Édition internationale

Jaana, entre deux mondes : le récit d’une vie « à racines doubles »

Rencontrée à la sortie d’une pièce de théâtre à l’Institut français du Cambodge, Jaana impressionne d’emblée par la précision de son français. Née à Phnom Penh d’un père cambodgien et d’une mère finlandaise, elle incarne un parcours rare, traversé par l’histoire et les cultures. Aujourd’hui, elle s’inspire de cette trajectoire singulière pour donner matière à son premier roman intitulé Racines doubles.

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Écrit par Raphaël FERRY
Publié le 2 mai 2026

« Je suis une “Konkat”. Mon père était cambodgien et ma mère finlandaise. »

L’histoire familiale commence à Paris, en 1955. Sa mère, venue améliorer son français, y rencontre son père, alors étudiant boursier. Le couple s’installe ensuite à Phnom Penh, où Jaana voit le jour et grandit.

« Ma mère s’est retrouvée dans une paillote, sur de la terre battue. C’était un choc culturel énorme. »

À la maison, deux langues coexistent : le français et le khmer. Élève du lycée Descartes, Jaana développe très tôt une maîtrise parfaite du français, sans accent, malgré l’influence linguistique de ses parents.

Régulièrement, elle retourne en Finlande pour les vacances, entretenant ce lien avec son autre pays. Une double appartenance qui structure déjà son identité.

Le déracinement avant la tragédie

En 1973, alors adolescente, Jaana quitte le Cambodge avec sa mère et son frère, alors que la situation politique se dégrade.

« Je me suis retrouvée arrachée de mon pays. »

Son père, lui, reste au Cambodge par devoir filial, auprès de ses parents âgés. Il vivra l’arrivée des Khmers rouges en 1975. « On l’a informé qu’il allait partir en rééducation. On ne l’a plus jamais revu. »

Un drame intime, qui s’inscrit dans la tragédie collective du pays.

Une vie entre continents

Après un passage en Finlande, puis à Madagascar où elle passe son baccalauréat, Jaana s’installe en France. Elle y fera l’essentiel de sa carrière. Elle travaille d’abord dans la comptabilité, avant de rejoindre le secteur bancaire. Une carrière menée jusqu’à sa retraite en 2019, date à laquelle elle décide de revenir vivre partiellement au Cambodge.

Depuis, elle partage son temps entre la Finlande et Phnom Penh. « Je passe six mois ici et six mois en Finlande. »

Être « Konkat » : une richesse et une singularité

Jaana revendique pleinement son identité métisse.

« Konkat, c’est avoir en soi la fusion de deux cultures très différentes. »

Une double appartenance qui se traduit d’abord physiquement. « Au Cambodge, on me considère comme européenne. En Finlande, comme asiatique. »

Mais surtout, elle y voit un atout. « Connaître les deux versants me permet de décrypter les situations sans difficulté. »

Elle évoque aussi les contrastes culturels, parfois déroutants.

« Au Cambodge, il peut y avoir une certaine nonchalance. En Finlande, si quelqu’un vous dit qu’il vient à 9 heures, il est là 10 minutes avant. »

Avec le temps, elle dit avoir appris à « retenir le meilleur des deux cultures ».

L’écriture comme nécessité

Depuis longtemps, Jaana ressent le besoin d’écrire. « J’ai toujours eu envie d’écrire, sans vraiment savoir pourquoi. »

Pendant près de dix ans, elle accumule des textes, sans objectif précis. Puis un projet prend forme : celui d’un livre.

Mais l’écriture se révèle exigeante. « Je ne peux pas écrire entre deux rendez-vous. Il faut que je sois disponible, concentrée. »

Le déclic survient lorsqu’elle comprend le sens de sa démarche.

« Ce qui est important pour moi, c’est le partage. »

Racines doubles, un roman inspiré de son histoire

Son roman, écrit en français, raconte le parcours d’une héroïne métisse, inspirée de son propre vécu. « Ce n’est pas moi, mais j’ai été inspirée par mon parcours. »

Le livre est structuré en quatre parties : la famille, l’enfance, l’exil et le retour.

« C’est l’histoire d’une métisse qui traverse différents épisodes de la vie et de l’histoire. »

Un récit qui explore à la fois les difficultés et les richesses du métissage.

Aujourd’hui, Jaana est sur le point de publier son livre et ainsi de donner vie à ce projet. Elle cherche aussi un éditeur en France.

Une vie à la croisée des mondes

Mère de deux enfants — l’un d’un père cambodgien, l’autre d’un père français — Jaana poursuit aujourd’hui une existence entre plusieurs pays, plusieurs cultures, plusieurs langues.

Son parcours, marqué par l’ailleurs, la perte et les reconstructions, trouve désormais un prolongement dans l’écriture.

Un moyen, peut-être, de relier ses « racines doubles ».

 


Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.

Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.

Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien : Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie

bonnes lectures...

 

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