De son enfance dans le Cambodge socialiste à ses années d’études en URSS, HOK Sothik raconte le parcours singulier qui l’a mené à la tête du Sipar, acteur clé de la lecture et de la francophonie au Cambodge.


Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.
Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.
Né à Kompong Cham, HOK Sothik a grandi dans un Cambodge meurtri par la guerre et isolé du monde extérieur.
« J’ai vécu la fin du régime khmer rouge, j’avais 11 ans. Le pays était fermé, sous embargo, sans relations avec l’Occident. »
Comme beaucoup d’enfants de sa génération, il découvre l’école tardivement, mais s’y distingue vite par son goût des lettres. En 1987, il obtient son baccalauréat. Deux ans plus tard, son destin prend un tournant inattendu.
« Mon rêve, depuis toujours, c’était de partir étudier à l’étranger. À l’époque, c’était impossible vers les pays occidentaux. Seuls les pays frères — soviétiques ou du bloc de l’Est — accueillaient des étudiants cambodgiens. »
Classé parmi les meilleurs élèves du pays en khmer, il décroche une bourse pour Moscou. Il n’a alors jamais quitté le Cambodge, ni connu un hiver.
Moscou, la découverte d’un autre monde
« Je suis parti en 1989, un an après mon bac. Il faisait neuf degrés à mon arrivée, un choc thermique énorme pour un Cambodgien de Kompong Cham ! »
Arrivé à Moscou, il est ensuite envoyé à Belgorod pour y étudier la langue, la littérature et la civilisation russes. Les débuts sont rudes.
« Je ne parlais que khmer, avec quelques mots de russe. La grammaire, les déclinaisons, tout me paraissait absurde. J’ai failli repartir. »
Mais la curiosité l’emporte. Il s’accroche, lit Pouchkine, Dostoïevski, Tchekhov, travaille sans relâche. Après un an à Belgorod, il poursuit à Pyatigorsk, dans le Caucase, une ville thermale entre la mer Noire et la mer Caspienne.
« La vie était difficile. Après l’effondrement de l’Union soviétique, tout s’est écroulé. Ma maigre bourse a été rognée par l’inflation. Mais j’ai appris la ténacité. »
C’est à cette époque qu’il découvre une nouvelle langue qui marquera sa vie.
Le français, langue d’admiration et d’émancipation
« En 1991, on nous a proposé d’apprendre une deuxième langue. J’ai choisi le français. Pour moi, c’était la langue des intellectuels cambodgiens, celle de mon frère aîné avant la guerre. »
Le souvenir de ce frère, ramassant des livres abandonnés dans les rues de Phnom Penh après 1979, reste vivace : « Il lisait des ouvrages en français que je ne comprenais pas. C’était pour moi un symbole de culture et d’ouverture. »
HOK Sothik apprend la langue avec des professeurs russes, formés sans jamais avoir mis les pieds à Paris. « Les méthodes étaient très grammaticales, mais rigoureuses. Après le russe, tout me semblait plus simple. »
Au terme de six années d’études, il rentre au Cambodge fin 1995, diplômé de langue et civilisation russes et francophone par passion.
Le retour au Cambodge et la rencontre avec le Sipar
« Quand je suis revenu, je me sentais étranger. Le pays avait complètement changé : les 4x4 de l’ONU dans les rues, des enseignes en anglais. »
Avec cinq dollars en poche, il cherche du travail. Le hasard lui fait croiser un cousin employé du Sipar, une ONG française installée depuis 1991 à Phnom Penh pour promouvoir la lecture et l’éducation.
« Il m’a dit : viens parler français avec mon patron. C’est comme ça que j’ai rencontré le coordinateur français du Sipar. »
L’entretien se transforme en recrutement. On lui propose un poste de conseiller en communication et pédagogie, chargé de formation avec d’autres ONG françaises.
« À l’époque, dans les ministères, le salaire était de 25 dollars par mois. Au Sipar, 200. Et surtout, j’allais travailler avec des Français, pratiquer la langue. »
De contrat en contrat, il ne quittera plus l’organisation.
Apprendre à transmettre la lecture
En 1997, le Sipar lui propose une formation en France pour développer le premier réseau de bibliothèques au Cambodge.
« L’ambassade de France finançait un stage d’un mois et demi. Mais en arrivant à Paris, un problème politique grave éclatait à Phnom Penh. Je suis resté trois mois coincé dans l’Hexagone. »
Une parenthèse décisive : il y découvre la vie culturelle française, perfectionne sa langue, tisse ses premiers réseaux.
De retour au Cambodge, il prend la responsabilité du programme de développement de la lecture. « J’ai appris sur le terrain, avec des équipes françaises et cambodgiennes. »
Peu à peu, Sipar déploya ses bibliothèques mobiles, ses actions en prison, en usine et dans les écoles rurales. HOK Sothik devint co-coordinateur. En 2004, il est nommé directeur du Sipar, avant de devenir directeur général en 2023.
« Me voilà presque trente ans au Sipar. »

Le français, une langue noble et utile
Son parcours personnel illustre ce que représente encore la francophonie au Cambodge.
« Le français n’est plus une langue obligatoire, mais elle reste une langue noble. Jadis, c’était la langue des intellectuels, des familles royales, des élites cultivées. »
Il souligne aussi sa valeur concrète : « En médecine, en droit, en technologie, beaucoup d’enseignements et de coopérations se passent encore par le français. À l’Institut de Technologie du Cambodge ou à la faculté de médecine, c’est toujours une langue de référence. »
Pour lui, l’enjeu n’est pas de rivaliser avec l’anglais, mais de valoriser la complémentarité :
« Il faut promouvoir le français non pas contre l’anglais, mais comme un plus. Un jeune qui parle les deux a plus de chances dans la vie professionnelle. »
Une richesse culturelle à préserver
« Certains oublient le français, faute de pratique, ou par choix. Mais parler plusieurs langues, ce n’est pas avoir plusieurs parasites, c’est avoir plusieurs fenêtres sur le monde. »
HOK Sothik insiste sur le lien entre langue et ouverture d’esprit : « Parler simplement khmer ou anglais ne suffit pas. Il faut s’ouvrir à d’autres cultures, et la francophonie en fait partie. »
S’il reconnaît la montée du chinois et la domination mondiale de l’anglais, il rappelle que « la francophonie rassemble près de 90 pays, un immense espace d’échanges culturels, économiques et académiques. »
Et de conclure :
« Plus on parle de langues, plus on est riche culturellement. La francophonie n’est pas la plus importante, mais elle garde une place essentielle dans l’équilibre du monde. »
Sipar, 30 ans d’édition et de lecture au service du Cambodge
Basé à Phnom Penh depuis 1991, le Sipar œuvre pour l’accès à la lecture à travers des bibliothèques mobiles, des programmes éducatifs et une maison d’édition jeunesse 100 % khmère, fondée en 2001. Avec plus de 310 titres publiés et 23 collections, Sipar Édition contribue à la transmission du patrimoine culturel cambodgien et à la professionnalisation du secteur du livre.
Dans le cadre de la rubrique « Ces Cambodgiens qui font vivre la Francophonie », Le Petit Journal du Cambodge. Retrouvez les portraits de :
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