Édition internationale

Nonna, le mot d’une star au top

Elle écossait ses petits pois sur le trottoir, préparait ses pâtes sans balance et se moquait bien des rides. Aujourd’hui, la nonna italienne inspire les cosmétiques et les créateurs de mode, jusqu’à devenir une icône mondiale. Petite histoire d’un mot tendre, d’une figure rebelle et d’un art de vivre qui revient en force.

grand-mere_ballon_Italiegrand-mere_ballon_Italie
Photo de Clément Falize sur Unsplash
Écrit par Françoise Danflous
Publié le 28 octobre 2026

En latin, « nonna » veut dire religieuse. On s’en serait douté, nous qui possédons encore une « nonne » en manière vieillotte de dire la bonne sœur. Les Italiens, non. Les Italiens se sont vite affranchis de cette origine. Chez eux, la nonna, c’est la grand-mère ; la religieuse, c’est la « monaca » ou la « suora ». La nonna se plaît donc à balayer derrière elle son histoire étymologique, pas question de rester recluse entre ses murs et des prières. Les soirs d’été, alors que le nonno s’en va jouer à briscola au bar ou sur les bancs publics, la nonna perpétue ses escapades en tirant sa chaise jusque sur le trottoir. Bousculant là encore le dictionnaire, et la loi, qui voudraient que, sur le trottoir, on trottine, sur le « marciapiede », son mot italien, on pose le pied sur une marche pour monter, pour avancer. C’est encore non. Chignon blanc, foulard sur la tête et gros tablier, elle et ses consœurs voisines s’y installent en cercle des heures durant pour prendre le frais et papoter sur des secrets de « soffritto » et nouveautés de quartier, en écossant les petits pois, tricotant et raccommodant machinalement sur les genoux. Mais beaucoup de voitures et touristes perturbent désormais leur « commedia » de rue. Et puis les canicules d’aujourd’hui qui font l’air et les trottoirs brûlants tendent à les retirer une à une du paysage. Il y a les appareils de climatisation pour rafraîchir la maison, la télévision et les smartphones pour les blablas de bitume perdus tandis que, dehors, on grille tout vif. Les temps modernes sont-ils en passe d’enfermer la nonna rebelle entre les murs que lui prescrivait l’étymologie ?

La grand-mère italienne, nouvelle égérie du bien-être au naturel

Un rond de grand-mères dans la rue, c’est la carte postale d’autres sud, Grèce, Espagne, Côte d’Azur, et leur disparition programmée le destin de la plupart d’entre elles. Eh bien c’est la grand-mère italienne que, d’un autre continent, on appelle à la rescousse. Février 2026 : une marque de cosmétiques canadienne (Tallow Twins) illustre ses publicités de mémés assises ou clopinant sur leur canne. Ce qui nous dit que celles-ci sont italiennes ? Le slogan : « You need to be Nonna Maxxing », traduisons « Tu as besoin de vivre comme une nonna ». Et le mot « nonna », disent les dictionnaires, ce n’est ni du grec ni de l’espagnol ni du français : « nonna », élémentaire dirait Sherlock, est un mot italien. La petite vieille d’antan devient dès lors universelle et se fait l’égérie du bien-être au naturel : on se sentirait mieux à lui ressembler plutôt qu’à relever tous les défis pour se croire tout le temps jeune. Oui mais tout de même, une grand-mère, ça se plisse, ça se ratatine, ça racornit irrémédiablement : pas très glamour pour une lotion anti-rides ! Vivre comme vit la nonna désarmerait nos velléités de jouer les vieux beaux, les vieilles belles et, donc, nous mettrait à l’abri de la course au botox et, re-donc, finirait par nous donner meilleure mine. Bref, tout cela nous rendrait plus aimables, comme font les carottes. Mille stupeurs ! La nonna sera-t-elle… la carotte de ce siècle ?

