Chaque année, le Cambodge se pare de rouge pour célébrer le Nouvel An lunaire. Entre rituels ancestraux et hospitalité locale, cette fête témoigne de l’intégration profonde des communautés sino-khmères au sein du Royaume.


À la fin du mois de janvier ou au cours du mois de février, les quartiers chinois de Phnom Penh connaissent une métamorphose immédiate. Les marchés s’illuminent de rouge, le crépitement des pétards résonne devant les échoppes et des volutes d’encens s’élèvent des rues étroites. Cette célébration, connue localement sous le nom de Chhol Chhnam Chin, n’est pas une simple festivité importée, mais une manifestation culturelle aux accents résolument cambodgiens.
Les racines historiques de la communauté sino-khmère
L’immigration chinoise vers le Cambodge s’étend sur plusieurs siècles, s’intensifiant durant les périodes angkorienne et post-angkorienne grâce aux routes commerciales de la mer de Chine méridionale. Au XIXe siècle, les communautés Hokkien, Teochew, Cantonaise et Hainanaise étaient déjà solidement établies. Aujourd’hui, la majorité des familles sino-cambodgiennes possèdent une identité profondément khmère, tout en préservant avec soin leurs rites ancestraux.
Le Nouvel An chinois s’est imposé comme une période essentielle du calendrier social, souvent perçu comme le troisième nouvel an du pays, après le premier de l’an international et avant le Nouvel An khmer d’avril. Cette période marque, pour beaucoup, le véritable prélude au printemps dans le Royaume.
Préparatifs et rituels de purification
Une semaine avant les festivités, les foyers s'attellent à chasser la mauvaise fortune. Les habitations sont nettoyées, les dettes soldées et les autels familiaux restaurés. Des calligraphies rouges apparaissent sur les portes, affichant des vœux de bonheur, de prospérité et de longévité. Dans les allées des marchés Orussey ou du Marché Central, les étals regorgent d’enveloppes vermeilles, de statuettes dorées et de pyramides de mandarines.
La veille du jour J, les familles préparent des offrandes destinées aux ancêtres, composées de canards rôtis, de poissons, de nouilles et de pâtisseries traditionnelles. Ce moment de recueillement constitue une réunion familiale symbolique où la fumée de l’encens fait office de lien entre les générations. À cette occasion, le rouge et l’or dominent le paysage urbain, des rues de Battambang jusqu'à la péninsule de Chroy Changvar à Phnom Penh.
Le passage à la nouvelle année lunaire
Dès minuit, l’atmosphère devient électrique. Les pétards sont de sortie et les autels de quartier scintillent à la lueur des bougies. Le premier repas de l’année revêt une dimension symbolique particulière : on y consomme des nouilles pour favoriser la longévité ou des raviolis pour appeler la richesse. Les offrandes s’adressent tant aux ancêtres qu'aux esprits domestiques, illustrant la fusion entre les croyances chinoises et les traditions khmères.
Au matin, les salutations résonnent dans une prononciation khmère qui adoucit les vœux traditionnels. Les enveloppes rouges, ou ang pao, circulent entre les générations. Au Cambodge, la coutume veut que ces étrennes contiennent des billets de banque, soulignant que la générosité se doit d'être concrète pour porter ses fruits.
Une gastronomie au carrefour des cultures
La table est le point d'orgue de la célébration. Au Cambodge, le menu du Nouvel An marie l’élégance des recettes cantonaises au réconfort de la cuisine locale. Le porc laqué au soja et au miel est servi aux côtés du somlor machu, la célèbre soupe aigre khmère. La tradition impose de ne pas finir entièrement le poisson servi, afin de symboliser l’abondance pour l’année à venir.
Dans les restaurants de Phnom Penh ou de Kampot, des mets spécifiques comme le concombre de mer braisé ou les saucisses frites aux noix de cajou font leur apparition. Parallèlement, les danses du lion animent les rues dès l'aube. Au rythme des tambours et des cymbales, ces créatures de papier mâché et de paillettes défilent devant les commerces pour chasser les mauvais esprits, sous le regard émerveillé des passants.
Une célébration adoptée par l'ensemble du pays
Bien que le Nouvel An chinois ne soit pas un jour férié officiel au Royaume, le pays tourne au ralenti. Les écoles ferment leurs portes et de nombreux commerces réduisent leurs activités. Les pagodes bouddhistes voient affluer des fidèles de toutes origines venus brûler de l’encens pour attirer la chance. Cette participation nationale démontre que les héritages culturels, loin de diviser la population, s’entremêlent harmonieusement.
Si les festivités durent théoriquement quinze jours, l'essentiel de l'activité se concentre sur les trois premiers jours au Cambodge. Une fois les célébrations terminées, les familles se rendent visite ou fréquentent les parcs et les pagodes. Le Nouvel An chinois au Cambodge demeure une symphonie de coexistence, où la rigueur des rites ancestraux rencontre la joie de vivre tropicale, ouvrant chaque année une nouvelle page placée sous le signe de l'optimisme.
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