Frédéric Goes s’apprête à publier un recueil de nouvelles à l’occasion du Sommet de la Francophonie. En exclusivité, il confie au Petit Journal un extrait adapté de son ouvrage « Carnets d’un naturaliste au Cambodge ». Découvrez: Cobra de salle de bain !


Siem Reap est une bourgade encore tranquille en cette ultime année du XXe siècle. Notre chaumière plantée sur pilotis borde de paisibles rizières. Je la retrouve avec bonheur entre mes nombreuses missions dans les forêts cambodgiennes et autour du Grand Lac.
Ma compagne étant en retraite de méditation silencieuse en Thaïlande, j’y habite en solitaire en cette période de début de mousson. Mais j’ai ce samedi soir une invitation à dîner de notre ami suisse surnommé Grand Roland, truculent personnage gastronome-œnophile. Par une amusante affinité culturelle, nos conversations téléphoniques sont fleuries d’injures haddockiennes et de répliques tintinophiles. Ce rituel surréaliste crée entre Rastapopoulos et moi une connivence, je dirais même plus, une complicité de peuples francophones opprimés.
La nuit tombe subitement sous les tropiques. Je descends rapidement me faire une non-laideur dans la petite salle de bain sous la terrasse. Les normes standard du bâtiment n’étant pas en vigueur au Cambodge, l’interrupteur se trouve à l’intérieur de la pièce. J’ouvre la porte dans l’obscurité et, alors que j’avance la main pour atteindre l’interrupteur : vlan, une douleur lacère mon pied droit. J’allume et, sidéré, je vois un splendide serpent s’échapper en se dressant et en déployant un capuchon caractéristique. Ma première réaction est purement naturaliste : « Incroyable, un cobra à monocle ! » La seconde, plus terre-à-terre : « Shit, il m’a mordu. »
Le reptile disparaît sans demander son reste. Quel reste, me direz-vous ? Peut-être ce gros crapaud malais que je trouve mort en entrant en claudiquant dans ces fichus sanitaires. La fenêtre ouverte sur les rizières laisse un ample accès à la pièce carrelée. Ces deux créatures à sang froid ont facilement pu y entrer, le batracien tentant peut-être d’échapper au reptile. Ça alors, le grand guerrier naturaliste qui crapahute d’expéditions en explorations sauvages depuis des années, des centaines d’heures dans les jungles inextricables, les prairies humides, les forêts claires et les marécages redoutables du Tonlé Sap, le voilà attaqué par un cobra… dans sa salle de bain. Quelle ironie du sort !
Bref, me voilà dans de beaux draps. Une vive douleur me lance dans le pied. Je m’assois sous la maison et examine de plus près la cible : un poinçon dans le quatrième orteil, une griffe sur le voisin. Hmmm, mon compte est-il bon ? Je sors de mon sac le premier modèle des téléphones portables, un petit Nokia noir à touches. Dans le répertoire des contacts, je trouve deux numéros utiles : Dr Garenne, Français rugbyman basé à Phnom Penh, médecin des expats francophones ; Dr Rob, un ami hollandais travaillant pour l’UNICEF. J’appelle le premier… biiip biiip biiip… Je tapote le second… biiiip biiiip biiip… Pas de réponse. Et c’est là que survient le plus incroyable fait de cette rocambolesque histoire. Je m’allonge sur le confortable coussin thaï qui couvre le banc, puis je m’entends dire : « S’il faut mourir, autant que ce soit calmement. »

Photo fournie
Par contre, moindre des politesses oblige, je me dois de prévenir notre ami. J’appelle et Grand Roland, lui, décroche :
— Bonsoir, la boucherie Sanzos, je suis vraiment désolé, mais je ne pourrai pas honorer ton invitation ce soir.
— Ah bon, mais que t’arrive-t-il donc, moussaillon, tonnerre de Brest ?
Et j’ai alors l’irréparable malheur de répondre, sur le ton le plus anodin possible :
— Euh, eh bien…, je viens de me faire mordre… par un cobra.
Siem Reap, Cambodge : une nuit d’hôpitaux
Il n’en faut pas moins, évidemment, pour que mon ami abandonne sur-le-champ ses convives et ses fourneaux, enfourche son char et vienne m’extraire du divan où je m’apprêtais à mourir tranquillement. Ainsi commence une nuit folle de tournée, non des bars, mais des hôpitaux locaux. Première halte médicale : une sorte d’hôpital privé chez un médecin cambodgien estimé auprès des barangs (nous, les Occidentaux) pour ses compétences.
Me voilà sur un lit haut, commençant à me sentir vraiment mal. La douleur, jusqu’alors localisée, semble changer de nature. Elle diffuse dans le corps comme un orage sourd, un malaise tissulaire… Inopinément, je vomis violemment par saccades successives sur l’aréopage m’examinant en pérorant. Remis de ces convulsions gastro-intestinales, mon corps se détend lentement, soulagé d’avoir évacué ce poison intérieur.
