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Portrait de Jino, jeune Français amoureux de l’Inde

Par Marion Labouze | Publié le 04/02/2022 à 01:05 | Mis à jour le 06/02/2022 à 11:07
Jino sur sa mob en Inde

Sur la fin de son VIE à Pierre Fabre à Bombay, Jino (Jean-Noël), 25 ans, vient de décrocher un nouveau travail pour rester en Inde sur le long terme. Retour sur le parcours d’un jeune Français qui ne veut et ne peut plus quitter l’Inde. 

 

Que fais-tu à Bombay ? 

Je suis en fin de VIE (ndlr : Volontariat International en Entreprise) chez Pierre Fabre. Dans la petite structure de Bombay, je m’occupe de la partie finance, logistique, réglementation… tout ce qui n’est pas du marketing. Ce job s’inscrit dans une logique plus large, puisque je connaissais déjà l’Inde, où j'avais déjà habité deux fois : une fois pour un stage chez Thalès à Delhi, quand j’avais 18 ans, et une autre fois pour un échange universitaire dans une université au Kerala, à Kozhikode, à l’IIM (Indian Institute of Management). 

Aujourd’hui Pierre Fabre ferme son bureau à Bombay, décision contre laquelle j’ai lutté comme j’ai pu… La direction transfère l'activité à Singapour, où elle m'a proposé de poursuivre dans le groupe depuis 1 an et demi. J’ai dit non.

 

Et comme je veux rester à Bombay, j’ai trouvé un autre emploi : je vais travailler pour une entreprise nantaise du secteur agroalimentaire, qui cherche à s’implanter en Inde : Techna. 

 

Peux-tu nous parler de tes anciennes expériences en Inde ?

J’ai d’abord passé 3 mois à Delhi, en 2015, et je suis revenu, dès que j’ai pu, en 2018, pour un échange universitaire au Kerala, qui a duré 3 mois aussi.

Avec l’ESCP Business School, l’école de commerce où j’étudiais, on avait accès à 5 ou 6 écoles en Inde, dont Kozhikode, au Kerala, qui est une petite ville d’un million d’habitants. A côté de Kozhikode, il y a un petit village qui s’appelle Kunnamangalam : c’est là qu’est le campus, un peu à l’extérieur de la ville. J’ai choisi cette université au Kerala, car me perdre au milieu de la jungle me plaisait beaucoup. 

Sur place, j’ai aussi été très impressionné par le niveau des étudiants : ils avaient vraiment le triple de notre cerveau. On n’est pas beaucoup allé en cours cependant, et on a beaucoup voyagé.

 

C’est là que j’ai le plus appris sur l’Inde, au milieu des étudiants en 3 mois, plutôt qu’en 2 ans depuis que je suis à Bombay. 

À Kozhikode, c’est vrai que je fréquentais la classe indienne « d’élite », ce n’était pas dépaysant comme au fin fond de l’Uttar Pradesh, mais c'étaient des Indiens normaux, qui aujourd’hui habitent en banlieue de Bombay car ils ne peuvent pas se payer des appartements comme nous dans la ville. J’ai beaucoup discuté avec les étudiants sur pleins de sujets, dont le système de castes. 

 

Je m’attendais à voir une jeunesse moderne, qui aurait à cœur de cracher sur le système de caste. Mais finalement, pas du tout.

Il y avait effectivement des Indiens sur cette tendance-là, mais il y en avait d’autres qui défendaient dur comme fer que c’est grâce au système de caste que le pays s’est construit… Et c’est vrai que ça se défend ! Ils ont trouvé un système qui est parfois inhumain, pour certains, mais qui a permis à ce pays de fonctionner et de fédérer 1,3 milliard de citoyens. 

