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Leurres et malheurs du volontourisme au Cambodge

Par Victor Bernard | Publié le 23/07/2018 à 20:00 | Mis à jour le 25/07/2018 à 10:18
Photo : Crédits : Chloé Sanguinetti
volontourisme

La solidarité est-elle un business comme les autres ? Phénomène fréquent au Cambodge, le volontourisme fait payer des sommes importantes à de jeunes Occidentaux non qualifiés pour venir réaliser des missions caritatives dans les pays en développement. Profits réalisés par les agences de placement de volontaires, impact négatif sur les enfants… de nombreux observateurs alertent sur les dérives de ce système.

L’Asie du Sud-Est représente l’une des destinations mondiales les plus attractives pour des jeunes bénévoles désireux de partager leur temps (et leur argent) avec des populations locales jugées nécessiteuses. Le Cambodge, pays le moins développé de cette région, est régulièrement choisi par les volontaires et de nombreux projets sont montés par des structures plus ou moins fiables, fréquemment en matière d’éducation, afin d’accueillir ces jeunes. Ce concept, nommé volontourisme, pose de grandes interrogations éthiques et est de plus en plus remis en cause par les observateurs internationaux et par les bénévoles eux-mêmes.

Le fondement de ces projets est très controversé, surtout au Cambodge où il est souvent assimilé au tourisme des orphelinats. En pratique, de nombreux volontaires partent donner des cours - surtout d’anglais - dans ces centres d’accueil où ils restent pour des durées extrêmement courtes.

Un tourisme très particulier

Le Cambodge, pour une population de 16 millions d’habitants, est l’un des pays comptant le plus d’orphelinats au monde. Officiellement, 270 établissements sont actifs mais l’UNICEF en dénombre environ 400, de nombreux n’étant pas enregistrés par le ministère des Affaires sociales. En 2015, un rapport de l’université Columbia mettait en lumière la présence d’environ 50 000 enfants dans ces institutions. Entre 2005 et 2010, une étude de l’UNICEF a constaté une augmentation significative de 75% du nombre d’orphelinats, alors même que de nombreuses études confirment la baisse significative et continuelle du nombre de véritables orphelins dans le pays.

La réalité derrière ces chiffres est dramatique. Après la période khmère rouge à la fin des années 1970, de nombreux enfants se sont effectivement retrouvés orphelins et l’aide humanitaires a permis la construction de ces centres d’accueil. Si les enfants concernés sont maintenant tous devenus adultes, il reste que la plupart de ces orphelinats sont encore actifs avec un nombre croissant d’enfants accueillis. La majorité de ces enfants ne sont donc pas orphelins mais bien envoyés sciemment par leurs parents pour permettre leur scolarisation. Le rapport de l’université Columbia démontre cette affirmation par l’âge des enfants à leur entrée à l’orphelinat, qui correspond à l’âge de la scolarisation en général, aux alentours de 7 ans ou plus. Si pour certains ce placement est un choix délibéré de la part de leurs parents, certaines ONG tirent la sonnette d’alarme quant à d’autres moyens qui seraient utilisés par ces centres, notamment l’arrachement des enfants à leurs familles, particulièrement ceux issus des milieux ruraux afin d'augmenter leurs effectifs ou de ne pas les diminuer. La Convention des droits de l’enfant, ratifiée par le Cambodge, dispose pourtant en son article 7 que chaque enfant, « dès sa naissance a le droit à un nom, le droit d’acquérir une nationalité, et dans la mesure du possible, de connaître ses parents et d’être élevés par eux ».

Selon Chloé Sanguinetti, réalisatrice d’un documentaire sur le sujet (« The Voluntourist »), « l’orphelinat est devenu une véritable alternative au système éducatif pour les familles qui n’ont que très peu conscience des conséquences d’un placement dans de tels centres d’accueil pour leurs enfants. D’autant plus qu’au Cambodge, l’orphelinat n’a pas la même connotation négative qu’il pourrait avoir en Europe, au vu du nombre d’établissements présents sur le territoire. »

Si ces centres ne remplacent en rien l’école classique, ils agissent même de manière significativement négative sur les enfants. D’après James Sutherland, de l’ONG Friends International, « l’exposition de ces enfants à des volontaires sur de très courtes périodes (parfois seulement quelques jours), souvent non qualifiés, ne permet en aucun cas aux élèves d’atteindre des standards éducatifs acceptables. »

Un business extrêmement lucratif

Ces projets sont en outre très coûteux pour les bénévoles. Dans certaines associations, le coût d'un volontariat d’une durée d’un mois peut s’élever jusqu’à 2700 euros par bénévole, ce prix n’incluant pas les billets d’avion mais seulement l’hébergement et la nourriture. Un prix qui paraît dérisoire au vu du réel coût de l’accueil de ces volontaires sur place.

