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Tourisme au Cambodge : changer de cap sans céder aux tendances

Un jeune chercheur, nous explique pourqui, selon lui, le Cambodge doit repenser sa stratégie touristique. Plutôt que viser le volume, l’enjeu est d’attirer des visiteurs engagés en misant sur culture, qualité de vie et identité khmère.

Angkor - de nouveaux circuits pour enrichir l’expérience des visiteurs 2Angkor - de nouveaux circuits pour enrichir l’expérience des visiteurs 2
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 16 avril 2026

Tourisme : privilégier la qualité plutôt que la quantité

Le Cambodge n’a pas besoin de davantage de touristes, mais des bons profils. La quête de résultats rapides et d’une visibilité immédiate a enfermé le pays dans une compétition difficile à soutenir. Une réorientation s’impose : adopter un modèle fondé sur la valeur, ancré dans l’identité khmère, le patrimoine vivant et la richesse du quotidien urbain.

Si cette approche est correctement mise en œuvre, elle attirera naturellement des visiteurs qui séjournent plus longtemps, dépensent de manière plus réfléchie et recherchent une expérience authentique plutôt qu’un simple spectacle.

Une stratégie encore trop centrée sur le tourisme

Le Plan directeur de développement touristique de Siem Reap 2021–2035 affiche des ambitions en matière de durabilité, de qualité de service et de compétitivité internationale. Pourtant, derrière les notions de « tourisme vert » et de « services de qualité », il reste essentiellement centré sur le tourisme plutôt que sur la culture.

Sa logique repose toujours sur l’attraction des visiteurs via l’expansion des infrastructures, la création de produits touristiques thématiques, le développement de l’hébergement et la promotion des destinations.

Cette approche reflète une tendance régionale consistant à stimuler la demande touristique, plutôt que de la laisser émerger naturellement à partir de valeurs culturelles solides. Bien que le plan évoque la conservation du patrimoine et la gestion environnementale, la culture y est surtout envisagée comme un produit à exploiter, plutôt que comme un système vivant au service de la société cambodgienne.

Un tel positionnement comporte des risques déjà observés ailleurs en Asie du Sud-Est, où certaines villes se transforment pour répondre à des attentes touristiques artificielles, au détriment des valeurs locales. Cela conduit à des séjours courts, une expérience superficielle et une dilution culturelle.

Siem Reap n’en est pas encore là — mais le plan actuel ne permet pas clairement d’éviter cette dérive.

Les limites d’un tourisme fondé sur l’attractivité immédiate

Les stratégies qui privilégient l’attractivité rapide et le volume sont intrinsèquement fragiles. Pour maintenir un flux élevé de visiteurs, elles reposent sur une promotion constante, des spectacles toujours plus marquants et des offres de plus en plus extrêmes.

À terme, cela peut détériorer l’identité culturelle et la qualité urbaine. La Thaïlande illustre ces dérives : dans certaines zones, le tourisme est désormais associé à la vie nocturne, au divertissement pour adultes et à une consommation rapide. Les visiteurs restent peu de temps et repartent avec une compréhension limitée de la culture locale.

Si ces modèles génèrent des flux importants, ils entraînent aussi des tensions sociales, une dégradation de l’image du pays et une dépendance à un tourisme à faible valeur ajoutée.

Le Cambodge ne devrait pas chercher à rivaliser sur ce terrain. L’accent mis par le plan sur les zones de divertissement, les rues gastronomiques, le tourisme fluvial de luxe ou les circuits thématiques — sans stratégie équivalente pour renforcer la profondeur culturelle — pourrait orienter Siem Reap dans cette direction.

Même des initiatives pertinentes, comme l’aménagement des berges, sont envisagées davantage comme des produits touristiques que comme des espaces civiques et culturels.

« Construire le parc pour attirer le papillon »

L’avantage du Cambodge réside précisément dans ce qu’il a su préserver : culture khmère, architecture, cuisine, langue et rythmes sociaux restent largement intactes.

