l’échelle régionale.
Formation, infrastructures et investissements au Cambodge
Le prince Thomico relie la question de la langue française à celle du développement général du Cambodge. Il cite les infrastructures de transport, les voies fluviales et les projets destinés à faciliter la circulation des marchandises. Une meilleure connexion de Siem Reap aux zones agricoles et aux réseaux commerciaux pourrait réduire les coûts de transport et limiter les émissions liées au déplacement des marchandises.
« La navigation fluviale pourrait diminuer les coûts, réduire les émissions de carbone et renforcer les échanges économiques », affirme-t-il.
Il met également en avant la stabilité politique du Cambodge comme un facteur susceptible de rassurer les investisseurs.
Le prince Thomico souhaite par ailleurs développer les bourses et l’accès à un enseignement de qualité pour les jeunes Cambodgiens défavorisés.
« Il faut offrir aux jeunes les moyens de construire leur avenir. C’est le sens de l’action que je mène au sein de l’Alliance française, des établissements scolaires français et du Sénat », explique-t-il.
« Je veux que le français soit porteur d’économie »
Le prince Thomico résume sa vision autour d’une évolution du rôle de l’Alliance française. À l’enseignement de la langue et aux activités culturelles, il souhaite ajouter une dimension économique plus affirmée. « L’Alliance française a pour mission d’enseigner le français et de favoriser les échanges culturels. Je veux lui donner une troisième mission : contribuer aux échanges économiques dans l’espace francophone », déclare-t-il.
Selon lui, cette dimension a été trop longtemps négligée.
« En tant que Cambodgien, je voudrais que la langue française soit porteuse de croissance pour notre pays », affirme-t-il. Son ambition est de poursuivre cette action au-delà de son mandat actuel au Sénat, qui doit s’achever en 2030.
« J’espère pouvoir continuer à travailler dans cette direction après 2030, si j’en ai la force », conclut le prince Thomico.
déjà parus
Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.
Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.
Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien : Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie
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