En 2017, l’industrie du volontourisme pesait 173 milliards de dollars dans le monde. Et la plupart de cet argent rentre directement dans les caisses des agences de placement malgré des conditions d’accueil souvent sommaires. Comme Chloé Sanguinetti le montre dans son reportage, avec un budget d’environ 3000 euros pour 10 semaines, l’accueil se fait dans un dortoir de 20 lits et la nourriture reste très rudimentaire.

Au-delà de l’investissement que cela représente pour ces volontaires, cet argent n’est pas directement redistribué aux centres de protection de l’enfance pour lesquels ceux-ci vont travailler.

Une pratique de plus en plus remise en cause

Une prise de conscience internationale commence à avoir lieu à propos des dangers causés par le volontourisme de masse. Certaines universités, comme la prestigieuse London School of Economics, interdisent désormais le départ de leurs étudiants dans des projets de volontariat en orphelinat. A l’échelle politique, le gouvernement australien fait figure d’exemple en reconnaissant publiquement le tourisme des orphelinats comme une forme d’esclavage moderne après l’enquête d’une commission parlementaire mettant en évidence le trafic d’enfants inhérent à ce processus.

Un rapport conjoint de l'UNICEF, Friends International, Save the Children et d’autres ONG intitulé « Better volunteering, Better care » et ayant donné lieu à la création du « Better Care Network » en 2003 appelle à la suppression pure et simple du volontourisme en orphelinat, notamment au Cambodge. C’est aussi ce que préconise Chloé Sanguinetti : « S’il n’y a pas de réel moyen de débusquer les bonnes des mauvaises associations au Cambodge, il est certain que celles proposant des projets en orphelinat sont d’ores et déjà à bannir ».

Le réel problème est le manque de contextualisation de ces initiatives. Lorsque les touristes visitent ces centres au Cambodge, ils ne prennent aucun recul sur le passé de ces enfants et pensent aider avec de l’argent ou des fournitures scolaires. Ce recul, « beaucoup le prendraient s’ils se trouvaient en France », souligne Chloé Sanguinetti. Par ailleurs, la situation inversée paraîtrait complètement absurde. « Autoriserions-nous des volontaires non qualifiés ne parlant pas notre langue à venir enseigner à nos enfants, même issus de classes défavorisés, en Europe ? » s'interroge James Sutherland. Au-delà de la non-pertinence de ces enseignements, l'autre défaut majeur soulevé est lié à l’attachement des enfants pour les volontaires, qui sont remplacés pourtant très régulièrement. Peu reviennent (il leur est même déconseillé de le faire afin de ne pas perturber les enfants) et les élèves doivent en permanence se réadapter à de nouveaux « professeurs ». Un véritable cercle vicieux, renforcé par le fait que les cours dispensés par les volontaires se ressemblent dangereusement de semaine en semaine. Les ONG et les observateurs internationaux le rappellent : apprendre quatre fois l’alphabet en quatre semaines par quatre bénévoles différents n’aide en rien au développement intellectuel de ces enfants, bien au contraire.

De nombreux projets se mettent en place pour tenter d’apporter si ce n’est des solutions, au minimum des moyens de compréhension du problème et de prise de conscience pour les principaux acteurs concernés. Le gouvernement cambodgien s'est notamment engagé à agir pour le regroupement familial des orphelins ayant encore un ou des proches en vie. On estime qu’environ 80% des enfants actuellement placés en orphelinat au Cambodge ont au minimum un de leurs deux parents en vie.

Certaines plateformes de volontariats internationaux telles France Volontaires proposent des missions responsables, parfois indemnisées, et forment les volontaires avant leur départ.

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1 Commentaire (s)Réagir
Commentaire avatar

Béa Apsara mar 24/07/2018 - 10:03

J'ai vu, il y a quelques mois, un reportage à la TV sur ces faux orphelinats. Les interviews d'anciens "pensionnaires" m'ont fendu le cœur. Ils en ressortent marqués à vie ...

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