 

grand-mère italienne cuisine des pâtes fraiches
Photo de Lorenzo Tomassetti sur Unsplash

Nonna, un mot réconfortant

Le mot nonna est apaisant, il respire la bonté. C’est une règle linguistique : qu’on ajoute son nom au nom de quoi que ce soit et il le bonifie. Des solutions miracles pour les bobos quotidiens ? L’expression « rimedi della nonna », remèdes de grand-mère, comme chez nous, les contient toutes, et ils sont, bien sûr, à délivrer sans ordonnance ni posologie : le « canarino caldo » (littéralement canari chaud, rigolo), le classique citron chaud, faciliterait la digestion barbouillée d’un dinosaure. Une panacée pour les jours de « magone » (cafard) ? Les « biscotti della nonna », petits gâteaux de grand-mère, si bons, chauds, réconfortants et dont il existe une recette par famille. Là non plus, pas d’anxiété dans leur fabrication pour une balance ou un doseur qu’on n’aurait pas, la nonna ne pèse pas, elle ne mesure pas : « mi regolo cosi perchè lo so » (je m’arrange comme ça parce que je sais), dit-elle. C’est bourru, sans appel et ça marche : le génie de la nonna.

Pourtant, une petite phrase diabolique circule dans les appartements italiens : « dans quel placard tu la ranges, ta nonna Papera ? Et tu la laisses dans sa boîte ? ».

Un peu comme le diablotin à ressort enfermé dans son cube et qui surgit quand on l’ouvre. Aucun sacrilège, pas de panique ! Nonna Papera, c’est le nom de la grand-mère de Donald (Duck) qu’ils donnent à leur machine pour faire les pâtes. Une trouvaille des années 70 après l’extraordinaire succès du livre de recettes pour enfant intitulé « Manuale di Nonna Papera ». Les temps changent, aujourd’hui ce sont les vidéos de mamies aux fourneaux qui font fureur. Quel singulier spectacle, ces dizaines de raviolis crus collés les uns aux autres que nonna Natalina découpe sans ustensile, naturellement, poétiquement, avec le bord d’une assiette qu’elle fait rouler sur la pâte comme une roue ! Et les divines « fettucine, funghi e piselli» (fettucine, champignons et petits pois, des mots comme une comptine) de nonna Nerina, étonnante virtuose des goûts et des arômes, à regarder sur les écrans ou à faire et déguster avec elle, chez elle ! Ultime démonstration du proverbe ultramontain « a tavola non s’invecchia », à table on ne vieillit pas. C’est l’activité « Pasta with Grandma » (en italo-anglais pour que les fans qu’elle a partout comprennent et la retrouvent) proposée par les circuits touristiques des choses inoubliables à voir à Rome et alentour : le Colisée, Piazza Navona… et la Nonna.

 

La nonna défile sur les passerelles

La saison printemps-été 2026 des grandes marques (maison Miuccia Prada) a lancé les vêtements de la nonna sur les passerelles : robes mi-longues, imprimées, amples et confortables. Les chaussures basses, le foulard. Et, c’est à peine croyable, le légendaire « grembiule » (tablier) qui servait à tout, comme dit une poésie italienne, à retirer la casserole du feu, s’essuyer les mains, nettoyer la table, porter les œufs, les légumes et le bois sec. Et la « borsa Grandma » (Dolce & Gabbana) - drôle de sabir, mais les mots chantent et c’est vendeur-, le cabas à clapet de grand-mère, lourd, noir et sans logo. Et le grand « fazzoletto » (mouchoir) en tissu pour s’éponger le front pendant les grosses chaleurs, mieux que les navrants kleenex qui s’étiolent tout de suite. C’est commencé. Pièce après pièce et sous les hourrahs du monde, on recompose le puzzle. Le mot nonna, diront les prochains dictionnaires, veut dire grand-dame (ou super nana, c’est selon) dans toutes les langues.

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Sujets du moment

Flash infos