Plutôt que de suivre des modèles commerciaux artificiels, la politique touristique devrait adopter un principe différent : ne pas courir après le papillon, mais construire le parc.

« Chasser le papillon » signifie adapter les villes aux tendances et aux attentes extérieures, au prix de compromis constants.
« Construire le parc », à l’inverse, consiste à investir dans des valeurs durables : préserver les bâtiments anciens, améliorer la qualité et l’authenticité de la cuisine khmère, protéger les espaces publics et maintenir une cohérence architecturale.

Lorsque ce cadre est solide, les visiteurs viennent naturellement. La France est souvent citée en exemple : les villes n’y changent pas pour séduire les touristes. Ce sont les visiteurs qui s’adaptent, ce qui favorise des séjours plus longs et une immersion plus profonde.

Le Cambodge peut adopter une approche similaire, fondée sur ses propres valeurs.

Des orientations politiques concrètes

Deux priorités doivent guider les politiques publiques : renforcer la culture et le patrimoine khmers, et améliorer la qualité de vie quotidienne des habitants.

Il est essentiel de préserver et de réhabiliter les bâtiments historiques plutôt que de les remplacer par des constructions inadaptées, afin de maintenir la cohérence visuelle et culturelle des espaces urbains.

La cuisine khmère doit être valorisée non seulement par la promotion, mais aussi par l’amélioration de la qualité, de l’hygiène et de la formation professionnelle des acteurs du secteur.

Les espaces publics, notamment la rivière de Siem Reap, doivent être pensés comme des lieux de vie avant d’être des attractions touristiques. Ils doivent favoriser la marche, le vélo et des activités calmes comme la méditation, l’étude ou les expositions culturelles.

« Ces espaces doivent rester accessibles, sûrs et inclusifs pour tous — habitants comme visiteurs. »

Parallèlement, des règles claires en matière d’architecture, de bruit et d’urbanisme doivent être mises en œuvre afin de préserver l’harmonie visuelle et la qualité de vie.

Vers un tourisme d’engagement durable

L’auteur propose également une approche dite « plug-in and play », visant à encourager un engagement plus long des visiteurs. Il s’agit de concevoir des systèmes — billetterie, accès, mobilité — qui favorisent naturellement des séjours prolongés.

Par exemple, le système de billetterie d’Angkor pourrait privilégier des pass de trois jours ou d’une semaine comme option standard, incitant les visiteurs à prendre le temps de découvrir le site.

Angkor ne doit pas être considéré comme une attraction à consommer rapidement, mais comme un paysage civilisationnel nécessitant du temps et une compréhension approfondie.

Cette logique peut être étendue à d’autres politiques, afin d’attirer des visiteurs plus engagés, comme des étudiants, chercheurs ou travailleurs mobiles.

Faire suivre le tourisme à la culture

Pendant des années, le Cambodge a regardé la Thaïlande comme un modèle. Mais ce succès s’accompagne de coûts importants : tensions sociales, marchandisation de la culture et vision à court terme.

Le Cambodge conserve un avantage précieux : son authenticité. Plutôt que de suivre les tendances, il doit renforcer ses propres fondations culturelles.

« Le tourisme doit découler de la vitalité culturelle, et non l’inverse. »

Lorsque l’identité khmère est forte et assumée, elle attire naturellement des visiteurs en quête de sens, favorisant un développement économique plus durable et respectueux.

Keolakena Kin est chercheur junior au Future Forum. Cet article est extrait de la publication An Inclusive Agenda for Cambodia, réalisée dans le cadre du programme Inclusive Policy Fellowship Plus (IPF+), soutenu par le Fonds canadien d’initiatives locales, en continuité avec l’IPF soutenu par le gouvernement australien via le programme Ponlok Chomnes II de The Asia Foundation.


 

Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.

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