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L’eau à Singapour - De la vulnérabilité à la durabilité

Par Catherine Soulas Baron | Publié le 14/11/2018 à 14:30 | Mis à jour le 16/11/2018 à 01:52
Photo : Bedok Réservoir
Bedok Reservoir

La Malaisie avait prévenu en août dernier ! Son Premier ministre Mahathir Mohamad souhaitait renégocier les termes du traité de fourniture d’eau, signé en 1962 avec Singapour, lors du 33ème sommet de l’ASEAN qui se tient, du 11 au 15 novembre, dans la cité-État. Cette demande n’est pas nouvelle. Des discussions ont déjà été engagées en 1990 et en 2000. C’est, en réalité, une source de tensions récurrentes entre les deux États. Le prix de l’eau, fixé par les anciens accords, n’ayant jamais été réévalué, la Malaisie dénonce aujourd’hui des prix devenus « ridicules ». Ce n’est qu’une fraction du coût réel du traitement de l’eau, rétorque le ministre des Affaires étrangères de Singapour, la Malaisie bénéficiant grandement de cet accord. Zoom sur une problématique sensible…

 

 

La dépendance de Singapour

 

Bien avant la fondation de Singapour en tant qu’État souverain, les sources naturelles d’eau douce suffisaient amplement. Mais, face à la croissance démographique et économique du pays, ces ressources se sont très vite avérées insuffisantes. La Deuxième Guerre mondiale – le manque d’eau est l’un des éléments contraignant les Britanniques à capituler – puis la pollution des rivières provoquèrent des rationnements en eau potable qui laissèrent un souvenir amer dans la mémoire collective. Face à une situation instable vis-à-vis de l’approvisionnement en eau potable, des stratégies ont été déployées.

 

Ainsi, sous l’impulsion de Lee Kuan Yew, deux traités furent signés en 1961 et en 1962 avec l’État de Johor, situé dans le sud de la Malaisie. Annulant un premier accord datant de 1927, le traité de 1961 permettait à Singapour, moyennant une faible compensation, de pomper sans restriction les eaux des rivières Tebrau et Scudai. En contrepartie, Singapour vendait à l’État de Johor l’équivalent de 12 % de l’eau pompée, en eau dûment filtrée. À l’expiration du traité, en 2011, Singapour restitua à Johor les installations de pompage et de purification en parfait état de marche. Le deuxième accord, signé en 1962, devrait prendre fin en 2061. Il donne le droit à Singapour de puiser jusqu’à 250 millions de gallons par jour dans la rivière Johor, soit 946 000 m3 par jour. En échange, Singapour doit vendre chaque jour à Johor l’équivalent de 2 % de l’eau importée en eau traitée que l’État malaisien paie 50 sen* par 1 000 gallons.

 

En 1990, la Malaisie a autorisé, moyennant compensation, la construction du barrage de Linggiu afin de faciliter le captage de l’eau de la rivière Johor. Singapour peut désormais acheter davantage d’eau, le prix de cet approvisionnement supplémentaire étant calculé selon une formule fixe. Les autres termes du traité de 1962 restent inchangés. Le 9 août 1965, l’accord d’indépendance de Singapour est signé entre les deux États et garantit les deux traités.

 

Lower Seletar Reservoir

 

Vers l’autonomie ?


Afin de réduire la dépendance vis-à-vis de son voisin et d’atteindre un niveau d’autosuffisance, alors que la demande en eau ne cesse de s’accroitre, des solutions d’approvisionnements alternatifs ont dû être trouvées. Lee Kuan Yew a ainsi fait de  « l’approvisionnement en eau durable » une priorité nationale, prenant le pas sur toute autre politique, quelle soit sociale, économique ou militaire. Une question de survie pour Singapour ! Il a fallu injecter des moyens sans précédent, rationnaliser et innover.

Le rôle le plus important appartient à l’Agence de l’eau, la Public Utilities Board, créée en 1963. Ses missions sont multiples : elle définit la politique de gestion des ressources et gère l’approvisionnement, la production et la distribution de l’eau. Elle contrôle la qualité de l’eau et traite la collecte des eaux usées domestiques et industrielles. C’est encore elle qui forme les professionnels de l’eau – ingénieurs et techniciens – et qui finance la recherche et le développement. Enfin, elle communique et sensibilise la population à ces sujets sensibles.

