Lundi 20 septembre 2021

Satsujin : rencontre avec un expert du meurtre au Japon

Par Isabelle Vansteenkiste | Publié le 10/03/2021 à 02:37 | Mis à jour le 10/03/2021 à 02:37
Satsujin - Meurtres au Japon

Connaissez-vous la chaine YouTube Satsujin, meurtres au japon ? Depuis 2020, son créateur partage avec nous ses recherches sur les tueurs en série et autres criminels japonais. Un univers fascinant qui reflète les spécificités culturelles et sociales de l’archipel et nous amène à le découvrir sous un autre angle, peut-être moins attrayant, mais tout aussi intéressant.
 Entretien avec Alexandre, français passionné, touche à tout et amoureux du Japon, pour le meilleur comme pour le pire.
 

Votre parcours en quelques mots ?

Je suis diplômé des beaux-arts, éditeur amateur depuis mes 14 ans et fan des univers Metal et morbides depuis cette époque.
À la fin de mes études, j’ai monté une maison d’édition spécialisée dans le manga, entreprise rachetée par les éditions Soleil en 2000. C’est à cette période que je me suis installé au Japon.
Tout en poursuivant mes activités graphiques et musicales (j’ai eu plusieurs groupes de Doom et Death-Metal), j’ai ouvert une agence de droits internationaux à Tokyo, spécialisée dans les droits d’animés, de manga et de films, et une maison d’édition jusqu’en 2012. Je travaille comme illustrateur (pochettes de disques, visuels pour des étiquettes d’alcool et produits dérivés, expos dans des galeries de Tokyo et de Yokohama…) Je suis également auteur, mon premier livre a été publié en 2020 aux éditions Camion Noir et je travaille actuellement sur un deuxième tome !

Statsujin, le livre 


Le Japon : un choix ou une opportunité ?

Un véritable choix de cœur. J’ai eu l’occasion de visiter le pays pendant mes études et en suis tombé amoureux. Depuis mon enfance, dans les années 70, j’ai toujours exprimé le désir de voir ce pays et sûrement, d’y faire ma vie. Aujourd’hui, même si je viens souvent en France, je suis viscéralement attaché au Japon, j’y ai fondé une famille et m’y ferais sûrement enterrer. 


Ne pas mettre en avant votre visage sur YouTube c’est le choix de la tranquillité ? Du mystère ?

Un peu des deux, mais c’est aussi le résultat d’une réflexion qui m’a conduit à me demander si voir ma bobine apporterait une plus-value quelconque à mon propos. Je ne pense pas. Je suis convaincu que l’immersion dans une histoire, quelle qu’elle soit, est plus importante avec des images d’illustrations et des plans d’atmosphère qu’avec la tête d’un vieux barbu.


La criminalité japonaise possède-t-elle des spécificités qui la distinguent du reste du monde ? Est-ce pour cela que vous avez choisi de vous y intéresser ?

Oui, la criminalité ici est définitivement différente de celle que l’on peut rencontrer en occident. Il en va de la spécificité culturelle du pays et de ses codes sociaux, mais aussi des névroses qui touchent certains habitants, comme les hikikomori (les reclus volontaires), entre autres. Mis à part la criminalité organisée des yakuzas qui, malgré ses spécificités, peut se rapprocher de celles d’autres pays comme l’Italie ou les États-Unis, le type d’affaires que l’on rencontre au Japon est très marqué par ces codes sociaux et sociétaux.
L’argent et le paraître sont beaucoup plus importants ici que dans nombre de pays et c’est souvent ce qui motive un criminel en puissance à passer à l’acte.
On peut également parler du type d’arme utilisé, l’immense majorité des meurtriers passent à l’acte avec une arme blanche, souvent un couteau, pour des raisons symboliques, bien sûr, mais aussi en raison de la législation ultra stricte qui régit l’usage des armes à feu.
Le culte du secret et de la réputation fait, aussi, que ces affaires se distinguent. Dans nombre de cas comme celui du meurtre de Furuta Junko, dans l’affaire Sakakibara Seito et bien d’autres, le drame aurait pu être évité si les familles n’avaient pas cherché à « sauver les apparences » en taisant un mal qu’ils connaissaient, mais cachaient par peur du « déshonneur ».
C’est un peu tous ces facteurs qui m’ont fait m’intéresser plus particulièrement à la criminalité japonaise. Ça et aussi le désir d’aborder ce pays que j’aime sous un autre angle que la sempiternelle brochure touristique fantasmée que l’on sert à toutes les sauces à coup de pop culture, de festivals et de slogans trompeurs. C’est une façon, pour moi, de générer de la curiosité sur la complexité de ce pays et de ses habitants. 


