A Florence, Morgane Lucquet-Laforgue dirige le Musée Sant’Orsola dans le quartier historique de San Lorenzo. L’ancien couvent qui abrite la tombe de Mona Lisa ouvrira au public en 2028.


Vous vivez à Florence depuis 2021 où vous dirigez le Musée Sant’Orsola. Pouvez-vous nous raconter vos premiers pas en Italie en tant qu’expatriée ?
Je suis d’abord arrivée en Italie pour un échange Erasmus. Après un stage au Musée d’Art contemporain de Rome, j’ai compris que je souhaitais faire le métier de conservateur du patrimoine. Je suis ensuite partie à Florence pour suivre un master en management des événements artistiques et culturels à Florence. J’ai effectué un stage extraordinaire avec des conservateurs du patrimoine de la Galerie Palatine du Palais Pitti. J’ai eu la chance de suivre beaucoup de chantiers de restauration d'œuvres d’art. Cela a vraiment conforté ma volonté de faire ce métier. Je suis ensuite rentrée à Paris où j’ai mené une recherche en histoire et politique des musées du patrimoine artistique. Et mon sujet de recherche… C’était de nouveau sur Florence, plus précisément sur la galerie d’art moderne du Palais Pitti. J’ai aussi préparé le concours de conservateur du patrimoine à l’Ecole du Louvre. En France, j’ai été responsable de collection au Mobilier national où je m’occupais de tapisseries anciennes et de cartons peints. C’est à ce moment que j’ai pris connaissance du projet de conversion du couvent de Sant’Orsola en musée. Je suis arrivée ici il y a quatre ans et demi avec surtout l’envie de retrouver le patrimoine ancien. C’est seulement dans un second temps que j’ai compris, en voyant ce lieu si particulier, que l’art contemporain était aussi une réponse aux questions que je me posais sur le passé. Il fallait imaginer une offre culturelle différente de ce qui existait déjà à Florence. Après avoir piloté la conception de ce nouvel espace en tant que responsable de projets artistiques et culturels, j’en suis devenue la directrice.
L’idée est de transformer un lieu de fin de vie en un lieu nouveau, en une renaissance.
Le musée ouvrira ses portes dans l’ancien couvent de Sant’Orsola en 2028. Quelles découvertes le public pourra-t-il faire ?
Le musée prend place dans un site patrimonial où chaque époque cohabite. Le lieu a d’abord été un couvent bénédictin. La bâtisse a été, par la suite, transformée en une manufacture de tabac. Les ouvertures et le plafond en bois de l’une des églises témoignent de cette activité. Sant’Orsola est presque devenu une caserne à un moment de son histoire, ce qui explique pourquoi certains espaces sont bétonnés. Napoléon a même dépouillé l’ancien couvent et spolié ses dernières œuvres. Le site est surtout connu pour abriter la tombe de Lisa Gherardini, la fameuse Mona Lisa qui aurait inspiré Léonard de Vinci pour la Joconde. Ce n’est pas une certitude absolue !
Le projet de rénovation global entend remettre à l’honneur les artisans d’art. Des « botteghe » y seront certainement présentes. Sant’Orsola se situe dans le quartier de San Lorenzo historiquement lié à l’artisanat d’art. Depuis plusieurs décennies, les artisans, pour des raisons économiques, se sont éloignés du centre-ville. Le Musée Sant’Orsola est aussi une résidence artistique et un lieu de création. L’œuvre « La naissance de Lisa » est un exemple de collaboration entre une artiste contemporaine et des artisans d’art locaux. Cette œuvre d’art contemporain sur la tombe de Lisa Gherardini était vraiment une très belle rencontre. L’artiste, Clara Rivault, a utilisé des photographies imprimées sur verre et a collaboré avec l’atelier Polloni Vetrate. Il s’agit d’un vitrail ouvert qui se présente comme le couvercle suspendu de la tombe de Lisa Gherardini. L’idée : transformer un lieu de fin de vie en un lieu nouveau, en une renaissance. C’est une œuvre qui parle beaucoup de Sant’Orsola, un peu une personnification du lieu. C’est aussi une métaphore de ce qu’on essaye de faire aujourd’hui : ramener Sant’Orsola à la vie, transformer ses cicatrices.