 

Stratégie dite des quatre robinets nationaux (Four national taps).

Le premier robinet est l’eau importée de Johor qui répond à 40 % des besoins en eau de la cité-État.

Le deuxième robinet provient du ciel, avec la récupération des eaux de pluie récoltées dans les dix-sept barrages et réservoirs de l’île. Le plus ancien étant le MacRitchie réservoir ; les plus récents : Serangoon, Punggol et Marina Barrage, qui à lui seul peut subvenir à 10 % des besoins en eau.

Le troisième robinet utilise le recyclage des eaux usées, acheminées jusqu’aux cinq usines de retraitement grâce à un réseau souterrain, intitulé Deep Tunnel Sewerage System. L’eau, purifiée grâce à des technologies très innovantes – microfiltration, osmose inverse et purification par irradiation aux rayonnements ultraviolets –,nommée NEWater est redistribuée presque en totalité aux usines. 5 % sont reminéralisés et rendus propres à la consommation, même si la population est réticente à la boire. La première phase du Deep Tunnel Sewerage System a été terminée en 2008. La seconde sera achevée en 2025 et traversera toute l’île sur une longueur de 100 km. La NEWater peut fournir 40 % des besoins en eau de Singapour et espère couvrir 55 % des besoins en 2060.

Le dessalement de l’eau de mer constitue le quatrième robinet. Une première usine a été mise en fonction en 2005, à Tuas, la seule au monde à utiliser la technique d’osmose inverse. Une deuxième usine, beaucoup plus grande, a été ouverte en 2013, toujours à Tuas. La troisième, Tuas Desaliantion Plant, inaugurée en juillet 2018, utilise un système de flottation à air dissous et ultrafiltration. Elles peuvent répondre à 30 % de la demande en eau de Singapour. Deux autres usines sont prévues en 2020.

 

MacRitchie Reservoir

 

Singapour a su engager une politique visionnaire et est devenue une référence mondiale en matière de traitement de l’eau. Mais elle reste vulnérable. On prévoit notamment un doublement de l’utilisation de l’eau dans les années à venir. Par ailleurs, les usines de désalinisation, supposées répondre à 80 % des besoins en 2060, sont extrêmement gourmandes en énergie. Enfin, elle reste encore grandement dépendante de la Malaisie.

Alors que le sommet de l’ASEAN touche à sa fin, Mohamad Mahathir a déclaré que, malgré les différences et une concurrence entre les deux pays, ils étaient devenus des partenaires interdépendants et qu’ils poursuivraient leur coopération. Affaire à suivre…

* 3 ringgit malaisien pour un gallon impérial, soit environ 1 dollar singapourien pour 4 500 litres ou 12 centimes pour 1 000 litres d’eau.

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Catherine Soulas Baron

Catherine Soulas Baron

Ancien directeur juridique, Catherine est passionnée par le patrimoine, l'histoire et les questions interculturelles. Fondatrice de Savoir Vivre Ltd à Hong Kong, elle est lauréate du Prix Art de Vivre des Trophées des Français de l'étranger 2014
5 Commentaire (s)Réagir
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Annig Huchet mer 03/04/2019 - 05:46

Bonjour Catherine Je suis impressionee par cet article si interessant et si documente pour un sujet capital . Je l ' envoie a mes petites filles a Londres et a Johannesbourg Bravo Annig

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catherine baron mer 03/04/2019 - 14:41

Ce sont des commentaires comme les votres qui nous motivent et nous poussent à continuer à informer nos lecteurs, Mille mercis !

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Theolaoshi jeu 22/11/2018 - 18:15

Merci Catherine pour cet article super intéressant et bien documenté sur cette question délicate.

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isabelle jeu 15/11/2018 - 07:47

Merci pour cet article passionnant. Une seule précision, l'usine mise en service en 2005 n'est pas la seule au monde à utiliser la technique d'osmose inverse. Les Emirats Arabes ont fait de même en 2005, ont suivi l'Australie, l'Espagne... Merci. Isabelle

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catherine baron ven 16/11/2018 - 00:55

Merci infiniment Isabelle pour votre commentaire et cette précision intéressante pour nos lecteurs.

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