Éditrice historique, encore en activité après plusieurs décennies de carrière, Madame PICH Proeng occupe une place singulière dans le paysage culturel cambodgien. Fondatrice de la maison d’édition DOMREI SOR, elle a joué un rôle central dans la reconstruction de la littérature jeunesse et de l’édition éducative au Cambodge après la période des Khmers rouges. Très respectée dans le milieu, elle continue de publier, d’écrire et de transmettre, comme en témoigne sa récente participation au Salon du livre.


Si nous avons souhaité l’interviewer, c’était précisément pour revenir sur ce parcours exceptionnel, étroitement lié à l’histoire récente du pays : celui d’une femme issue de l’enseignement, devenue éditrice par nécessité autant que par conviction, et restée fidèle, toute sa vie, à une mission de transmission.
Une institutrice francophone au cœur de l’histoire cambodgienne
Lorsque Madame PICH Proeng évoque son parcours, c’est toute une histoire du Cambodge contemporain qui se dessine en filigrane. Elle a découvert très tôt la langue française, dans un pays où l’école constituait alors un pilier essentiel de l’ascension sociale. « J’ai commencé à apprendre le français dès le cours enfantin, ce qui correspondait au CP », explique-t-elle. Cet apprentissage l’a accompagnée tout au long de sa scolarité, jusqu’à l’obtention du baccalauréat.
En 1966, elle est devenue institutrice. L’enseignement ne s’est pas imposé comme un choix par défaut, mais comme une évidence. « C’est tout ce que je savais faire, et c’est aussi ce que j’aimais », confie-t-elle. Cette trajectoire a été brutalement interrompue par l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges. Comme tant d’autres Cambodgiens, elle a été envoyée aux champs et a cessé toute activité éducative. Elle n’entre pas dans le détail de cette période, se contentant de rappeler qu’elle a « fait comme tout le monde ».
Reprendre l’éducation après 1979
Après la chute du régime, Madame PICH Proeng a repris le chemin de l’école. Elle a d’abord retrouvé un poste d’institutrice, avant de devenir directrice d’établissement, puis de suivre une formation lui permettant d’enseigner au collège au début des années 1980. « J’avais déjà la pédagogie d’avant, et cela comptait beaucoup à ce moment-là », souligne-t-elle.
Elle a ensuite été nommée à la direction de l’éducation de Phnom Penh, en tant qu’inspectrice. Son rôle consistait alors à observer les pratiques des enseignants et à accompagner leur travail. Cette fonction administrative, toutefois, a fini par lui peser. « Je m’y ennuyais beaucoup », reconnaissait-elle.
La révélation des livres
Le tournant était intervenu au début des années 1990, lorsqu’un don de la France était arrivé à la direction de l’éducation : un conteneur rempli de livres en français. « Je me suis mise à lire, à lire, à lire », raconte-t-elle. À cette époque, les livres pour enfants étaient quasiment inexistants au Cambodge, en dehors des manuels scolaires.
Certains ouvrages circulaient alors sous une forme surprenante : écrits à la main, recopiés au stylo et diffusés comme autrefois par des copistes. « Des gens se souvenaient d’une histoire, l’écrivaient, d’autres la recopiaient, et cela se transmettait ainsi », se souvient-elle.
En découvrant les albums jeunesse venus de France, elle a rapidement identifié des récits compatibles avec la culture khmère. « Sans les traduire mot à mot, je les ai réadaptés », explique-t-elle. L’objectif était clair : proposer des histoires accessibles aux enfants cambodgiens, même si l’impression semblait alors hors de portée. « Tout le monde était pauvre, il n’y avait pas de moyens. Je n’avais pas beaucoup d’espoir de pouvoir imprimer. »
Des premiers livres très artisanaux
Grâce à son travail dans des programmes soutenant le ministère de l’Éducation, elle a néanmoins réussi à mettre de l’argent de côté. Les week-ends, elle rédigeait des guides pédagogiques destinés aux enseignants, un outil alors inexistant. « Cela m’a permis d’économiser un peu », précisait-elle.
Avec ces économies, elle a fait imprimer son tout premier livre pour enfants : un recueil en noir et blanc, tiré à 5 000 exemplaires. « Tout a été vendu », se souvenait-elle, grâce à un réseau de distribution dans les écoles, où une commission revenait aux établissements. Encouragée par ce succès, elle avait ensuite tenté un tirage plus ambitieux de 10 000 exemplaires, destiné à des niveaux plus jeunes. L’expérience s’était révélée plus difficile : les enfants ne savaient pas encore bien lire. « J’ai dû baisser les prix et vendre à perte, mais j’ai fini par tout écouler. »
Ces premiers ouvrages avaient été presque bricolés : une quinzaine de pages, une illustration par histoire, aucune couverture rigide. « C’était très artisanal, je faisais tout toute seule », disait-elle.
La naissance de DOMREI SOR
Au fil des années 1990, son activité avait pris de l’ampleur. En parallèle de son travail institutionnel, elle continuait d’écrire, d’adapter et de publier. Progressivement, l’idée d’une véritable maison d’édition s’est imposée. C’est ainsi qu’est née DOMREI SOR, un projet éditorial dédié principalement à la littérature jeunesse.
Avec le soutien de collègues issus du monde éducatif, elle a amélioré la qualité des ouvrages : impression en couleur, mise en page plus soignée, diffusion élargie hors du cadre scolaire. « Ce n’étaient plus seulement des livres pour apprendre à lire, mais aussi pour transmettre une culture », expliquait-elle.