Quel est aujourd’hui le tueur en série japonais le plus connu ? (Au Japon et à l’international)

Je pense sans trop me tromper que c’est certainement Miyazaki Tsutomu, l’otaku tueur de petites filles. Pour ce qui est du Japon, il a durablement traumatisé la population et le souvenir de ses atrocités reste encore très présent. Pour la France, lorsque j’ai sorti une vidéo sur lui, j’ai constaté que nombre de spectateurs connaissaient son histoire, au moins de nom. Je pense qu’en s’attaquant à des enfants et de la manière dont il l’a fait, il a touché à quelque chose d’universel qui peut être compris et craint par tous. En tant que papa, c’est aussi une affaire qui m’a profondément marquée. 

tueur otaku dans Satsujin ​


Le Japon à la réputation d’être l’un des pays les plus sûrs du monde, la violence s’exprime-t-elle autrement ici ? Sous quelle forme ?

 La pression sociale et familiale s’exerce d’une façon que ne peuvent pas comprendre ceux qui n’ont pas grandi ou vécu ici. Ce sont ces injonctions à la réussite, à l’excellence et à une certaine « normalité » qui peuvent pousser certaines personnes, plus fragiles que d’autres à exploser dans une violence meurtrière extrême.
Le pays est, c’est vrai, un des plus sûrs au monde et l’insécurité du quotidien n’y existe pas, mais il doit faire face à cette violence et cette criminalité, souvent intra familiale, qu’il n’arrive pas à endiguer. La police commence juste à s’en donner les moyens, mais tout l’appareil préventif, celui des éducateurs, des psys, des associations, a un retard fou et ne suscite pas vraiment l’intérêt des autorités. 


La honte et l’honneur ont une grande place dans ce pays, comment cela influence-t-il sur la médiatisation des affaires criminelles ou sur la libération de la parole des victimes ?

Oui, de la même façon que les affaires de famille, même très graves, ne sortent jamais de la sphère familiale restreinte (au risque de couvrir des crimes graves), la sauvegarde de la réputation peut être un frein important à la résolution d’une affaire, bien sûr, mais aussi à sa médiatisation.
Bien que ce phénomène s’amoindrisse depuis l’arrivée des réseaux sociaux et des médias en ligne, il est encore assez prégnant dans les affaires de droit commun et les crimes mineurs.
L’arrangement en espèce et entre parties reste encore une pratique très courante et empêche souvent la sortie d’affaires parfois graves. Dans le cas des viols et des agressions sexuelles, outre le manque total de formation des policiers, les plaintes sont rares, car la victime et sa famille anticipent la honte présumée qui pourrait retomber sur eux, et, dans les cas où l’agresseur serait identifié par la victime et mis en cause, c’est souvent un arrangement discret et en espèces qui conclura le drame. C’est malheureusement aussi le cas dans tout ce qui touche les affaires dites de mœurs.
Pour ce qui touche aux affaires de meurtres, j’en parle dans quasiment toutes mes vidéos et mes productions écrites, les enquêteurs rencontrent systématiquement de gros problèmes pour recueillir des témoignages, surtout de voisinage, et encore plus pour faire venir des gens à la barre. Le cadre sacré du foyer et le culte de l’indifférence aux problèmes de l’autre font que, par exemple, dans l’affaire Shiraishi Takahiro, le tueur de Twitter, les voisins, qui avaient remarqué l’odeur des corps en putréfaction n’ont pas jugé utile de « s’occuper des affaires des autres » et d’appeler la police. Et les exemples sont innombrables ! 


