Interprète au Sénat, enseignant de français à l’université et directeur de l’association culturelle Kok Thlok, Kompeak Phoeung mène plusieurs vies à la fois. Derrière ce parcours aux multiples facettes se dessine une histoire plus intime : celle d’un jeune Cambodgien de province qui, à force de discipline et de passion pour la littérature, a fait du français sa langue de culture et un outil d’engagement artistique.


Levé à cinq heures du matin pour apprendre le français
L’histoire commence dans la province de Banteay Meanchey. C’est là que Kompeak grandit et découvre le français.
Cette discipline matinale n’a rien d’exceptionnel dans sa famille. Chez lui, le travail commence dès l’aube. « Mon père nous réveillait à quatre heures du matin pour réviser. Il disait qu’on mémorise mieux quand il fait encore frais. »
Son père, mécanicien et charpentier naval de formation, a exercé de nombreux métiers pour faire vivre sa famille dans les années difficiles qui ont suivi la chute des Khmers rouges.« Il savait réparer des moteurs, construire des bateaux en bois. Plus tard, il a ouvert une petite fabrique d’ustensiles de cuisine, puis une scierie. »
C’est lui aussi qui encourage son fils à poursuivre ses études de français.
Du département de français à l’Université royale de Phnom Penh
Après le baccalauréat, Kompeak quitte sa province pour Phnom Penh. Il réussit l’examen d’entrée au département de français de l’Université royale de Phnom Penh.
Il obtient finalement une licence de lettres françaises, avant de poursuivre ses études en France grâce à une bourse. « J’ai pu faire un master de lettres modernes. »
Il s’inscrit ensuite en doctorat à l’Université Paris-Diderot. Mais l’aventure universitaire s’interrompt faute de financement. « Je n’avais pas de bourse me permettant de me consacrer entièrement aux recherches . J’ai tenu trois ans, mais vivre en France sans ressources était trop difficile. J’ai dû rentrer au Cambodge. »
Le français dans le Cambodge des années 1990
Lorsque Kompeak était étudiant, la place du français au Cambodge était encore importante. « Tous les intellectuels qui avaient survécu au régime des Khmers rouges parlaient français. »
À l’époque, l’anglais n’a pas encore pris l’ascendant qu’on lui connaît aujourd’hui. « Quand j’étais jeune, l’anglais n’était pas si présent. Français et anglais étaient presque à égalité. »
Le véritable tournant, selon lui, intervient au début des années 2000.
Une langue qui ouvre sur le monde
Pour Kompheak, le français devient bien plus qu’un outil professionnel pour Kompeak. C’est une porte d’entrée vers la littérature et vers d’autres cultures. « Quand on apprend une langue, on est forcément influencé par la culture qu’elle porte. Le français est devenu ma langue de culture. »
La lecture occupe une place centrale dans son parcours. « La littérature permet de comprendre une époque, un climat intellectuel, l’esprit d’un siècle. »
Kok Thlok, mythe fondateur et théâtre traditionnel
Parallèlement à ses activités d’enseignant et d’interprète, Kompeak dirige l’association Kok Thlok, consacrée à la préservation du théâtre traditionnel khmer.
Depuis près de vingt ans, l’association travaille à maintenir vivantes différentes formes de théâtre traditionnel. « Il existe environ trente formes de théâtre au Cambodge. Nous en avons déjà joué une dizaine. »
Parmi les formes les plus emblématiques figure le Sbaek Thom, théâtre d’ombres où de grandes marionnettes de cuir projettent leurs silhouettes sur un écran lumineux. Certaines productions mobilisent un grand nombre d’artistes.
Un projet francophone pour le Sommet de 2026
À l’approche du Sommet de la Francophonie que Phnom Penh accueillera en 2026, Kompeak travaille sur un projet qui lui tient particulièrement à cœur : une pièce de théâtre jouée en français par des artistes cambodgiens.
« Je voudrais créer un spectacle pour accueillir les délégations francophones. »
Son ambition est de montrer la diversité culturelle de l’espace francophone. « Il ne s’agit pas seulement de mettre en valeur la culture khmère, mais aussi les cultures africaines, belges, canadiennes ou françaises. »
Pour préparer les comédiens, il envisage même de leur donner une formation linguistique spécifique. « Je vais concevoir un cours de français intensif basé sur la pièce elle-même, pour travailler la prononciation et les différents accents francophones. »
héritage et transmission
Entre ses activités d’enseignant, son travail d’interprète et son engagement artistique, Kompeak incarne une génération de Cambodgiens pour qui le français n’est pas seulement une langue étrangère, mais un outil de transmission et de création.
Son projet de spectacle en français pour le Sommet de la Francophonie s’inscrit dans cette démarche. « L’idée est de montrer la diversité de la francophonie, mettre en exerce la solidarité, l’amitié et surtout l’empathie, avec ses accents, ses références culturelles et son humour »
Une manière, pour lui, de rappeler que la francophonie au Cambodge ne relève pas seulement de la diplomatie ou des institutions, mais qu’elle continue aussi de vivre dans les parcours individuels, les projets artistiques et les rencontres entre cultures.
Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.
Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.
Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien :
Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie
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