Parmi les titres marquants figure Kantol, un récit inspiré d’une tradition aujourd’hui disparue : celle des vendeurs ambulants de remèdes, les "pahis". Ils étaient souvent accompagnés d’un petit singe chargé d’attirer des chalants. . « C’est un monde qui a totalement disparu, mais qui existait encore au début des années 1990 », racontait-elle. À travers l’histoire d’un enfant perdu à Phnom Penh, absorbé par les singeries de l’animal, elle cherche à transmettre un fragment de mémoire aux jeunes générations.
Traduire, adapter, écrire
Sur les 41 titres publiés par la maison d’édition, 14 avaient été traduits en français ou en anglais. « L’idée était de permettre à des lecteurs étrangers de comprendre la culture khmère, ses traditions, ses contes », expliquait Madame PICH Proeng. Elle ne se considérait toutefois pas seulement comme traductrice. « Il y a des histoires adaptées, et d’autres que j’ai entièrement écrites moi-même. »
Cette évolution, elle la devait aussi aux formations qu’elle avait suivies au fil du temps. « Passer de lectrice à autrice, c’était une de mes plus grandes fiertés », confiait-elle.

Une œuvre tournée vers la transmission
À 82 ans, Madame PICH Proeng n’envisage pas d’arrêter. Elle conserve en réserve plus d’une dizaine d’histoires inédites, dont six nouvelles aventures de Kantol. « Mon objectif est de faire comprendre aux enfants d’aujourd’hui comment on vivait dans les années 1980, quand on n’avait rien de ce qu’ils ont maintenant. »
Les contraintes économiques restent toutefois un frein. « Imprimer coûte de plus en plus cher. Il faut trouver le bon prix, sans que ce soit inaccessible. » Malgré cela, la détermination demeure intacte.
Une vie guidée par l’envie de faire
Interrogée sur ce qui l’avait portée tout au long de sa vie, et sur ce dont elle se sentait le plus fière, Madame PICH Proeng répondait avec une grande simplicité. « J’aimais faire des choses. Je n’ai jamais pensé que je pourrais en faire autant. »
Sa première grande fierté, expliquait-elle, avait été de passer du statut de lectrice à celui d’autrice. Les formations qu’elle avait suivies, notamment auprès d’organisations engagées dans la promotion de la lecture, lui avaient permis d’écrire elle-même des histoires du début à la fin. « Avant, j’adaptais ou je traduisais. Ensuite, j’ai pu créer mes propres récits », confiait-elle.
Mais une autre émotion l’avait profondément marquée plus récemment. Lors du dernier Salon du livre, en décembre, elle avait vu des adultes aujoud'hui devenu parents venir à sa rencontre pour lui dire qu’ils avaient lu ses livres lorsqu’ils étaient petits. Certains le ont même racheté pour les lee avec leur enfants . « C’est à ce moment-là que j’ai compris que ces livres avaient vraiment compté », disait-elle, émue.

L’éducation, les livres et la transmission avaient ainsi constitué les fils conducteurs de son parcours. À travers DOMREI SOR, Madame PICH Proeng avait contribué à reconstruire un imaginaire et une culture de la lecture au Cambodge, patiemment, livre après livre. Une œuvre discrète mais essentielle, portée par la conviction que les histoires formaient aussi une part du patrimoine vivant du pays.
Aujourd’hui, Madame PICH Proeng peut également compter sur l’aide de son petit-fils, âgé de 17 ans, qui l’accompagne notamment dans la gestion et la conception de la page Facebook de la maison d’édition.
Le Petit Journal tient à remercier Béatrice Montariol pour l’organisation de cette belle rencontre.
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