 

Jino dans le Kerala

 

 

Est-ce que tu pourrais nous parler de ta toute première expérience en Inde, à Delhi ? D’après les échos, Delhi est quand même beaucoup moins cotée que Bombay…

Oui, j’entends beaucoup de mal sur Delhi, surtout depuis que je suis à Bombay. Les Indiens d’ici me disent aussi : « Les Indiens du Nord ne sont pas accueillants, ils ne sont pas cools… » Et je leur réponds : « mais venez faire un tour en France, vous allez voir ce que c’est !  »

J’ai eu la chance d’arriver tout jeune à Delhi dans le meilleur environnement possible par pur hasard. Je devais faire un stage de première année de BTS en commerce international, je cherchais juste à aller loin, et à travailler dans une société française. J’ai finalement décroché un stage chez un ancien du BTS, basé à Delhi, chez Thalès. Et j’ai été super encadré : je vivais chez mon boss qui lui était tombé amoureux de l’Inde 6 ans avant, et qui a essayé de me transmettre sa passion. Je lui dois beaucoup.

L’Inde, je trouvais ça sympa de l’extérieur mais je n’y connaissais rien. Comme n’importe quel étudiant français, je connaissais de l’Inde seulement la culture du viol, l’extrême pauvreté, le système de castes, le génocide de petites filles, car ce sont les seules choses qu’on voit en cours d’anglais quand on passe par le système scolaire français. 

Je me rends aussi compte, aujourd’hui, de la chance que j’ai eue d’arriver tôt dans le pays, à la différence d’autres personnes qui arrivent quand ils ont 25-30 ans.

 

À 18 ans je n’étais personne : je suis arrivé à Delhi comme une éponge et je n’ai retenu que le positif. Et cette expérience m’a changé.

Il y avait vraiment un avant et un après ces 3 mois à Delhi. De retour en France, j’étais mal, et je trouvais tout… dérisoire. Face aux préoccupations des Français, je me disais : « Vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez… » J’étais devenu infect pendant quelques mois. Il m’a fallu du temps pour prendre du recul et vaincre ce fameux blues de l’Inde.

 

Jino dans le train en Inde

 

 

Si une fois de retour en France, tous les problèmes sociaux te paraissaient insipides, ça veut quand même dire que tu as été choqué par tout ce qui se passait en Inde, non ? Et malgré tout, tu es quand même tombé amoureux de la culture… 

J’ai effectivement vu des choses rudes, mais à côté de ça, je retiens la joie de vivre qu’il y a dans tout le pays, la rapidité, la vitesse, l’accessibilité des Indiens, la richesse culturelle énorme… Il n’y a pas un seul Indien qui peut prétendre connaître toute l’Inde.

 

On peut trouver des historiens français très érudits qui connaissent tout de leur pays, mais c’est simplement impossible en Inde : il faudrait déjà trouver quelqu’un qui parle 18 langues.

 

Je me suis beaucoup fait aider par mon boss pour avoir ce recul sur les choses terribles qu’on peut voir en Inde. En arrivant, il m’a tout de suite dit que je verrais des choses compliquées. Il m’a notamment envoyé dans un endroit de Delhi où des gens errent, certains ont des ventres creusés laissant apparaître leurs côtes, et essayent quand même de te vendre une demi-boîte de trombones pour gagner 10 roupies… 

 

 

Tu as trouvé un nouveau travail chez Techna, toujours basé à Bombay. L’Inde : c’est donc un projet sur le très long terme ? 

Oui peut-être, mais peut-être aussi que dans 2 ans, j’en aurai marre. On rencontre, par exemple, des gens qui, après 3 ans, deviennent aigris, n’en peuvent plus, et perdent patience. Pour le moment, je ne ressens rien de tout ça. J’ai l’impression de tout trouver sympa, même les galères. 

 

Je me plais ici, j’ai une aisance maintenant, j’ai un bon niveau d’hindi. L’appropriation culturelle est d’ailleurs un concept qui n’existe pas ici.

Tout ce qu’on essaye de faire comme les Indiens, ils vont le prendre bien, si on s’habille comme eux ils sont super contents. Cette culture ouverte qui n’a aucune appréhension sur les gens de l’extérieur, je trouve ça génial. 

 

J’ai encore pleins de choses à faire en Inde. J’ai un job qui me parle d’expansion, des projets qui démarrent tout juste, et dans lesquels il faudra que je m’investisse beaucoup. Je ne me vois pas du tout faire autre chose, autre part. 

