Pauline Paquereau et Quentin Robert ont rejoint le Cambodge le 4 mars pour une mission de six mois auprès de l’ONG Toutes à l’école. Leur départ de France avait eu lieu le 4 janvier. Deux mois pour parcourir les quelque 10 000 kilomètres séparant les deux pays, alors qu’on peut facilement le faire en 24 h, tranquillement assis dans un avion, en regardant des films, en dormant et en mangeant. Le truc, c’est qu’ils ont choisi de ne pas prendre l’avion.


Cette décision ne relève pas seulement d’un goût pour l’aventure. Elle s’inscrit dans une réflexion menée depuis leur premier séjour au Cambodge, réalisé deux ans plus tôt. Après cette première expérience de six mois, les deux jeunes savaient qu’ils souhaiteraient revenir.
« Nous adorons le Cambodge, nous adorons Toutes à l’école, nous savions que nous voulions revenir », explique Quentin.
Lorsqu’ils ont préparé ce nouveau séjour, ils ont toutefois voulu tenir compte de l’impact environnemental de leurs déplacements. « Si, chaque fois que nous voulions revenir, nous prenions l’avion, notre impact carbone allait augmenter », souligne Pauline.
Études françaises sur l’énergie et le climat
Le choix de Pauline et Quentin est lié à leur parcours universitaire. Pauline suit une formation d’ingénieur à Centrale Supélec, spécialisation en efficacité énergétique et à la sobriété. Lui, un master sur les risques naturels et sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique aux Mines de Paris.
Cette formation l’amène à travailler régulièrement sur les bilans carbone et les émissions liées aux modes de transport.
« Dans nos études, nous répétons constamment que nous devons réduire nos émissions. Il fallait donc que nos propres choix restent cohérents avec ce que nous défendons », explique-t-il.
Les deux volontaires ne présentent toutefois pas leur démarche comme un rejet systématique de l’avion. Selon eux, l’avion peut rester nécessaire pour franchir certaines zones dangereuses ou difficiles d’accès. Ils citent notamment les régions touchées par des conflits ou les trajets pour lesquels aucune solution terrestre raisonnable n’existe. Il s’excuse presque d’avoir dû le prendre pour traverser la mer Caspienne. Leur statut de volontaires leur interdisant de se rendre dans des zones classées rouges par le ministère des Affaires étrangères, ils ne pouvaient ni passer par la Russie ni par l’Iran. La question porte donc davantage sur les usages de l’avion. Un vol peut être justifié pour rejoindre une région inaccessible par voie terrestre, mais paraît moins nécessaire lorsqu’une liaison ferroviaire rapide existe, comme sur certains trajets en France.
Un aller-retour Paris-Phnom Penh pouvant atteindre quatre tonnes de CO₂
Selon leur méthode de calcul, un aller simple Paris-Phnom Penh représente environ 1,5 à 2,1 tonnes de CO₂ équivalent par passager. Un aller-retour peut donc approcher quatre tonnes.
Ils précisent que ces estimations varient selon plusieurs paramètres, notamment le nombre d’escales, le type d’appareil et la méthode retenue pour intégrer les effets du transport aérien sur le climat. Elles donnent toutefois un ordre de grandeur significatif.
Les deux jeunes mettent ces chiffres en relation avec l’objectif de deux tonnes de CO₂ par personne et par an, souvent utilisé dans les travaux consacrés à la réduction des émissions individuelles nécessaires pour limiter le réchauffement climatique.
« Nous ne pouvions pas répéter qu’il faut parvenir à deux tonnes de CO₂ par personne et par an, puis prendre l’avion tous les deux ans pour aller à l’autre bout du monde. Ce n’était pas cohérent », résume Quentin.
Le train n’est pas toujours totalement décarboné
Pauline et Quentin ont aussi comparé les émissions des différents moyens de transport utilisés pendant leur voyage. Ils rappellent que le train n’a pas le même bilan carbone dans tous les pays. En France, le réseau ferroviaire est largement électrifié et l’électricité repose principalement sur le nucléaire et les énergies renouvelables. Les émissions associées à un trajet en train y sont donc particulièrement faibles.
La situation change dans d’autres régions du monde. Les deux voyageurs ont utilisé des trains fonctionnant au diesel, ainsi que des trains alimentés par une électricité produite en partie grâce au charbon. Ces trajets ont généré des émissions, même si leur impact reste généralement inférieur à celui d’un long-courrier.

« La meilleure façon de ne pas polluer reste de ne pas voyager. Nous savions que notre trajet aurait un impact. Mais nous avons cherché une solution moins émettrice que l’avion », nuance Pauline Paquereau.
Leur démarche ne consiste donc pas à prétendre voyager sans aucune émission. Elle vise plutôt à réduire l’impact du déplacement tout en conservant la possibilité de rejoindre le Cambodge.
Deux mois de train, de bus et de découvertes en Asie
Le trajet a commencé en France, avant de se poursuivre par l’Allemagne, la Hongrie, la Roumanie, la Turquie, la Géorgie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, la Chine et le Vietnam. Au total, Pauline Paquereau et Quentin Robert ont traversé 13 pays.
Ils en ont profité pour faire du tourisme, découvrir des villes dont ils n’imaginaient pas la beauté, comme Samarcande, et découvrir la Chine. Ils ont voyagé à bord de trains de nuit afin de limiter les nuits d’hôtel et de profiter des journées. Ils confessent que, globalement, le voyage était très confortable. Même si, en Chine, les deux Français ont voyagé dans un train durant plus de 40 heures, parfois avec des billets donnant accès à une place debout. Ils ont dormi assis pendant deux nuits, dans des wagons très fréquentés, parfois enfumés et peu ventilés. Mais ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes : ils sont arrivés en Chine lors du Nouvel An. Les trains étaient bondés.