La chaine Youtube Satsujin a vu le jour en 2019 et a développé une communauté de fans solide. Qu’envisagez-vous pour la suite ?

L’activité suivie n’a vraiment commencé qu’en 2020. Effectivement, j’ai la grande chance d’avoir une communauté vraiment géniale et extrêmement fidèle qui s’étoffe de jour en jour et me donne une énergie folle pour la suite de l’aventure.
Pour l’instant, je me concentre sur le développement de la chaîne qui est devenue mon activité principale, l’écriture et la réalisation de nouvelles vidéos, le suivi de Petit Satsujin, le programme d’actualité que je sors 2 fois par mois et de nouvelles collaborations avec des youtubeurs que j’apprécie et qui semblent aimer mon travail.
Quand le serial killer Covid aura été appréhendé, je projette de faire des vidéos plus immersives et in situ, avec notamment un projet repoussé en collaboration avec la police métropolitaine de Tokyo et une équipe d’enquêteurs, mais aussi des entrevues avec d’anciens acteurs d’affaires plus ou moins célèbres, avocats, policiers ou proches de victimes.
Et pour vous donner une info exclusive, je mûris un projet de film sur une célèbre affaire centenaire, mais ça, c’est une autre histoire…

petit Satsujin 


Une affaire qui vous a marqué ?

Toutes les affaires me marquent durablement, surtout celles qui touchent les enfants. Je l’évoquais récemment, mais mon travail sur les affaires criminelles m’implique toujours mentalement, mais aussi physiquement, sortant souvent épuisé et presque malade de mes recherches et de la rédaction d’un chapitre ou d’un script. Mais récemment, il y a quelques jours en fait, une affaire m’a énormément touché. J’ai vécu des années à Kyushu, dans un petit village de montagne nommé Sasaguri, dans la préfecture de Fukuoka, c’est là que mes enfants sont nés et sont allés à l’école. Il se trouve que ce havre de paix vient d’être touché par 2 affaires de meurtres et d’emprises mentales affreuses et extrêmement glauques touchant des mères de famille et des enfants. Une « mama » (tenancière de bar à hôtesses) qui a assassiné une mère et son enfant, enfant qui fréquentait la même maternelle que ma fille. Ces drames épouvantables m’ont sauté à la figure comme un rappel à la réalité et à l’illusion de sécurité que l’on se fait parfois. 

Je veux vous remercier pour l’intérêt que vous portez à mon travail et saluer avec amour tous mes abonnés et mes lecteurs qui liront cette interview, les remercier pour cette aventure incroyable et leur assurer qu’elle ne fait que commencer.

 

Nous remercions nous aussi Alexandre pour le temps qu’il a bien voulu nous accorder et pour ses réponses passionnantes. 
Si la question des affaires criminelles et des serials killers au Japon vous intéresse, allez faire un tour sur la chaine Youtube Satsujin, meurtres au Japon. Attention, les histoires reportées sont particulièrement sombres, âmes sensibles s’abstenir !

Vous pouvez également retrouver le premier livre de Satsujin sur le site de Camion Noir.

Mata ne !

 


 

Isabelle Vansteenkiste

Isabelle Vansteenkiste

Isabelle vit à Tokyo tout en exerçant comme rédactrice web, consultante SEO et journaliste (membre du FCCJ club) Passionnée de théâtre, de littérature, de musique, de cinéma, mais également de jeux vidéos, elle exerce sa plume sur tous les sujets.
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