Le Musée Sant’Orsola est un complexe qui comprend aussi une résidence. En quoi cela consiste pour les artistes ?
Après le chantier de réhabilitation du complexe de Sant’Orsola, nous pourrons accueillir des artistes en résidence au sein même de l’ancien couvent. Les artistes seront logés sur place avec un atelier à leur disposition. Pour le moment, nous louons des chambres chez nos partenaires. Nos artistes vont, par exemple, à la Villa il Palmerino, une très belle villa à Florence qui nous ouvre ses portes pour accueillir nos résidents. Mais ils viennent aussi à Sant’Orsola pour travailler in situ sur leurs projets.
Les résidents ont un projet de base qu’ils ont imaginé. Ils vont ensuite le développer, mener des recherches. Ils engagent un dialogue constant avec l’équipe du musée et moi-même, avec éventuellement des artisans d’art. Nos résidents ont une obligation de production, et leurs œuvres seront exposées dans le cadre de futures expositions. Nous venons également d’intégrer le réseau de résidences du “Nouveau Grand Tour” porté par l’Institut français. Aussi, dès le mois de septembre, nous accueillerons le premier lauréat ou la première lauréate dans la nouvelle section dédiée à l’art céramique.
Nous voulons donner une voix forte à des artistes femmes
Vous avez lancé un appel à résidences en collaboration avec la fondation Calliope Arts et Levett Collection destiné aux artistes féminines. Pourquoi menez-vous ce projet au Musée Sant’Orsola ? Comment la place de la femme a-t-elle évolué dans l’art ?
C’est notre premier appel public à résidences. Sant’Orsola est intimement lié à l’histoire des femmes puisque le couvent est ensuite devenu une manufacture des tabacs où travaillaient les ouvrières fabriquaient le cigare florentin. A mon arrivée ici, j’espérais découvrir la deuxième Plautilla Nelli à Sant’Orsola. Cette religieuse - redécouverte à Florence par des historiens - a appris la peinture de manière autodidacte au XVIe siècle.
C’est important dans une ville où les espaces d’expressions artistiques pour les femmes étaient rares dans le passé, et même encore aujourd’hui. Nous voulons donner une voix forte à des artistes femmes. Pour cet appel, nous avons reçu 985 candidatures pour deux places seulement. Cela nous montre que la demande est réelle et l’offre nécessaire.

Comment faire de l’art contemporain dans le berceau de la Renaissance ?
A Sant’Orsola, les artistes contemporains sont, avant tout, invités à participer à la valorisation de ce lieu et de sa mémoire. Dans la pure tradition florentine de la commande artistique, les artistes sont approchés pour réaliser des œuvres in situ. Nombre d’entre eux réactualisent des techniques traditionnelles autrefois pratiquées dans ces lieux comme la broderie. Pour relire, réinterpréter les vestiges du passé, ils dialoguent avec l’architecture de Sant’Orsola, son patrimoine ancien dispersé mais aussi avec les extraordinaires richesses patrimoniales de Florence, sources d’inspiration inépuisables.
Au Musée Sant’Orsola, les artistes semblent intégrer le bâtiment et son histoire dans leur travail. Cette démarche artistique renouvelle-t-elle, de manière plus globale, le rapport que l’on entretient avec l’environnement ?
Effectivement, si l’on ouvre un musée aujourd’hui, à notre époque, il faut que l’on soit en lien avec les enjeux et les problématiques de notre société. Un artiste qui, par exemple, réutilise les matériaux et des éléments déjà présents sur le site, sera privilégié dans notre sélection. A ce sujet, un de nos projets sera présenté au public en 2027. C’est une œuvre, « refuge pour la biodiversité », réalisée avec une artiste et qui sera coproduite par la Villa Médicis. On est aussi en lien avec l’Université de biologie de Florence. Nous défendons l’idée que l’œuvre n’est pas qu’artistique mais constitue un microcosme.
Sant’Orsola est donc un espace de dialogue entre le patrimoine et la création, le passé et le présent. Comment le musée engage-t-il une discussion avec la ville de Florence et les autres institutions culturelles ?
S’intégrer à Florence est aussi un challenge. Il faut créer de la confiance avec les autres musées, la ville et la région. Nous devons nous insérer dans un tissu culturel qui existe depuis longtemps. Nous sommes aussi beaucoup liés à la France. L’ambassadeur est venu l’année dernière à notre vernissage.
On crée des liens entre la France et l’Italie, deux pays qui ont toujours été fascinés l’un par l’autre.
Et puis, le musée est ouvert sur la ville. Nous sommes dans une démarche participative et nous ouvrons nos portes avant même que le chantier soit achevé. Depuis plusieurs années, nous collaborons avec des écoles d’art en organisant des ateliers. Des étudiants de Florence en design avaient transformé nos affiches d’expositions en petits sacs qui ont été ensuite proposés à la vente. Nous travaillons aussi avec un des cinémas de Florence. Nous accueillons tous les étés le « Cinema nel chiostro ». Nous ne servons pas juste d’écrin. Nous tenons à créer du lien.
Que souhaitez-vous au Musée Sant’Orsola à l’horizon 2038 pour ses dix ans d’ouverture ?
Que Sant’Orsola étonne et soit un lieu vivant où il y a une collection qui aura augmenté au fur et à mesure des années ! Je souhaite que les artistes nous fassent toujours regarder différemment ce lieu et qu’ils nous apportent des nouvelles réponses à des choses passées. C’est notre principe : créer à partir de l’existant. J’espère que les visiteurs auront envie de revenir.
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