Malgré ces conditions parfois difficiles, dont ils garderont un souvenir attendri toute leur vie, ils disent n’avoir raté aucun train et n’avoir connu ni annulation ni incident majeur.
« Nous avions parfois des anecdotes et des imprévus, mais le voyage a été beaucoup plus simple que nous l’imaginions », raconte Quentin.
Un budget de 2 200 euros pour deux mois de voyage
Le voyage leur a coûté environ 2 200 euros pour deux mois, une somme qu’ils ont financée avec leurs économies, plusieurs aides et les indemnités liées à leur service civique. En effet, peu de monde le sait, mais l’État français peut payer les volontaires durant leur voyage si celui-ci réduit le bilan carbone.
Ils ont aussi obtenu une bourse de l’académie de Versailles et une aide du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires. Au Cambodge, l’ONG assure leur logement et leur nourriture pendant la semaine, ce qui leur permet de faire quelques économies.
« Nous avons dépensé environ 2 200 euros, mais nous avons aussi voyagé pendant deux mois. Nous avons visité 13 pays, rencontré des habitants et découvert des endroits où nous ne serions probablement jamais allés autrement », explique Pauline.
Elle ajoute, très fière : « Nous avons estimé notre consommation carbone entre 430 et 600 kg par personne, soit entre trois et cinq fois moins qu’un trajet en avion. »
Le Couchsurfing pour rencontrer les habitants
Pour limiter leurs frais et favoriser les rencontres, Pauline et Quentin ont régulièrement utilisé le Couchsurfing, une plateforme qui met en relation des voyageurs et des habitants acceptant de les héberger.
Cette solution les a conduits à dormir chez des particuliers.
« Les habitants sont souvent heureux de nous accueillir et de nous faire découvrir leur culture. Cela donne une autre dimension au voyage », estime Quentin.
Pauline d’ajouter : « Dormir chez l’habitant était un point central de notre voyage, celui qui nous a fait faire nos plus belles rencontres, discuter de plein de sujets, apprendre de différentes cultures, etc., car c’est vraiment autour de ces rencontres en Couchsurfing que notre voyage s’est construit au quotidien. En seulement deux mois, nous avons été hébergés dans 15 foyers différents. »

Une communauté francophone pour préparer les trajets sans avion
Les deux voyageurs ont aussi bénéficié des conseils d’une communauté francophone consacrée aux déplacements sans avion (sur discord : discord.gg/5rdjkvKebf ). Présente sur Internet et les réseaux sociaux, elle rassemble des itinéraires, des informations sur les passages de frontières, les visas et les liaisons ferroviaires.
Cette aide leur a permis de préparer les différentes étapes et de réduire leurs inquiétudes avant le départ. Ils ont également rencontré plusieurs voyageurs qui suivaient la même route vers la Chine, le Japon, le Vietnam ou l’Australie.
« Nous savions où acheter une carte téléphonique, comment franchir certaines frontières et à quoi nous attendre lors des contrôles. Cela nous a beaucoup rassurés », explique Pauline Paquereau.

Un documentaire sur le voyage par voie terrestre vers le Cambodge
Pauline et Quentin se consacrent à la réalisation d’un documentaire sur leur parcours. Ils ont filmé de nombreuses étapes du voyage et des rencontres réalisées au Cambodge.
Le film devrait revenir sur le départ, le trajet, l’arrivée et les expériences vécues dans les différents pays traversés. Ils envisagent également d’y intégrer plusieurs témoignages recueillis au Cambodge. Après leur mission, les deux jeunes devraient reprendre la route à la fin du mois d’août. Ils souhaitent modifier une partie de leur itinéraire. Pour le retour, ils envisagent notamment de passer par le Laos, la Chine, le Kirghizistan, la mer Caspienne, la Turquie, la Grèce et plusieurs pays des Balkans avant de rejoindre la France.
Un choix rendu possible par une situation privilégiée
Pauline et Quentin tiennent toutefois à rappeler que leur expérience repose sur des conditions qui ne sont pas accessibles à tous. Leur passeport français a permis de traverser tous les pays sans visa, sauf le Cambodge. Leur niveau de ressources, leur formation et le temps disponible ont également facilité le projet.
« Nous sommes conscients d’être privilégiés. Nous avons le temps, l’argent et les conditions nécessaires pour réaliser ce voyage. Il est important de le rappeler », reconnaît Quentin Robert.
Leur trajet sans avion constitue donc à la fois une expérience personnelle, un projet documentaire et une mise en cohérence de leurs convictions avec leurs pratiques. Pour rejoindre le Cambodge, ils ont accepté de consacrer davantage de temps au déplacement afin de réduire leur recours à un mode de transport particulièrement émetteur.

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