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Mort de MC Lisha : la vulnérabilité, premier symptôme de la tuberculose

La disparition de l'icône du hip-hop MC Lisha met en lumière les ravages de la tuberculose au Cambodge, une maladie de l'ombre qui frappe surtout les plus démunis faute de moyens financiers.

Mort de MC Lisha - la vulnérabilité, premier symptôme de la tuberculoseMort de MC Lisha - la vulnérabilité, premier symptôme de la tuberculose
Photo : Steve Porte
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 25 février 2026

Lors de la disparition de MC Lisha, célébrée comme la « Reine du Hip-Hop » au Cambodge, début février à l’âge de 44 ans, les hommages ont afflué. Ses admirateurs se sont souvenus de ses textes incisifs, de sa présence sans compromis et de son rôle pionnier pour les femmes dans une scène musicale dominée par les hommes. Elle était audacieuse, vibrante, une véritable force culturelle.

Pourtant, derrière le deuil se cache une réalité plus brutale : la tuberculose l'a emportée, et elle n'a pas agi seule. MC Lisha n’a pas simplement perdu une bataille contre une infection bactérienne ; elle a été entravée par la précarité. Selon plusieurs rapports, elle traversait d’importantes difficultés financières, l'empêchant d'accéder de manière constante au niveau de soins requis par son état.

La tuberculose n'est jamais uniquement une maladie pulmonaire. C’est une pathologie de l'inégalité, qui resserre son emprise lorsque la maladie se heurte aux difficultés économiques et que la survie devient un combat quotidien.

 

Un miroir des fractures sociales

On parle souvent de la tuberculose dans un langage clinique et stérile : bactéries, gouttelettes, protocoles de traitement de six mois. Pourtant, cette maladie a toujours été un miroir reflétant les fractures de la société. Elle prospère là où la pauvreté s'installe, là où les logements sont exigus et mal ventilés, là où la nutrition est insuffisante, et là où les salaires sont trop fragiles pour permettre un jour de congé en cas de maladie.

Rien qu'en 2023, la tuberculose a frappé plus de 50 000 personnes au Cambodge et a coûté la vie à plus de 4 000 d'entre elles. Pourtant, à peine la moitié des personnes estimées infectées sont diagnostiquées et prises en charge. Les autres restent invisibles, perdues dans les failles de la pauvreté où l'inégalité entretient silencieusement l'épidémie.

Près de la moitié de la réponse nationale contre la tuberculose au Cambodge demeure non financée. Ce fossé n'est pas seulement un problème budgétaire. Il représente des personnes non atteintes, des foyers non visités, des symptômes ignorés et des diagnostics retardés. C’est la persistance silencieuse d'un mal qui s'épanouit dans l'abandon.

 

La biologie face à la discrimination sociale

La mort de MC Lisha nous oblige à affronter une question dérangeante : comment une personne disposant d'une voix, d'une influence et d'une reconnaissance publique peut-elle encore succomber à une maladie à la fois évitable et guérissable ?

La réponse est inconfortable : la tuberculose ne discrimine pas biologiquement, mais la société, elle, le fait. La maladie est façonnée par les conditions de vie imposées aux individus. Elle se propage dans les dortoirs surpeuplés et les usines de confection mal ventilées. Elle circule dans les quartiers urbains denses et les foyers ruraux où plusieurs générations partagent de petites pièces.

Ce ne sont pas des échecs personnels, mais des réalités structurelles. Au Cambodge, des études montrent un lien direct entre pauvreté et risque de tuberculose. La malnutrition accroît la vulnérabilité, tandis que la promiscuité accélère la transmission. Même lorsque les médicaments sont gratuits, les coûts indirects — transport, perte de revenus, soins — peuvent être dévastateurs. Environ un tiers des ménages touchés font face à des dépenses catastrophiques.

 

L’urgence d’une approche globale

Les experts parlent d'environnements « tuberculogènes ». Ce sont des espaces où la maladie n'est pas un accident mais une conséquence prévisible. La tuberculose ne commence pas par une toux ; elle commence par la vulnérabilité.

Le Cambodge a réalisé des progrès louables. Les taux de réussite des traitements figurent parmi les plus élevés de la région et les agents de santé font preuve d'une expertise certaine. Cependant, la médecine seule ne peut transformer le paysage social. Les soins cliniques peuvent guérir une infection, mais ils ne peuvent démanteler à eux seuls l'insalubrité des logements, la précarité du travail ou le manque de protection sociale.

Si nous voulons sérieusement mettre fin à la tuberculose, alors la politique du logement est une politique de lutte contre la tuberculose. La protection du travail, les programmes de nutrition et les filets de sécurité sociale le sont tout autant. La santé ne peut être isolée des structures qui façonnent la vie quotidienne.

 

Un héritage au-delà de la scène

L'histoire de MC Lisha résonne profondément car sa voix portait bien au-delà de la scène. Mais des milliers de Cambodgiens qui meurent chaque année de cette maladie s'éteignent sans faire la une des journaux. Ils sont ouvriers de l'habillement, agriculteurs, chauffeurs de tuk-tuk ou grands-parents. Leurs noms ne deviennent jamais viraux, mais leur perte ébranle des familles qui luttent déjà pour survivre.

Ce silence devrait nous troubler.

Sa mort ne doit pas seulement être commémorée par des hommages musicaux. Elle doit forcer la réflexion et l'action. Elle doit rappeler aux décideurs que les manques de financement ont un visage humain.

On dit souvent que la tuberculose est évitable et guérissable. C'est vrai, mais ce n'est pas toute la vérité. Elle ne l'est que si les systèmes de santé fonctionnent de manière équitable, si le diagnostic est précoce et si le traitement ne pousse pas une famille vers la ruine.

MC Lisha a brisé des barrières dans la musique, défiant les normes. Dans la vie, elle a insisté pour être vue et entendue. Dans la mort, elle projette une lumière crue sur une vérité que le Cambodge ne peut plus ignorer : l'iniquité en santé n'est pas un concept abstrait. Elle se vit dans des corps fragiles et s'enterre, trop souvent, bien trop tôt.

Sonny Inbaraj Krishnan

"Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone."

 

 

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