Lorsqu’elle arrive à Phnom Penh en 2010, Miwako Fujiwara ne connaît presque rien du Cambodge. Quinze ans plus tard, la musicienne japonaise est devenue l’une des figures discrètes mais essentielles de la scène culturelle de la capitale, à la tête de la chorale internationale Musica Felice.


Un projet singulier, né d’un long parcours musical, d’un goût profond pour la transmission et d’une attention constante aux cultures qui l’entourent.
Du Japon aux Pays-Bas, les années de formation
Miwako Fujiwara a grandi à Osaka dans un univers où la musique occupe une place centrale. Après un premier cycle d’études musicales au Japon, elle poursuit sa formation aux Pays-Bas, au Conservatoire royal de La Haye, où elle s’installe pendant près de vingt ans.
« J’étais spécialisée en musique baroque, en clavecin », explique-t-elle. Elle y étudie notamment auprès de Ton Koopman, figure majeure de la musique baroque européenne, et s’inscrit dans une tradition d’exigence et de rigueur.

Mais les Pays-Bas sont aussi pour elle un espace d’ouverture artistique. « J’y ai découvert le modernisme, le jazz, la danse contemporaine. J’ai appris à aimer les mélanges, les croisements, les fusions », raconte-t-elle. Une curiosité qui deviendra l’un des fils conducteurs de son travail.
Le Cambodge, par hasard
C’est également aux Pays-Bas que Miwako fonde une famille. Son mari, japonais lui aussi, travaille pour les Nations unies. Leurs enfants y grandissent jusqu’à ce qu’une nouvelle affectation professionnelle les conduise au Cambodge.
« Je ne connaissais pas le pays. J’ai regardé une carte, vu que c’était près de la Thaïlande, où j’avais voyagé avec mon père 35 ans plus tôt », se souvient-elle. À son arrivée, Phnom Penh lui apparaît déjà en mutation, malgré des infrastructures encore fragiles.
« J’avais surtout des inquiétudes sur le système de santé, mais nous avons fait confiance », confie-t-elle. Le choix de suivre son mari est aussi celui de préserver une vie familiale. « C’était un sacrifice, mais un bon sacrifice. Je voulais être avec ma famille. Et je n’ai jamais arrêté la musique. »
La musique comme engagement et comme lien social
Avant même son arrivée au Cambodge, Miwako avait déjà intégré une dimension sociale à sa pratique artistique. Aux Pays-Bas, elle participait régulièrement à des concerts caritatifs, notamment à destination de personnes sans domicile.
« J’ai compris que je n’avais pas besoin d’être célèbre pour être utile. La musique peut toucher tout le monde », explique-t-elle. Cette conviction la guide lorsqu’elle découvre le tissu associatif cambodgien, qu’elle explore dès ses premières années à Phnom Penh.
« J’ai visité beaucoup d’ONG, grandes et petites, en ville comme en province. J’ai senti qu’il y avait un vrai besoin de soutien. » Elle rejoint d’abord une chorale existante, avant que celle-ci ne s’arrête en 2016.
« Beaucoup de gens m’ont dit : “Pourquoi tu ne continues pas ?” Alors j’ai réfléchi. Et j’ai dit oui. »
La naissance de Musica Felice
Musica Felice voit le jour en 2017, avec une vingtaine de choristes. Très vite, la question des lieux de concert devient centrale. « J’ai visité tous les hôtels, tous les théâtres, seule, un par un », se souvient-elle.
La collaboration avec le Sofitel Phnom Penh Phokeethra s’installe. Les débuts sont parfois chaotiques.
« Un soir, alors que la scène avait été dressée dehors, il s’est mis à pleuvoir, une énorme averse. Nous nous sommes groupés dans le lobby autour du piano. Les gens étaient assis par terre. C’était presque un flash mob. Un moment incroyable », raconte-t-elle.
Une philosophie musicale ouverte et évolutive
Le nom Musica Felice résume la philosophie du projet. « Musica, c’est la musique. Felice, c’est la joie. La joie à travers la musique », explique Miwako. Le choix du latin n’est pas anodin : « La musique occidentale a des racines latines, mais le message est universel. »
Dès le départ, elle refuse de cloisonner les styles. « Je n’ai jamais voulu faire uniquement du classique ou uniquement du chant choral traditionnel. J’aime mélanger. » Cette approche trouve un écho particulier au Cambodge.