 

Sinon, pour ce qui est d’aller dans d’autres pays : oui, peut-être un jour, mais plus tard. A long terme, pourquoi pas tenter l’Asie du Sud-Est (Laos, Cambodge, Thaïlande). Ce sont des pays qui vont vite, où tout le monde peut se parler, où les portes sont ouvertes, où les gens vivent dehors. Ce sont ces atmosphères-là qui me plaisent. 

 

Ma famille voudrait évidemment que je rentre. Mais, on a une qualité et une facilité de vie ici qu’on n’a pas ailleurs. Tout est accessible. 

 

 

Toi qui fais de la mob, dis-nous d’ailleurs ce que tu penses de la célèbre conduite des Indiens. 

Je n’ai pas du tout peur de conduire ici. J’ai eu la chance de pouvoir bouger avec le scooter de mon boss quand j’étais jeune, à Delhi. Avant de l’utiliser il m’a donné quelques conseils : « regarde toujours devant toi, n’utilise pas tes rétro, ça sert à rien. Les gens derrière toi sont responsables de toi, et toi tu es responsable des gens devant. Quelqu’un qui s’arrête d’un coup sans rien, sans mettre de clignotant, eh bien c’est son droit. S’il a plutôt envie de tourner à gauche sans te prévenir, c’est son droit. Donc sois toujours en alerte. »

En France, dans les auto-écoles, on parle toujours de l’enfant qui shoote dans un ballon, qui court après, et que l’automobiliste ne voit pas sortir d’un jardin… Ça c’est parce qu’on roule à 70 sur nos routes et qu’on ne fait pas trop attention. Ici, comme ça arrive vraiment tout le temps, comme la rue est étroite, qu’il y a du monde partout, tout le monde roule doucement, tout le monde se regarde. Ça arrive parfois de se toucher un peu, mais un accident mortel à Bandra… Je veux bien voir les stat ! Je me sens plus en sécurité à conduire de jour, ici, qu’à Paris. 

 

 

Et concernant les autres avantages de la vie en Inde ? Qu’est-ce qui qui te manque le plus quand tu retournes en France ? 

 

En Inde, j’ai aussi été touché par la solidarité et l’entraide, que je ressens en continu. Par exemple, lorsqu’il y a des embouteillages, il y a toujours quelqu'un, sans costume spécifique, qui se lève pour gérer le trafic. C’est juste le "tonton" qui était assis sur sa chaise là, qui a vu que c’était un peu le bazar, et qui s’est levé pour débloquer le camion. 

Personnellement, en France, la seule image qui me vient à l’esprit de solidarité spontanée, c’est le jeune qui va aider une mamie à porter son caddie dans le métro. Je n’ai pas d’autre exemples en France d’inconnus qui vont se parler et s’entraider. En Inde, je trouve de nouveaux exemples tous les jours. Par exemple, si j’arrive avec ma mob, et il y a quelqu’un qui est à côté de mon portail… il va me l’ouvrir ! Et puis en passant, il va me saluer, me demander d’où je viens… Il y a un biais forcément puisqu’on est blanc et ils se demandent ce qu’on fait là. Mais il existe quand même une sorte de proximité naturelle.

 

Jino au bord d'un lac en Inde

 

 

La société indienne est pour autant une société très complexe, avec des logiques sociales très enracinées, qui a de nombreux problèmes. Mais c’est à nous de nous focaliser sur ce qu’il y a de positif, et il y en a beaucoup.

 

Il est toujours difficile de faire la moindre généralité en Inde. J’ai du mal à l'expliquer, mais tout est en permanence contradictoire, tout paraît toujours à la fois très simple et très compliqué.

 

Et est-ce qu’il y a quelque chose qui te manque de la France ?

Ce qui me manque, ce sont juste ma famille, mes potes… et mon chat. Si je pouvais tout avoir ici, je ne rentrerais pas. 

 

 

Marion Labouze

Marion Labouze

Étudiante à Sciences Po et en échange avec Ashoka University, Marion cherche en Inde l'AVENTURE, en bref, une expérience culturelle complètement différente de ce qu'elle connaît en Europe.
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