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Séra expose à l’Institut français de Cambodge : le trait face à l’histoire

À Phnom Penh, Séra présente une rétrospective de son travail de dessinateur à l’Institut français du Cambodge. Une exposition où le trait dialogue avec la mémoire, l’histoire cambodgienne et la transmission.

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Une rétrospective qui s’est imposée naturellement

Pour Fanny Pagès, directrice de l’Institut français du Cambodge, le choix de consacrer une exposition d’envergure à Séra s’est imposé au fil des échanges engagés depuis l’an dernier, notamment lors des commémorations des cinquante ans de la prise de Phnom Penh.

« Séra, c’est quand même un auteur majeur franco-cambodgien, largement publié, et qui est aussi peintre », rappelle-t-elle. L’objectif n’était pas de se limiter à l’actualité éditoriale de l’artiste, mais bien de proposer une plongée dans l’ensemble de son travail graphique.

« On s’est dit que c’était le moment de présenter une rétrospective de son travail d’illustrateur, étant donné la quantité d’œuvres produites et l’importance du dessin pour lui », explique la directrice. Le parcours donne ainsi à voir de nombreuses planches originales, dont certaines sont présentées pour la première fois au Cambodge.

« Il y aura vraiment l’occasion de traverser tout le panorama créatif de Séra, depuis ses premiers dessins jusqu’à ses travaux autour de la guerre », précise-t-elle.

Le dessin comme combat contre l’oubli

Interrogé sur le sens de cette rétrospective, Séra évoque avant tout un retour sur son propre cheminement artistique. « C’est toujours un honneur de partager toutes ces années de travail en public, surtout que je montre un certain nombre de documents qui n’ont jamais été montrés », confie-t-il. Pour l’artiste, ce travail a aussi été l’occasion de revisiter son œuvre dans son ensemble, comme un retour en arrière sur ce qu’il a produit depuis plus de trois décennies.

Séra assume pleinement la place centrale qu’occupe l’histoire cambodgienne dans son travail. « Je serai toujours habité par ce qui s’est passé ici et par ce que cela a produit sur moi », explique-t-il. S’il se dit aujourd’hui plus apaisé, il refuse toute forme de renoncement sur le terrain de la mémoire.

« On continue à méconnaître cette histoire, notamment chez les nouvelles générations et chez certains intellectuels français, qui continuent à véhiculer un regard idéologique sur les événements », déplore-t-il. Face à ces lectures qu’il juge biaisées, Séra revendique une approche fondée sur les faits et sur l’expérience individuelle, plutôt que sur l’interprétation idéologique.

L’Anarchiste, une œuvre fondatrice

Au cœur de l’exposition, une place importante est accordée au travail réalisé autour de L’Anarchiste de Soth Polin. « Pour moi, c’est un ouvrage fondateur », affirme Séra. Il découvre ce livre au début des années 1980 et reçoit sa lecture comme un choc.

« Je découvre un auteur khmer qui s’exprime avec une densité et une profondeur qui m’ont bouleversé. Un langage sans compromis, une violence des mots qui entraient en résonance directe avec ce que j’avais moi-même vécu », raconte-t-il. L’œuvre de Soth Polin devient alors une référence durable, l’accompagnant tout au long de son parcours d’auteur.

Séra n’a pourtant jamais rencontré l’écrivain. « Il a écrit L’Anarchiste en France, puis est parti vivre aux États-Unis. Il vit aujourd’hui en ermite, sans connexion, sans exposition médiatique », explique-t-il. Cette absence n’a fait que renforcer le lien intime que l’illustrateur entretient avec le texte, qu’il considère comme une matrice artistique et mémorielle.

Plutôt que de représenter des figures immédiatement identifiables, il revendique le recours à la métaphore et au déplacement symbolique, capables de susciter un ressenti sans passer par l’illustration littérale. « Il s’agit de réveiller une émotion, pas de reconstituer une scène ».

À l’UNESCO, dire l’histoire autrement

Ce travail de mémoire s’est prolongé à Paris avec une exposition intitulée Cambodge 1975-2025, le temps de la mémoire, inaugurée le 9 décembre dernier au siège de l’UNESCO, dans le cadre de la Journée internationale de commémoration des victimes du crime de génocide. À l’initiative de Séra, co-commissaire avec Véronique Donnat, cette exposition collective, intégrant les artistes Margaret Millet et Nov Cheanick, a pu voir le jour grâce à l’association Anou’savry Thom, avec le soutien des mécènes Anne Lacoste, Artisans d’Angkor et Urban Living Solutions. Il s’agissait de la première exposition consacrée à cette thématique au sein de l’institution onusienne.

« L’idée était de permettre à des artistes qui ont traversé cette période, comme moi, mais aussi à des artistes plus jeunes qui ne l’ont pas connue, de s’exprimer sur cette page de l’histoire sans chercher à l’illustrer directement », explique Séra. Il évoque notamment la participation d’artistes cambodgiens et franco-cambodgiens portant des regards différents sur cette histoire.

Pour lui, l’enjeu est de sortir de la représentation frontale. « Aujourd’hui, tout le monde est focalisé sur l’image », observe-t-il. « La peinture n’est pas forcément une question d’image. On peut exprimer un événement sans le mettre en scène ».

Cette exposition a également marqué une étape symbolique : « C’était la première fois que l’UNESCO acceptait que l’on évoque le génocide cambodgien en son sein », souligne-t-il, y voyant une reconnaissance tardive mais essentielle.

Une actualité toujours en mouvement

Parallèlement à cette rétrospective, Séra poursuit plusieurs projets. Il travaille actuellement sur une autofiction située dans le Cambodge des années 1950 et 1960, à travers le regard d’un veilleur de nuit replongeant dans l’histoire du pays avant la guerre.

Il s’est également engagé dans un important travail de commande autour de la Marine nationale, qu’il décrit comme une forme de respiration artistique, tout en continuant à questionner l’histoire cambodgienne dans ses projets personnels. D’autres pistes sont à l’étude, dont un projet narratif autour de Woodstock, qu’il souhaiterait rendre accessible aux nouvelles générations.

À Phnom Penh, Le trait et la mémoire offre ainsi l’occasion rare de mesurer la cohérence d’un parcours artistique où le dessin ne se contente pas de représenter le monde, mais s’impose comme un outil de transmission, de réflexion et de résistance à l’oubli.

Le vernissage est prévu le mercredi 21 janvier à partir de 18h30, en présence de l’artiste.

Informations pratiques
21janv.26mars

Du 21 janv. à 18:00

Jusqu'au 26 mars à 18:00

Adresse

institut Français du Cambodge
Phnom Penh

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