Intégrer la musique khmère, sans l’imposer
Très tôt, Miwako s’interroge sur la place de la musique khmère au sein de Musica Felice. « J’ai étudié la musique occidentale, mais je ne voulais surtout pas écraser la musique locale », insiste-t-elle.
Plutôt que d’imposer une fusion artificielle, elle choisit une approche progressive et respectueuse. « Quand des musiciens khmers viennent avec leurs instruments, je les écoute d’abord. Je regarde comment le son peut dialoguer avec le chœur. » Instruments traditionnels, répertoires asiatiques et chants khmers trouvent ainsi leur place dans certains programmes.
« Je veux que ce soit naturel. Pas une démonstration, mais une rencontre », résume-t-elle.
Une chorale internationale, reflet de Phnom Penh
Aujourd’hui, Musica Felice réunit des chanteurs de 24 nationalités. Une diversité qui reflète la réalité de Phnom Penh.« Je n’ai jamais fermé la porte à personne », explique Miwako. « Continuer crée de l’énergie. La continuité est essentielle. »
Les auditions permettent d’évaluer le niveau et les voix, mais l’objectif reste l’accompagnement. « Mon rôle, c’est aussi de donner confiance. » Certains choristes osent ainsi des solos pour la première fois.
Dans la chorale, des gens de différentes nationalités chantent ensemble, des croyants de différentes confessions partagent la scène, expatriés et résidents de longue date se rencontrent. « C’est exactement ce que j’aime à Phnom Penh : cette diversité qui fonctionne. »
Une place singulière dans le paysage culturel local
Officiellement enregistrée après la période du Covid, Musica Felice Organization est aujourd’hui bien identifiée. Ses concerts caritatifs attirent un public fidèle et contribuent à soutenir des causes locales. Des échanges régionaux, notamment avec le Vietnam, ont également vu le jour.
« Ce genre de projet est possible ici. À Phnom Penh, on peut inventer », observe Miwako, tout en conservant une exigence forte sur les lieux et les conditions de représentation. « L’acoustique, le respect du public, le cadre : tout cela compte énormément. »
Regarder vers l’avenir
Deux grands concerts caritatifs par an structurent désormais l’activité de Musica Felice, auxquels s’ajoutent des concerts de Noël et des invitations ponctuelles. Les projets évoluent selon les rencontres.
« Je veux continuer à apprendre, à combiner, à créer », confie Miwako. « Ici, on peut faire des choses qu’on ne ferait pas ailleurs. »
À travers Musica Felice, Miwako Fujiwara a construit bien plus qu’une chorale : un espace de dialogue musical et humain, où les cultures se rencontrent sans se nier, porté par une conviction simple et constante : la musique est avant tout une joie à partager.
"Musica Felice est une plateforme ouverte et inclusive, qui accueille des personnes issues d’horizons artistiques divers.
Au fil du temps, un nombre croissant d’artistes — notamment des peintres, des mannequins comédiens et des praticiens des arts traditionnels cambodgiens — ont manifesté leur intérêt pour participer et contribuer à cette communauté créative en plein essor.
Ce qui a commencé comme le parcours personnel d’une étudiante internationale évolue aujourd’hui vers un espace culturel et collaboratif plus large. En tant que femme, mère et artiste, ma vision est de développer Musica Felice comme une communauté où chacun peut vivre de manière authentique, se soutenir mutuellement et partager à la fois créativité et inspiration — en favorisant un environnement porteur d’échanges significatifs et de dialogue artistique.
La grande aventure d'être qui on est vraiment ." Miwako Fujiwara
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