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« Funan, c’est 9 ans de développement et 20 ans de récits de ma mère »

Par Pierre Motin | Publié le 04/07/2018 à 19:30 | Mis à jour le 05/07/2018 à 09:50
Photo : Denis Do, réalisateur de Funan
Film Funan, Khmers rouges

Histoire d’une mère cambodgienne partie à la recherche de son fils en pleine période des Khmers rouges, le film Funan, le peuple nouveau a remporté mi-juin le prix du meilleur long métrage au festival international du film d’animation d’Annecy. Lepetitjournal.com Cambodge a interviewé son réalisateur Denis Do afin de revenir sur la genèse du film, marquée par les récits que lui faisait sa mère du régime des Khmers rouges.

LePetitJournal.com Cambodge : Comment avez-vous réagi à l’attribution du prix du meilleur long métrage à Annecy ?

Denis Do : La fabrication du film s’est terminée juste une semaine avant le festival, nous n’attendions pas du tout ce prix. J’avoue avoir été un peu effrayé que le film ait été sélectionné, mais les premières réactions que j’ai eues après la projection durant le festival m’ont rassurées. Nous nous sommes donc pris à espérer, et il y avait beaucoup d’émotion lors de la remise du prix.

Funan est votre premier long métrage. Quelle a été la genèse du film ?

A l’inverse de beaucoup de familles, ma mère m’a très tôt parlé de son passé sous le régime des Khmers rouge. Cela a fait parti de mon éducation, et elle y faisait souvent référence, comme quand elle me disait : « Finis ton riz car sous Pol Pot nous n’avions rien à manger ». Ma mère me décrivait les Khmers rouges comme des hommes en noir, ce qui est très graphique pour un garçon de six ans. A l’époque je voyais ces histoires comme le récit du passé de ma mère, et je n’imaginais pas qu’il y ait eu autant de victimes. En 1995, mon père m’a amené au Cambodge une première fois, afin de me montrer son pays d’origine. J’avais détesté. Beaucoup de choses me faisaient peur, comme les victimes handicapées marquées par la guerre et la misère palpable. J’avais beaucoup de mal à reconnaître mes racines culturelles cambodgiennes. J’ai effectué un autre voyage qui m’a beaucoup marqué en 1997 avec ma mère et mon petit frère. Nous étions à Phnom Penh quand est survenue l’attaque à la grenade contre Sam Rainsy et ses partisans. La réaction de ma mère m’a alors marqué. Elle m’a dit : « Nous n’allons pas revivre ça, partons au Vietnam. » J’ai réalisé qu’elle parlait du régime des Khmers rouges. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me renseigner sur cette période, et que j’ai pris conscience de cette réalité historique, et que ma mère était un personnage parmi tant d’autres durant cette période.

Est-ce de cette prise de conscience qu’est née votre envie de réaliser ce film ?

Oui, l’aspect traumatique transmis par ma mère a vraiment commencé à germer à ce moment là, et j’ai su que je voulais en faire quelque chose, qu’il me fallait construire des images. Ayant une formation artistique, j’ai eu l’idée d’un roman graphique. Mais durant ma formation aux Gobelins, j’ai réalisé un film de fin d’études en équipe et je me suis rendu compte des possibilités de l'animation. J’ai donc pris la décision de réaliser un film d’animation vers 2008-2009. J’ai alors dit à ma mère : « Maman, on s'assoit et on recommence, raconte moi tout. » Cela m’a donné la trame de Funan. J’ai pris certaines libertés avec le récit de ma mère et me suis inspiré des parcours d’autres personnes, mais la structure globale respecte la chronologie historique. Des coauteurs m’ont rejoint en 2010 et 2011, et nous avons eu une bourse de la fondation Lagardère, qui m’a permis d’entreprendre un voyage d’immersion de deux mois au Cambodge, durant lesquels j’ai vraiment découvert le pays. Ma mère nous a rejoints, et nous avons retracé son parcours. Durant ce voyage, nous avons notamment rencontré une femme qui faisait partie d’une troupe de propagande, et a mimé la danse qu’elle répétait sous les Khmers rouges. Nous nous sommes inspirés de nombreux ingrédients comme celui-ci pour faire le film. J’ai aussi voulu explorer au possible les différentes psychologies et couleurs dont dispose l’humanité en traitant tous les personnages sur le même pied d’égalité, notamment en traitant la notion de passage de victime à bourreau. Au final, le film est né de 9 ans de développement et 20 ans de bribes d’histoires répétées par ma mère.

Un studio d’animation cambodgien a participé à la réalisation du film. Etait-il important pour vous que des Cambodgiens soient associés à Funan ?

Très tôt, j’ai eu envie d’impliquer des artistes cambodgiens. Le studio IthinkAsia, dirigé par Justin Stewart, nous a rapidement rejoints et est devenu coproducteur du film. Tout s’est bien passé, il s’agit de leur première participation à un long métrage d’animation avec pour résultat le cristal du meilleur long métrage à Annecy. J’ai l’intention de continuer mon travail avec eux sur d’autres projets.

Plusieurs autres réalisateurs français d’origine cambodgienne émergent en ce moment, comme Davy Chou (Diamond Island, Le Sommeil d’or) et Neary Adeline Hay (Angkar), eux aussi enfants de la diaspora, qui questionnent à leur façon le Cambodge contemporain et la période des Khmers rouges. Quel regard portez-vous sur ces réalisateurs ?

Je crois qu’il est logique que notre génération se pose des questions. C’est certainement dû à un silence peut-être un peu trop pesant des anciens, et au besoin de renouer avec un héritage complexe. Le régime des Khmers rouges, c’est notre point Godwin. En ce qui me concerne Funan était cathartique, et je pense que je ne reviendrai pas sur le sujet des Khmers rouges. C’est clos. En revanche je pense que ce travail de mémoire doit se poursuivre, mais au delà de musées et monuments. On sent très clairement qu’il y a un manque d'éducation chez les jeunes. Il est possible que les générations futures continuent de s’interroger. La jeune génération cambodgienne représente un formidable vivier, et Davy Chou révèle ce  pan de jeunesse cambodgienne à travers ses films et son soutien à de jeunes réalisateurs. Il y a très clairement quelque chose à faire sur le Cambodge d’aujourd’hui, pour arrêter de ne parler que de l’histoire des Khmers rouges. Mon prochain projet se passera au Cambodge et aura pour thème les femmes et jeunes adolescentes. Il pointera les conditions sociales actuelles au Cambodge et, je l’espère, émerveillera avec de la musique.

Funan sera-t-il distribué au Cambodge ?

Oui. Pour la sortie officielle en mars 2019, nous aurons une version cambodgienne. D’ailleurs, ce sera cette version qui sera pour moi la version originale.

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