Puis, je remarque que mon collègue, l’herpétologiste américain Steve Platt, est parmi l’assemblée des médico-badauds.
— Well, Fred, tu pourrais juste avoir reçu une morsure de défense, largement exempte de venin. Mais vu la gueule de ton pied, man, je n’en mettrais pas la main au feu.
Je jette un œil sur cet appendice corporel : il a doublé de volume. Si c’est là l’effet d’une escarmouche défensive d’un cobra fâché, je n’aimerais pas voir le résultat d’une véritable morsure d’attaque. Ce pauvre reptile se trouvait visiblement vexé d’être enfermé dans cette salle de bain et attendait qu’on lui ouvre la porte fissa.
Mes péripéties sont entre-temps arrivées à l’oreille de mes autres collègues de l’organisation Wildlife Conservation Society, basée à Phnom Penh. Quelqu’un me passe un téléphone. Colin, le directeur, est au bout du fil et s’enquiert de mon état et de la possibilité d’une évacuation d’urgence. Hmmm, une bonne idée, mais maudite par le sort (qui doit rigoler dans sa barbe) : j’ai justement confié mon passeport à leurs soins récemment, pour renouveler mon visa… Il est dans le coffre-fort des bureaux de la capitale. Bien joué, ou comme dirait l’autre : « Sinon, ce ne serait pas marrant. » Bref, un coup dans l’eau.
Les palabres de toutes les personnes se souciant de mon sort sont sans doute aussi chaotiques que mon aventure. Et hop, le carrousel reprend. On me transfère en claudiquant dans le véhicule pour une autre auberge bien hospitalière, voire une troisième. La nuit est bien avancée, la douleur aussi, lorsque Grand Roland me confie au seul établissement de la ville qui a un service de garde, disons… fonctionnel. Je suis heureux de pouvoir libérer mon ami et le laisser retourner, à une heure indue, j’en conviens, à ses invités laissés sur le carreau.
Quant au funeste moi, me voilà dans une salle livide de l’Angkor Hospital for Children. Bien que j’aie passé l’âge d’être éligible comme patient depuis longtemps, j’y suis aimablement accueilli pour le reste d’une nuit presque aussi blanche que ses murs. Toujours conscient, je comprends qu’il s’agit là du seul hôpital disposant d’un respirateur artificiel — engin qui pourrait être salutaire si le venin commence (enfin) à agir comme il se doit. Mille sabords, je veux bien, mais à l’heure qu’il est, ne devrais-je pas être mort ou m’en approcher dans de terribles souffrances, voyons ? Une morsure de cobra à monocle est mortelle dans 50 % des cas si elle n’est pas traitée rapidement.
On m’a injecté, cela me fait une belle jambe (!), un rappel de vaccin tétanique… autant pisser dans une contrebasse. Car le seul remède efficace est un sérum antivenin, administré dans les deux heures suivant la morsure. En Thaïlande voisine, chaque centre provincial possède un stock d’antivenins variés. Le poste frontière le plus proche est à cinq ou six heures de route au mieux. Exit, de toute façon.
Allongé sur un matelas mollet, hagard, je sens mon membre enfler, la douleur s’étendre et les heures glisser. Rien d’autre ne se produit jusqu’à l’aube, lorsqu’on me juge apte à quitter le carnaval médical. L’ambulance me dépose discrètement au pied d’une petite maison de bois, au clair soleil matinal. Aidé par les soignants, je monte les marches et m’allonge sur la terrasse. Une fois seul, je laisse mon regard dériver dans le vert éclatant des rizières, sur les hampes de palmiers ondulant dans l’air moite, puis se poser avec bienveillance sur ma jambe difforme, désormais baptisée « jellyfoot », au vu de sa consistance gélatineuse et enflée.
Siem Reap, Cambodge : une convalescence au milieu des rizières
Durant quelques jours encore, je ne peux poser le pied au sol sans gémir et proférer quelques jurons : tchoy maray ! Puis l’œdème se résorbe, la douleur se retire comme une lente marée. Quelques jours plus tard, mon amoureuse regagne nos pénates. Sur le moto-dop (taxi-moto) qui l’emmène vers notre quartier, quelques amis la croisent et l’avertissent aussi diplomatiquement que possible de ma mésaventure.
Une griffe à l’orteil, un interrupteur mal placé, une fichue chance dans une sacrée tuile… et une moralité : « Au reptile, cédez la priorité. » Une semaine après cette mémorable rencontre, voilà ce qu’il reste de cette mésaventure. Elle n’a pourtant en rien égratigné mes affinités et ma fascination pour ces créatures à l’égard desquelles l’homme semble avoir une appréhension viscérale.
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